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Santiago ALBA RICO

Défense du luxe (Rebelion)
Santiago ALBA RICO
Il a peu de temps, j’ai lu l’information suivante : dans un des palais de Ben Ali, le dictateur déchu, sa femme, Leila Trabelsi, gardait mille paires de chaussures des griffes les plus prestigieuses et les plus chères. Mille paires de chaussures ! Non, Madame Trabelsi n’est pas un monstre polypode obligé de marcher sur deux mille tentacules, comme pourrait peut-être l’imaginer un archéologue des temps futurs qui tomberait sur les vestiges matériels de son palais. Comme la plupart des humains, Madame Trabelsi est parfaitement constituée et elle aurait dû avoir 1.998 pieds supplémentaires — ainsi que leurs respectives jambes — pour pouvoir porter tous ses souliers. Avait-elle trop de souliers ? Ou bien avait-elle juste le pouvoir qu’il faut avoir, ni plus ni moins, pour faire fi de la relation qui (...) Lire la suite »
 
Calcul de vies
Santiago ALBA RICO
Voici un modèle de bonne gestion des ressources. D’après un rapport du diplomate irlandais Roger Cassement, de 1899, le gouvernement colonial de sa majesté Léeopold II, roi de Belgique, remettait à chaque soldat présent au Congo un nombre déterminé de cartouches dont il devait justifier l’usage avec une stricte exactitude dans l’exercice de ses tâches au service des compagnies exploitantes du caoutchouc. Pour faite la preuve qu’il n’avait pas gaspillé une seule cartouche, à la fin de la journée, chaque soldat devait remettre une main droite (oui, une main humaine) pour chaque balle manquante dans sa cartouchière. Certains, mal nourris, trichaient : ils utilisaient quelques cartouches pour chasser et ensuite ils coupaient la main d’un Congolais vivant en guise de certificat de bonne conduite dans leur (...) Lire la suite »
 
Qu’il y ait des riches, n’est-ce pas un droit pour les pauvres ?
Santiago ALBA RICO
J’ai déjà écrit quelque part que dans notre monde il n’existe que trois sortes de biens : les biens universels, les biens généraux et les biens collectifs. Les biens universels sont ces biens pour lesquels il suffit qu’un exemplaire ou un modèle unique existe pour que nous nous sentions universellement rassurés. Ce sont ces choses qui sont là et qu’il n’est pas nécessaire de tenir entre nos mains ou de posséder individuellement : il y a le soleil il y a la lune, les étoiles, il y a la mer, il y a UN Machu Picchu et UN Everest, il y a UN Taj Mahal et UNE Chapelle Sixtine, UN Che Guevara et UN Saint-François, UN García Lorca et UN José Martí et UN García Márquez et UN Silvio Rodrigo et UN Cintio Vinter. Les biens généraux, par contre, ce sont ceux qu’il faut généraliser pour que l’humanité soit pleinement (...) Lire la suite »
 
Si tout le monde me voit, je ne laisse pas de traces
Santiago ALBA RICO
Dans un monde d’aveugles, nous passerions tout notre temps à nous tâter avec les mains dans le noir et à nous chercher les oreilles avec la bouche. Dans un monde totalement visuel, dans lequel les corps n'auraient que la forme, nous passerions nos journées à nous passer des images ou à les imposer ou à nous les voler les uns aux autres comme seule voie d'accès individuel à l'existence. Que signifie l'acte de regarder ? Quels effets cet acte introduit-il dans la matière ? Plutarque disait, à propos des amoureux, qu'un seul regard est susceptible de provoquer un incendie à plusieurs mètres de distance, chose rendue littéralement vraie, sans haine et sans amour, par les pilotes qui bombardent l'Iraq ou l'Afghanistan du haut de leurs avions. Les hommes se mesurent réciproquement, se classent, (...) Lire la suite »
 
Plaisirs
Santiago ALBA RICO
Il y a des expériences tellement intenses qu’elles sont dépourvues d’étendue. Il y a des émotions tellement collées à notre poitrine qu’il est impossible de les situer ailleurs. On peut dire que c’est cela que tous nous appelons, en Australie, en Espagne, en Chine, « plaisir » et « douleur » ; c’est-à-dire le fait de n’être ni en Australie, ni en Espagne, ni en Chine lorsque nous frémissons. Mon crâne ne me fait pas mal quelque part dans le monde, mais dans mon propre crâne ; je ne ressens pas cette rage de dents quelque part dans l’extension de mon corps, mais dans une sorte d’intimité sans fenêtres ; mes reins ne me font pas souffrir un certain mardi, énième jour de mars, mais en ce pur présent, en cette éternité concrète. Il en est de même avec le plaisir dont les plus courtes intensités suppriment (...) Lire la suite »
 
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