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Antisémitisme, Antisionisme et « Anti israélisme »

Intervention de Pierre Stambul au colloque du Mrap à Paris le 13 mai 2006.

Les initiales du sigle MRAP ont donné pendant longtemps un rôle à part à l’antisémitisme parmi les autres racismes. Cette situation semblait totalement naturelle au lendemain du génocide nazi. Et puis, en 1977, le nom de l’association a changé pour devenir « Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples » [1]. En parcourant l’histoire de l’antisémitisme, j’essaierai d’examiner ce qui a fait la spécificité, voire l’unicité de cette forme de racisme. En posant aussi la question : est-il pertinent de faire aujourd’hui de l’antisémitisme un racisme « à part » ? Quelle est la réalité de l’antisémitisme aujourd’hui ? Y a-t-il recrudescence ?

D’autant que la guerre entre Israël et la Palestine a brouillé les cartes. Les confusions entre la religion juive (ou « israélite »), le ou les peuples juifs, l’idéologie sioniste et l’Etat d’Israël sont permanentes. Ces confusions sont délibérées de la part des institutions juives officielles ou plus généralement chez les partisans inconditionnels des différentes politiques israéliennes. Elles aboutissent à une instrumentalisation de l’antisémitisme et du crime absolu que représente le génocide. Systématiquement et sans discernement, toute critique d’Israël, toute forme d’antisionisme devient de l’antisémitisme, transposition du fameux « Arafat est un nouvel Hitler » qui justifiait chez Sharon le refus de négocier. Dans la confusion, on voit un Juif, ancien résistant et humaniste, comme Edgar Morin, condamné pour propos antisémites. En même temps, des antisémites avérés, les Chrétiens Sionistes Américains, sont devenus les principaux bailleurs de fond des colonies de Cisjordanie.

Les vrais antisémites se sont engouffrés dans la brèche. Comme il n’est plus « politiquement correct » et qu’il est même interdit aujourd’hui de déverser les tombereaux de haine raciste qu’un Dreyfus ou un Léon Blum ont pu subir, du coup, certains antisémites instrumentalisent la guerre du Proche-Orient pour expliquer que les crimes bien avérés commis par Tsahal ont pour origine la nature perverse du judaïsme. J’évoquerai le personnage d’Israël Shamir qui fait le lien entre le « vieil » antisémitisme et celui qui avance masqué.

L’antijudaïsme chrétien

Les questions : « qu’est-ce qu’être juif ? » ou « d’où viennent les Juifs ? » sont très complexes. Elles ont pourtant des conséquences très actuelles. Le Peuple Juif s’est constitué à partir du « Livre » (la Bible) qui lui a donné une raison d’être. Il y a toujours eu chez les Juifs un débat, une confrontation entre ceux qui acceptaient « l’autre » (autrefois les divinités des autres peuples ou la domination romaine) et ceux qui estimaient que les Juifs ne pouvaient vivre qu’entre eux. Cette confrontation se poursuit aujourd’hui. Les différentes identités juives et l’antisémitisme sont essentiellement liés à la dispersion (diaspora) qui a commencé avant les deux destructions du Temple. La majorité des Juifs vit toujours hors d’Israël. Bien avant l’Hébreu qui est une langue reconstituée à partir de la langue religieuse, il y a eu les langues juives de la diaspora : ladino, judéo-arabe, yiddish. Ceux qui essaient de « clore » l’histoire du judaïsme en affirmant la centralité d’Israël, en présentant la diaspora comme une longue parenthèse ou en mythifiant un prétendu royaume unifié qu’il faudrait reconstituer, commettent un mensonge historique. Il n’y a évidemment pas de « race » juive. Les Juifs d’aujourd’hui résultent de nombreux mélanges. Les descendants de ceux qui ont quitté la Palestine après la destruction du IIe Temple se sont mélangés avec des Berbères, des Espagnols, ou plus tard des Slaves et des Khazars [2] . Et le Peuple Palestinien qui est un peuple autochtone est partiellement issu du monde hébraïque. Il faut donc parler à propos des Juifs de peuple (il serait plus exact de mettre peuples au pluriel) et d’une communauté de destin liée à une religion.

L’histoire du judaïsme diasporique est souvent présentée comme une longue suite de persécutions et de massacres. Il y a pourtant eu des périodes beaucoup plus favorables : sous Charlemagne, en Andalousie, lors de l’arrivée en Pologne ou dans l’empire Ottoman.

Avant le XIXe siècle, le Christianisme est le principal vecteur des persécutions antijuives. Dans le Bas-Empire Romain, le judaïsme est prosélyte et il est en concurrence avec d’autres religions. Dès que le Christianisme triomphe et devient religion d’état, les persécutions commencent. Les Juifs sont victimes de nombreux interdits (dont la possession de la terre), d’expulsions incessantes, de pillages et parfois de massacres. On les accuse d’être déicides ou de commettre des crimes rituels et on leur associe les pires stéréotypes : l’argent, la volonté de dominer le monde ... Au Moyen-à‚ge, toute une série de persécutions se codifient. A l’instar des lépreux, des hérétiques ou des « sorcières », les Juifs sont pourchassés et enfermés dans leurs quartiers qui prendront le nom de juderias en Espagne et de ghettos dans le reste de l’Europe. Les massacres de masse commencent avec la première croisade qui détruit les communautés juives de la vallée du Rhin. Les pogroms les plus meurtriers auront lieu en Espagne (Ecija 1391, le siècle qui suivra sera une lente agonie pour le judaïsme espagnol) et en Ukraine au XVIIe siècle avec les Cosaques de Khmelnitski.

L’histoire des Juifs espagnols préfigure l’antisémitisme moderne. La transformation de l’Espagne en état moderne centralisé se traduit par le massacre, la conversion forcée ou l’expulsion des Maures et des Juifs. En 1492, les Juifs doivent quitter un pays où ils avaient formé jusqu’à 10% de la population et dont ils avaient adopté la langue. Leurs descendants devenus chrétiens (les Marranes) seront pourchassés par l’Inquisition au nom d’une « pureté de sang » qui préfigure le racisme moderne.

Y a-t-il eu persécution des Juifs dans le monde Arabo-Musulman avant le colonialisme et le sionisme ? Clairement, rien de comparable avec ce qu’ils ont subi en pays chrétien. Comme d’autres « religions du livre », dans le monde musulman, les Juifs ont un statut, certes « inférieur » [3], mais qui est quand même une forme de protection. Il y a eu des moments de tension comme au moment de l’invasion Almohade en Andalousie (qui a provoqué l’exode de nombreux Juifs Andalous vers l’Espagne Chrétienne), mais ces tensions n’ont eu aucun caractère spécifique anti-Juif.

L’antisémitisme racial

C’est paradoxalement « l’émancipation » des Juifs, leur sortie du ghetto et leur accès à la citoyenneté, phénomène qui commence en Allemagne puis en France au XVIIIe siècle qui vont permettre le passage de l’antijudaïsme chrétien à l’antisémitisme moderne tout en conservant les stéréotypes anciens sur l’argent, le cosmopolitisme, la volonté de diriger le monde ...

Des Juifs se convertissent ou s’éloignent de la religion. On peut donc dire qu’en Europe, l’identité juive n’est plus essentiellement religieuse depuis plus de deux siècles. Devenus « invisibles », les Juifs représentent un obstacle face aux différents nationalismes européens qui émergent dans les empires multinationaux et rêvent de construire des nations ethniquement pures. Le Juif est à la fois celui qui est très proche par le lieu de vie, par la langue, par la culture et qui a en même temps une insupportable différence et est considéré comme « inassimilable ». Tous les nationalismes qui privilégient la Nation et l’ethnie par rapport à la citoyenneté, sont antisémites. C’est à cette époque que naît la classification des peuples en « races », la « race sémitique » étant considérée comme inférieure à « l’Aryenne ».

Dans l’Empire Russe où vivent 60% des Juifs du monde entier vers 1880, ceux-ci sont massivement des prolétaires (ouvriers, artisans, colporteurs) et beaucoup d’entre eux sont gagnés par les idées révolutionnaires. L’antisémitisme s’ajoute à un véritable conflit de classe. Le régime tsariste organise des pogroms meurtriers pour essayer de détourner la colère populaire. En France, l’affaire Dreyfus fait de l’antisémitisme une question nationale. On peut en tirer deux conclusions : à cette époque, la moitié de la société est antisémite. On peut aussi constater qu’il est possible de vaincre les antisémites.

Après la guerre de 14, un véritable consensus s’installe en Europe. Les Juifs sont considérés comme responsables de tout : la guerre, la crise économique, la corruption, la Révolution ... Un grand nombre d’intellectuels délirent sur la pureté et rivalisent dans l’antisémitisme le plus agressif. Les lois permettent cette explosion publique de haine. L’avènement du Nazisme a lieu dans un large consensus et dans ce consensus, il y a l’élimination des Juifs. Le Nazisme triomphe dans un pays dont les Juifs avaient adopté la culture et où ils formaient une partie importante de « l’intelligentsia ». Pour s’imposer, les Nazis ont fréquemment assimilé les Juifs et les Bolcheviques. Aucune tentative de minimiser, de relativiser ou « d’euphémiser » le génocide nazi n’est tolérable. Il s’agit bien du rassemblement de toute l’énergie d’un état moderne pour exterminer un peuple et la moitié des Juifs européens y ont perdu la vie. Parmi les morts, beaucoup étaient peu ou pas du tout croyants. La question religieuse a joué un rôle secondaire dans la rationalité meurtrière des Nazis. Auschwitz symbolise l’aboutissement de l’antisémitisme racial et c’est bien parce que la réalité est « indicible » qu’une poignée de révisionnistes essaie aujourd’hui de la nier. Les Juifs en ont gardé un immense traumatisme et la peur « que ça recommence ».

Le sionisme et l’antisémitisme

Vers 1900, à l’Ouest comme à l’Est de l’Europe, les sociétés juives traditionnelles éclatent. En Europe de l’Est, les Juifs adhèrent à différents partis politiques. D’un côté, il y a les socialistes. Ils pensent que la Révolution, en émancipant l’Humanité, émancipera les Juifs. Ils sont contre toute action spécifique juive et quelque part, ils imaginent la disparition du judaïsme avec le triomphe de la Révolution. Face à eux, le Bund, parti révolutionnaire Juif, élabore une idée originale : dans le cadre de la Révolution, les Juifs jouiront d’une autonomie culturelle sur place, sans territoire spécifique. C’est à cette époque que le Sionisme émerge.

Le Sionisme a les mêmes références idéologiques que les différents nationalismes européens, ceux qui donneront naissance à l’antisémitisme moderne. Pour les sionistes, chaque peuple doit avoir un Etat et, comme les autres nationalistes, les sionistes négligent l’existence de minorités dans leur futur état. Le Sionisme repose sur un mensonge fondateur : « la terre sans peuple pour le peuple sans terre ». Il partage avec différents colonialismes cette négation du peuple autochtone. Bien que majoritairement non-croyants, les sionistes iront puiser dans une certaine tradition religieuse revisitée, le lieu où sera bâti le futur état, la future langue et l’idée que la diaspora est une parenthèse qui doit disparaître.

Les sionistes, comme les antisémites, considèrent l’antisémitisme comme quelque chose d’inéluctable, d’impossible à combattre. Comme les antisémites, ils pensent que le « mélange » est impossible, que les Juifs ne peuvent vivre qu’entre eux, dans un Etat Juif où les Non-Juifs n’existeront pas ou seront des citoyens de seconde zone. Les combats pour la laïcité, l’égalité des droits, la citoyenneté ... n’intéressent pas les sionistes. Ils transposent le messianisme juif dans la volonté de construire un « Juif nouveau » dans un pays nouveau, ce qui implique de faire table rase de toutes les identités juives de la diaspora.

Pendant longtemps, les sionistes seront très minoritaires parmi les Juifs par rapport aux autres idéologies. Toutes les élections qui ont lieu dans les ghettos de l’Empire Russe, en Pologne ou en Lituanie l’attestent. Quand les Juifs sont violemment expulsés d’Allemagne et d’Autriche en 1938, très peu partent en Palestine. A la veille de la seconde guerre mondiale, il n’y a que 3% des Juifs qui vivent en Palestine. C’est le génocide qui va permettre au projet sioniste de réussir.

Et pourtant, les sionistes n’ont pas joué un grand rôle dans la résistance juive au Nazisme et la façon dont aujourd’hui ils s’approprient la mémoire de l’antisémitisme et du génocide est sans rapport avec leur action passée. Certes, tous les gouvernements, tous les courants politiques ont été aveugles face au Nazisme : les occidentaux à Munich, le régime stalinien en signant le pacte ou le grand mufti de Jérusalem en rendant visite à Himmler en 1942. Les sionistes n’ont pas fait mieux en privilégiant la construction de leur futur état par rapport à toute autre considération. En 1933, Ben Gourion brise l’embargo contre l’Allemagne, décidé par des Juifs Américains. A cette époque, il multiplie les déclarations expliquant que les persécutions antisémites favorisent le projet d’Etat Juif. Inspirateur de Begin et Sharon, Vladimir Jabotinsky, fondateur du sionisme « révisionniste » était dans les années 30 un admirateur de Mussolini. En 1942, le groupe Stern, dirigé par le futur Premier Ministre Itzhak Shamir, a une telle conscience du génocide en cours qu’il multiplie les assassinats de soldats britanniques. En Europe occupée, la résistance juive a été essentiellement communiste, les sionistes n’y ont joué qu’un rôle assez faible [4].

Après la guerre, l’état d’Israël en construction apparaît comme un havre de paix après la destruction du Yiddishland et de ses habitants. L’Occident décide de laver sa mauvaise conscience et sa responsabilité dans le génocide sur le dos du peuple palestinien qui n’avait pas la moindre responsabilité dans ce crime.

L’Etat d’Israël et l’antisémitisme

L’Etat d’Israël existe depuis près de 60 ans. Il a été reconnu par « les instances internationales » dans ses frontières de 1949. Il a été reconnu par l’OLP en 1988. Ce n’est donc pas son existence ou celle du peuple israélien qui sont en jeu dans la guerre actuelle et dans ses conséquences sur la question de l’antisémitisme.

La guerre de 1948 s’est accompagnée d’un certain nombre de crimes de guerre (attestés par les nouveaux historiens israéliens [5]) et par une véritable « purification ethnique » qui a entraîné l’exode de 800000 palestiniens.

Être antisioniste aujourd’hui, ce n’est pas dire qu’il faut jeter les Juifs à la Mer ou détruire l’Etat d’Israël. C’est dire que la Naqba [6] était illégitime, que la confiscation immédiate des terres et des biens des expulsés l’était tout autant. C’est dire qu’un Etat qui se dit Juif en s’arrogeant le droit de parler au nom des Juifs du monde entier et dans lequel les Non-Juifs qui n’ont pas été expulsés sont des sous-citoyens pose un problème grave à tous ceux qui sont les défenseurs de la laïcité, de l’égalité des droits, de l’antiracisme et de la citoyenneté. C’est dire que la colonisation après 1967 et l’arrivée au pouvoir de courants d’extrême droite ou national-religieux en Israël ne sont pas des accidents de l’histoire : au-delà du messianisme et de la volonté de créer un « homme nouveau », le projet sioniste avait dès le départ une composante colonialiste et de négation de « l’autre ».

Après le génocide, l’histoire de l’Etat d’Israël et celle de l’antisémitisme sont étroitement imbriquées. Il ne fait pas de doute qu’après 1945, de nombreux rescapés trouvent refuge en Israël.

D’autant qu’en Europe de l’Est, l’antisémitisme continue sous une forme masquée. En Pologne, il y a le pogrom de Kielce en 1946. Alors que 90% des Juifs polonais ont été massacrés, un antisémitisme sans juif continuera dans le pays, culminant en 1968 avec une nouvelle épuration organisée par le général Moczar. Quand les purges staliniennes déciment les communistes qui ont lutté contre le fascisme en Espagne ou dans la résistance, la plupart des victimes (Lazlo Rajk, Rudolf Slansky, Ana Pauker ...) sont des Juifs qui seront bien sûr accusés de « Sionisme ». Cet antisémitisme larvé alors qu’un grand nombre de Juifs avaient placé leurs espoirs dans le « communisme » explique la fuite massive des Juifs ex-soviétiques au moment de la chute de l’URSS.

Mais il n’y a pas que des rescapés ou des déçus du communisme qui émigrent. L’émigration d’environ un million de Juifs venus du monde arabe a résulté d’un double processus. D’un côté les régimes arabes nouvellement indépendants n’ont rien fait pour les retenir, au contraire. La guerre de 1948 a rendu la vie très difficile pour les Juifs des pays belligérants. Chaque nouvelle guerre a rendu leur départ un peu plus inéluctable et celle de 1956 a signé la fin de la communauté juive Egyptienne. D’une certaine façon, les régimes des différents pays arabes qui s’étaient montrés bien peu solidaires des Palestiniens lors de la guerre de 1948, ont largement favorisé le développement d’Israël.

Mais il y avait aussi un projet délibéré israélien de faire émigrer les Juifs du monde arabe (qui ont ainsi formé le prolétariat du nouvel état) et tous les moyens ont été utilisés. On sait aujourd’hui que des Israéliens ont commis des attentats contre des synagogues en Irak pour favoriser la fuite des Juifs Irakiens. Au Maroc, des propagandistes ont sillonné le pays pour convaincre les Juifs de partir. Au Yémen, une des communautés les plus anciennes, les Israéliens ont utilisé des légendes locales pour faire partir presque tous les Juifs en quelques semaines. En Algérie, le décret Crémieux (1870) avait donné la nationalité française aux Juifs mais pas aux Musulmans. Au moment de l’indépendance, les Juifs dont la présence au Maghreb était antérieure à l’arrivée des Arabes, ont été assimilés aux « Pieds Noirs » et ont dû partir. La plupart sont venus en France. Il y aurait un véritable travail d’identité à faire sur les Juifs Arabes. Leur histoire n’est pas celle de l’antisémitisme européen ou du génocide. Mais c’est une autre douleur, la coupure définitive avec leurs racines, avec un monde dans lequel les Juifs ont vécu longtemps en paix. C’est aussi l’arrivée dans un nouveau pays où ils ont subi de nouvelles formes de discrimination, sociales cette fois-ci.

On le voit, toutes les manifestations antijuives, toutes les formes de persécution, qu’elles soient liées ou non au Sionisme, ont provoqué des vagues d’émigration et ont renforcé Israël. Mais en même temps, les autorités israéliennes ont tout fait pour provoquer l’Alya [7], y compris en utilisant des moyens inavouables.

L’instrumentalisation de l’antisémitisme et du génocide

Les sionistes ont proclamé la centralité d’Israël. Cet état prétend parler au nom des Juifs du monde entier. Ceux qui ne sont pas d’accord sont des « Juifs traîtres » ou qui ont la « haine de soi ». Les sionistes prétendent protéger les Juifs de l’antisémitisme alors qu’ils les mettent en danger : personne ne peut penser sérieusement que la politique israélienne basée sur l’arrogance, le fait accompli et l’humiliation quotidienne puisse durer éternellement. Deux siècles après le début de la sortie du ghetto, les sionistes en ont créé un nouveau, hermétique, avec un vrai mur. Alors qu’il y a toujours eu chez les Juifs pluralisme de comportements ou de traditions, il n’y aurait plus aujourd’hui qu’une voie unique : émigrer en Israël ou soutenir inconditionnellement cet état. Le musée juif d’Amsterdam donne sa définition du fait d’être Juif : pratiquer la religion juive, soutenir Israël et avoir un lien avec la Shoah. La volonté folle de faire immigrer toujours plus de Juifs en Israël explique l’importance des partis politiques « transféristes » en Israël (ceux qui veulent « achever la guerre de 48 » et expulser tous les Palestiniens). La dénonciation permanente d’un antisémitisme, réel ou supposé dans différents pays n’a pas pour but de le vaincre, elle vise simplement à provoquer une nouvelle vague d’émigration.

Jusqu’au procès Eichmann (1961), on parlait peu du génocide en Israël et l’on opposait volontiers la « résignation » présumée des déportés à l’Israélien nouveau qui défrichait son pays. Et puis Israël s’est approprié le génocide et s’est mis à parler au nom des morts ou de leurs descendants. On a ainsi vu Sharon à Auschwitz déclarer que ce qui s’est passé prouve que les Juifs ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour se défendre et justifier, au nom du génocide, la destruction méthodique de la société palestinienne.

Au milieu de la dénonciation d’authentiques antisémites, qui a été récemment accusé d’antisémitisme par le CRIF ou le centre Simon Wiesenthal ? Il y a eu des plaintes contre Daniel Mermet et contre Edgar Morin. On a accusé Chavez d’être antisémite. A chaque fois, il s’agissait de disqualifier une critique de la politique israélienne ou un ennemi de Bush. Par contre, en Europe, il y a des forces politiques plutôt antisémites proches du pouvoir. Les nostalgiques de la collaboration dans les pays Baltes, ceux de l’Etat Oustachi en Croatie ou les intégristes de Radio Maryja en Pologne ne sont jamais dénoncés car les gouvernements de ces pays sont des amis d’Israël.

La confusion entre Juif, Sioniste et Israélien est voulue et entretenue. A Lyon, un « gala de soutien au soldat israélien » qui n’avait pas trouvé de salle publique, a eu lieu dans une synagogue. Organisation faisant partie du CRIF, le KKL [8] se présente comme une association juive humanitaire et collecte des fonds (y compris des fonds publics) pour l’armée israélienne et la colonisation. Les cartes que le KKL publie sont sans ambiguïté, les territoires occupés y sont partie intégrante d’Israël. Le CRIF prétend organiser des manifestations antiracistes et en même temps, il proteste officiellement contre l’éviction de Philippe de Villiers de la manifestation consécutive à l’assassinat d’Ilan Halimi.

De même, Alain Finkielkraut essaie d’utiliser l’antisémitisme pour justifier des propos racistes et haineux contre les Noirs et les Arabes qualifiés « d’ennemis de la France ».
Les institutions juives françaises ont souvent joué un jeu très dangereux en comparant la situation des Juifs en France à celle qui a précédé le génocide ou en parlant de « nouvelle nuit de cristal ». Dans la foulée, Sharon a accueilli en triomphe un avion de Juifs Français émigrant en Israël.

En Israël même, tout est fait pour rendre impossible la distinction entre les produits fabriqués en territoire occupé et les autres. Et bien sûr, les partisans du boycott sont décrits comme d’affreux antisémites. La minorité des Israéliens qui courageusement refusent l’armée, se rendent sur les barrages et font la jonction avec les Palestiniens sont considérés comme des traîtres.

L’antisémitisme qui perdure

L’antisémitisme qui a caractérisé l’extrême-droite n’a pas disparu. Ce n’est pas un hasard si Le Pen, Gollnish ou Haider en Autriche multiplient régulièrement les provocations ou les propos révisionnistes. La plupart des profanations de cimetières, comme celle de Carpentras, viennent des nostalgiques du fascisme. Heureusement, le racisme et l’antisémitisme sont considérés comme des crimes et l’antisémitisme d’aujourd’hui est sans commune mesure avec ce qu’il a été.

Le révisionnisme s’est structuré au niveau mondial derrière des personnalités médiatiques (Faurisson, Zündel, Irving) et il trouve périodiquement écho. Ainsi, le président iranien a repris ces thèses odieuses. Il existe aussi un antisémitisme qui se dissimule derrière l’antisionisme et qui essaie de s’infiltrer dans les associations défendant les droits du peuple palestinien. Comme les sionistes, ces antisémites mélangent sciemment Juif, Sioniste et Israélien. Derrière cette dérive, il y a un personnage mystérieux qui se fait appeler Israël Adam Shamir mais qui a plusieurs identités. Officiellement arrivé en Israël en provenance de l’ex-Union Soviétique, il s’est converti à la religion orthodoxe. Il fait le lien entre l’antisionisme et l’antijudaïsme Chrétien (il reprend à son compte les crimes rituels, la perversité du judaïsme, le peuple déicide, le Protocole des Sages de Sion ...). Il a rejoint récemment les révisionnistes. Inconnu en Israël, Shamir a de nombreux admirateurs en Europe. Il influence une nébuleuse dans laquelle on retrouve des anciens de la librairie « La Vieille Taupe », des militant(e)s exclu(e)s des Verts, des journalistes et des animateurs de site Internet. Les élucubrations d’un Dieudonné relèvent aussi, selon moi, d’une dérive antisémite sous couvert d’une logique de concurrence des victimes.

Pour l’instant, cette infiltration reste marginale. Les Palestiniens ont toujours été très vigilants à l’égard des antisémites. Ainsi, Leila Shahid a toujours évoqué le génocide Nazi (en expliquant qu’il ne justifiait en rien l’oppression d’un autre peuple) et Elias Sanbar, Edward Said et Mahmoud Darwish avaient empêché, il y a quelques années un colloque révisionniste de Garaudy à Beyrouth. La grande majorité des militants pour la Palestine se battent pour des principes universels : l’égalité des droits, le refus du colonialisme. Mais il y a le danger que les confusions se multiplient et que les antisémites utilisent l’impunité d’Israël pour distiller des stéréotypes racistes.

Pour l’instant toujours, la cohabitation entre Juifs et Arabes en France n’a débouché sur aucun affrontement. Cependant, il n’y a pas de véritable « vivre ensemble » et il faut craindre toutes les formes de repli communautaire. Dans des manifestations organisées par le CRIF, des groupes d’extrême droite (Bétar et Ligue de Défense Juive) ont commis impunément des agressions racistes. Inversement, on peut craindre que sous couvert de ce qu’Edgar Morin appelait l’antiisraélisme, des caillassages de synagogues ou des agressions de porteurs de kippa ne se multiplient. Notre vigilance doit être totale.

Je conclurai en disant qu’entre réalité et instrumentalisation, la voie pour lutter contre l’antisémitisme est très étroite.

Il me paraît impossible qu’un antiraciste reste silencieux sur la guerre au Proche-Orient. Une paix fondée sur l’égalité des droits et la justice là -bas est inséparable du combat contre tous les racismes ici. D’autant que l’impunité des gouvernements israéliens est le principal facteur de la prolongation de cette guerre. Il me paraît également impossible de lutter contre l’antisémitisme ici au côté de forces qui transforment les manifestations en soutien à l’occupation.

Les antiracistes doivent inlassablement dénoncer les confusions entre Juifs et Sionistes, d’où qu’elles viennent et combattre tous ceux qui veulent ressusciter les pires stéréotypes. Il y aura sans doute un difficile travail d’explication, mais nous n’avons pas le choix.

Pierre Stambul

Adhérent du Mrap à Marseille et Vice-président de l’Ujfp (Union Juive Française pour la Paix)

Pour Edgar Morin, Danièle Sallenave et Sami Naïr, par Union Juive Française pour la Paix.

[1Il s’appelait initialement Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et pour la Paix

[2Peuple Turc qui vivait entre Caspienne et Mer Noire. Vers l’an 800, un roi Khazar et une partie de l’aristocratie se convertirent au judaïsme.

[3Le statut de « dhimmi ».

[4Certes le commandant de l’insurrection du ghetto de Varsovie (Mordekhai Anielewicz) était de l’Hashomer Hatzair (sioniste de gauche). Mais la plupart des insurgés venaient d’autres partis. Le commandant en second, Marek Edelman, militant du Bund, est toujours vivant ... et toujours très antisioniste.

[5Lire Ilan Pappé ou Benny Morris.

[6La catastrophe, c’est le nom que les Palestiniens donnent à leur expulsion.

[7Nom donné à l’immigration des Juifs en Israël d’après la « loi du retour ».

[8Keren Kayemeth Leisraël


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