"Connect Four !"

Mes petites-nièces regardaient la chaîne Gulli lorsque le programme de dessins animés s’est interrompu pour laisser place à de la publicité. [Publicité pour des jouets et des jeux, nous ne sommes qu’à un mois et demi de Noël, et, durant ces vacances de Toussaint, "on" peut sans peine supposer que nombre d’enfants - vu le mauvais temps - se retrouvent devant les "étranges lucarnes"...].

J’écoutais distraitement lorsque la voix de la publicité annonce : "Connect Four !" en présentant un jeu que la génération d’avant (celle des parents desdits enfants, à savoir ma nièce et mon neveu) connaissait sous le nom de "Puissance 4". C’est-à -dire un jeu qui consiste à aligner, dans une grille verticale de 7 trous sur 6, quatre jetons en plastique, verticalement, horizontalement ou transversalement. [Ce qui, à la génération d’avant, était pratiqué, de façon encore plus économique, avec un papier quadrillé et un crayon, sous le nom de morpion, en étude ou en classe...].

Qu’est-ce qui est révélateur, dans cette publicité ?

1. Le fait qu’un jeu, connu depuis longtemps sous un nom français - quel qu’il soit, d’ailleurs - soit présenté sous un nom anglais (ou anglo-américain), avec, chaque fois, une voix qui crie le nom, à la façon dont un bonimenteur vante son produit.

2. Le fait que le public visé par cette publicité (que l’on voit face à un jeu) soit celui d’adolescents ou pré-adolescents (de jeunes garçons entre 11 et 13 ans), c’est-à -dire d’une population prête - si ce n’est déjà fait - à maîtriser des objets tels que les tablettes tactiles (genre iPad), ou les smartphones (je n’évoque même plus le "vieil" ordinateur fixe des parents...) et des réseaux tels que Facebook, Twitter, etc., c’est-à -dire :

- Des objets conçus dans un environnement anglophone (même s’ils sont japonais ou coréens et maintenant chinois, ils parlent obligatoirement anglais),

- Des objets dont le langage de liaison est inspiré par l’anglais ou truffé d’expressions anglophones.

- Des objets qui véhiculent une publicité pour des produits ou des services anglophones ou, mieux encore, américains : nourriture, boissons, films, jeux, livres, bandes dessinées, vêtements, produits électroménagers...

Le choix de cette population n’est pas innocent : il s’agit en effet d’enfants (et les publicitaires savent que les enfants, même à un âge très tendre, sont des prescripteurs d’achat), mais ce sont déjà des enfants capables de raisonner, d’argumenter et de maîtriser certains objets aussi bien que leurs parents. On sait, en outre, que l’adolescence est une des périodes où les influences culturelles se marquent le plus fortement.

On voit donc comment des chaînes de télévision, des fabricants de jouets violent ouvertement (quand ils ne l’ignorent pas) la loi sur l’usage de la langue française. [Déjà mise à mal dans la plupart des institutions internationales au profit du tout-anglais]. Qu’on s’entende bien : ce que je vise là n’est pas une langue mais un type de civilisation que véhicule cette langue : la civilisation du fric - et du fric rapidement gagné - de la consommation individualiste à tout crin, du fétichisme technologique, de la vitesse et de la compétition].

Philippe Arnaud

COMMENTAIRES  

10/11/2012 16:31 par benoît serrano

Une chose qui m’agace au plus haut point : La prononciation du mot "challenge" ; combien de fois je hurle car j’entends "challinge"... C’est un mot français ! Je suis informaticien et défenseur de la langue de Voltaire (si si ! çà existe). Je hurle quand j’entends : on reboot, on update, on fait un reporting, on download... etc. Tous ces mots on leur équivalent français ! Le pire de tous : Le "service level agrement" en lieu et place de contrat de service. J’arrête la, la liste serait inter-minable.
Comme l’a dit Chabal à un journaliste anglais -pardon- british : we are in France, speak french !
Et comme l’à dit GW Bush : There is no french word for entrepreneur. (celle-là je ne m’en lasse pas...)

Bref, sans faire pour autant comme au Quebec, on peut néanmoins éliminer les 3/4 des mots anglo-saxons de notre vocabulaire (si tant est que les français en aient encore...).

10/11/2012 21:47 par BM

@ Benoît Serrano

Et dire "défi" au lieu de "challenge", ça ne vous vient manifestement pas à l’esprit.

Quelle incroyable aliénation linguistique que celle qui consiste à ne s’intéresser aux mots de sa propre langue que quand et seulement quand ils sont passés par la case globish.

11/11/2012 09:08 par benoît serrano

@BM
En effet, c’est dire les ravages de cette invasion... Il est vrai que "défi" est bon aloi. Merci beaucoup !

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