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Les révoltes de la faim, conséquences naturelles de la mondialisation

Aurélien BERNIER


Dès le XVIIIème et le début du XIXème siècle, les économistes Adam Smith et David Ricardo avaient décrit un phénomène d’une logique imparable : la baisse du prix des denrées alimentaires permet d’augmenter le pouvoir d’achat des salariés sans avoir à augmenter leurs salaires. Par voie de conséquence, cette baisse est vivement souhaitable pour les propriétaires des grands moyens de production. Règle numéro un du parfait libéral : la nourriture doit être bon marché.

Dans ses travaux, le même Ricardo élabore la théorie des avantages comparatifs, qui conclut à l’intérêt qu’aurait chaque pays à se spécialiser dans les types de production pour lesquels il se montre le plus performant. Peu importe que cette spécialisation rende dépendant d’autres pays producteurs, le libre-échange permet aux marchandises de circuler et aux peuples de satisfaire leurs besoins. Règle numéro deux : il faut renoncer à la souveraineté alimentaire et industrielle pour se convertir au libre-échange.

La stratégie de mondialisation permise par le développement fulgurant des réseaux de transport et de communication n’est jamais que la mise en oeuvre à marche forcée de ces principes par les puissances économiques. Tous les moyens auront été bons pour y parvenir. Le GATT puis l’OMC (1) propageront le libre-échange un peu partout sur la planète, y compris dans le domaine agricole. Lorsque les négociation patinent à l’OMC, comme c’est le cas depuis quelques années, des accords régionaux ou bilatéraux prennent le relais et appliquent les mêmes recettes. Sans oublier les Plans d’ajustement structurels imposés aux pays emprunteurs du Fonds monétaire international (FMI), qui déclinent encore la doctrine néolibérale. En bout de course, les vrais bénéficiaires de ce libre-échangisme débridé sont les grandes entreprises, qui peuvent profiter des conditions sociales, fiscales et environnementales les plus avantageuses et niveler par le bas les législations grâce à l’argument massue de la concurrence internationale.

De plus, la financiarisation croissante de l’économie démultiplie les conséquences de cette réorganisation. Le pouvoir exorbitant des marchés généralise la spéculation, y compris sur les produits alimentaires. Le « marché mondial » fixe les prix, fonction de l’offre et de la demande... mais aussi (et de plus en plus) des perspectives de rendement financier. Pour s’en convaincre, on peut admirer la transparence de la banque belge KBC qui, pendant les révoltes de la faim, vante les performances d’un produit financier investi dans les matières premières agricoles (2).

Ainsi, on comprend mieux comment cette mondialisation qu’on nous prédisait heureuse a pu conduire à la situation de pénurie alimentaire vécue en ce moment même par de nombreux pays. Spéculation provoquant une hausse brutale des prix, répartition totalement inéquitable des richesses, dépendance des pays du Sud vis-à-vis du Nord...voilà les ingrédients de la crise. On peut bien-sûr ajouter un choix technologique désastreux comme celui des agro-carburants, qui confirme l’hérésie du système économique mondial en détruisant des aliments pour produire de l’énergie.

Face à la révolte de populations qui ne parviennent plus à payer leur nourriture, les institutions sont dans l’embarras. Elles accusent la hausse de la population, la croissance de la Chine et de l’Inde ou le changement climatique, et préconisent d’augmenter l’aide alimentaire. Les plus téméraires reconnaissent tout juste des effets pervers dans la stratégie internationale et se souviennent que les subventions des pays riches à leur agriculture provoquent un dumping terrible dont sont victimes les pays en développement. Egale à elle-même, la Banque Mondiale s’oppose à l’arrêt des exportations de produits alimentaires par les Etats les plus touchés par la famine au motif... que cette mesure provoquerait une nouvelle augmentation des cours sur les marchés ! En d’autres termes, pour sortir de la crise, laissons mourir les pauvres.

On applaudira enfin la commissaire européenne à l’agriculture, Mme Mariann Fischer Boel, qui estime que les prix élevés sont « une bonne chose pour les producteurs » (3) et qu’un développement plus rapide des organismes génétiquement modifiés (OGM) limiterait la crise. Toutes les démonstrations ont pourtant été faites et maintes fois répétées pour tordre le cou à ce dernier argument. Protégés par brevets et conçus pour une agriculture intensive basée sur la chimie, les OGM sont un désastre de plus pour les pays en développement. Environ 80% des surfaces cultivées dans le monde avec ces variétés sont d’ailleurs destinés à la nourriture du bétail consommé dans les pays riches. Et, à supposer que certains OGM apportent une amélioration en terme de rendement (ce qui reste à prouver), les faits démontrent que les causes de la malnutrition sont bien politiques, et qu’augmenter la production ne modifiera en rien la situation.

Une diversion aussi ridicule n’a visiblement qu’un objectif : celui d’occuper le terrain médiatique. Car, pour les tenants de l’ordre économique international, le risque que les citoyens tirent les véritables conclusions de cette situation est grand. Et ces conclusions sont sans appel. Le libre-échange est un désastre au Sud comme au Nord. Reconstruire la souveraineté alimentaire et industrielle des Etats est la seule voie possible pour sortir d’une logique de concurrence et s’engager dans une logique de coopération et de solidarité. Pour cela, il faut fermer la bourse, contrôler les importations et les investissements, taxer les profits... bref, remettre l’économie sous contrôle politique. Si elle était analysée pour ce qu’elle est, cette crise alimentaire devrait signifier la mort clinique de l’idéologie néolibérale.

Aurélien BERNIER

http://abernier.vefblog.net/

(1) GATT : Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, signé le 30 octobre 1947 pour harmoniser les politiques douanières des parties signataires. Cet accord multilatéral de libre-échange entra en vigueur en janvier 1948 et aboutira en 1994 à la création de l’Organisation Mondial du Commerce (OMC).

(2) Courrier International, 7 mai 2008, http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=8544...

(3) « Hausse des prix agricoles : bonne chose pour les producteurs », AFP, 18 avril 2008.

URL de cet article 6840
http://www.legrandsoir.info/Les-revoltes-de-la-faim-consequences-naturelles-de-la.html
 
Le Climat otage de la finance
Aurélien BERNIER
Pour la première fois dans son histoire, le système économique est confronté à une crise environnementale qui, par son ampleur, pourrait menacer sa survie. Le changement climatique, présent dans presque tous les médias, est maintenant à l’ordre du jour de la plupart des rencontres internationales, des Nations unies au G8 en passant par les sommets européens. Mais l’alerte lancée par les scientifiques ne suffit pas à transformer les financiers en écologistes. Dès l’élaboration du Protocole de Kyoto en (...) Lire la suite »
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Les révoltes de la faim, conséquences naturelles de la mondialisation
30/06/2008 à 16:34, par BENBARA Abdallah

En effet cette crise alimentaire est une condamnation sans appel du capitalisme.On produit suffisament pour nourir toute la planéte mais pour engraisser les spéculateurs on laisse des gens mourir de faim.Que fait le pape pour ramener à la raison ces mauvais chrétiens !on nous serine sans cesse qu’il n’a pas de "divisions" mais qu’il est puissant,alors s’il ne fait rien pour les affamés c’est qu’il est complice ou qu’il avait les "divisions"de l’otan à son service !

#49147 
Les révoltes de la faim, conséquences naturelles de la mondialisation
01/07/2008 à 00:57, par Cyril

Fondamentalement, il s’agit d’émeutes de la misère et non de révoltes de la faim. Je souscris à l’analyse mais le tableau de fond et les facteurs politiques sont autrement plus importants. Appelons les choses par leur nom !

#49152 
Les révoltes de la faim, conséquences naturelles de la mondialisation
01/07/2008 à 11:42, par sanders

justement,la specialisation releve d’accord economiques d’interets reciproques . Ce qui n’est pas souhaiter par les tenants du libre echangismes. Citer Ricardo ou Adam Smith alors que leurs theories n’ont plus de consequences sur la realité economique,il serait plus honnete de parler de MARX et
et de la planification economique qu’il a entrevue pour sortir
le systeme des crises cycliques et systemiques dans lesquelles se trouve plongé l’economie "mondialisé" et
"globalisé".

#49157 
Les révoltes de la faim, conséquences naturelles de la mondialisation
04/07/2008 à 00:36, par Simon T

La situation mondiale actuelle démontre bien l’échec de la mondialisation qui permet à l’économie financière et spéculative de diriger le monde. Le capitalisme à visage humain n’existe pas. Il faut adopter un autre mode de vie et renoncer à cette société de consommation qui n’a aucun sens. Il faut arrêter de penser de manière égoïste et essayer d’être solidaires.Les ressources de la planète ne sont pas illimitées (les médias internationaux commencent à en parler avec le pétrole). Je suis pour un changement de notre mode de vie. Et nous pouvons également agir à notre échelle : ne pas changer de vêtements, de portables et autres car ils ne sont plus à la mode, acheter des produits locaux et si possible respectueux de l’environnement pour se nourrir, et se mobiliser autant sur internet que dans la rue pour faire changer les choses ! et encore plein d’autres choses, alors arrêtons de nous plaindre et agissons !

#49196 
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Les Nouveaux Chiens de Garde
 
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Jolie-môme

Puisque le commerce ignore les frontières nationales, et que le fabricant insiste pour avoir le monde comme marché, le drapeau de son pays doit le suivre, et les portes des nations qui lui sont fermées doivent être enfoncées. Les concessions obtenues par les financiers doivent être protégées par les ministres de l’Etat, même si la souveraineté des nations réticentes est violée dans le processus. Les colonies doivent être obtenues ou plantées afin que pas un coin du monde n’en réchappe ou reste inutilisé.

Woodrow Wilson
Président des Etats-Unis de 1913 à 1921

#108
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