21 décembre 2012. Les médias étaient à Bugarach...

La marche des Zapatistes (Upside Down World)

TIM RUSSO

Le silence assourdissant de la renaissance...
On n’entendait que le bruit de la pluie sur les pavés des villes coloniales du Chiapas lorsque les touristes du monde entier venus attendre la fin du monde au coeur de la civilisation Maya ont eu la surprise d’assister à la marche silencieuse de plus de 40 000 Zapatistes Mayas masqués venus apporter un démenti à leur fausse interprétation apocalyptique du 13 Ba’ktun mayan.

Le léger bruit des pleurs d’un bébé attaché au dos de sa mère masquée s’échappait parfois de dessous la cape imperméable qui le protégeait pendant que les rebelles mayans défilaient indéfiniment en silence sous la pluie. Ils avançaient quatre par quatre les pieds nus dans leurs sandales à travers les mêmes villes où ils avaient aussi manifesté à la surprise générale par une froide nuit de Saint Sylvestre il y a de cela 19 ans, en criant leur premier YA BASTA ! (Ca suffit !)

Hier l’arme, différente de celle du soulèvement armé de 1994, était le silence des Zapatistes et leur autorité morale, l’écho de leur silence uni et retentissant qui hurlait YA BASTA ! une fois de plus. Un silence qui, appuyé par leur présence massive à San Cristóbal de las Casas, Ocosingo, Altamirano, Las Margaritas et Palenque, signifiait avec force qu’une nouvelle ère maya avait commencé et que les Zapatistes en faisaient partie. Un silence qui voulait rappeler au President Enrique Peña Nieto nouvellement intronisé à Mexico et à son parti le PRI, qu’en 19 ans, rien n’avait été fait pour remédier aux graves problèmes qui ont provoqué la revolte zapatiste : carence de soins médicaux, d’écoles, de terre, de nourriture, de droits indigènes, de droits des femmes, de dignité, de justice. Un silence qui rappelle au PRI qui revient au gouvernement qu’il y a un Mexico profundo, un Mexico jodido, un Mexico con hambre, et un Mexico dispuesto a luchar* et qui se bat. les Zapatistes et le EZLN n’ont rien besoin de dire aujourd’hui, leurs actes et leur silence suffit. Aqui estamos !**

Dès quatre heures de l’après-midi les indigènes Mayas, Tzeltales, Tzotziles, Tojolobales, Choles, Zoques, et Mames se sont rassemblés dans leur cinq centres de résistance traditionnels qui portent le nom de Caracoles (escargots), situés dans la jungle de Lacandon, les terres du canyon du Chiapas, et les Hautes Terres saturées d’eau. Ils sont descendus silencieusement, dans le brouillard, vers les mêmes villes (avec Palenque en plus), et par les mêmes routes de montagne qu’avaient pris les rebelles de bric et de broc à l’équipement misérable du premier soulèvement armé du 1er janvier 1994, le jour où l’Accord de Libre Echange avec l’Amérique du Nord est entré en vigueur.

Les marches d’hier de l’Armée de Libération Nationale des Zapatistes du peuple Maya, le peuple ancestral du Mexique, sont leur première mobilisation depuis celle du 7 mais 2011 qui demandait la fin de la violence et de l’impunité au Mexique. Cette marche faisait écho au mouvement pour la justice du poète Javier Sicilia qui réclamait la fin de la guerre de la drogue, impulsée par le Président Felipe Calderon et son parti le PAN sous l’égide des Etats-Unis, qui avait déjà coûté la vie à 80 000 personnes en 6 ans. Calderon, qui a laissé derrière lui un pays en sang, sera bientôt au chaud, à l’exemple de son prédécesseur Ernesto Zedillo, dans une université étasunienne, d’abord Harvard et ensuite Cambridge, ironiquement une ville qui a le taux le moins élevé de meurtres au monde, contrairement au Mexique qui fait partie des dix pays du monde où il y a le plus d’assassinats. La marche des Zapatistes d’aujourd’hui, explique Jose Gil Olmos, un journaliste mexicain qui a reçu des prix, se passe à un moment symbolique car c’est le 21 décembre du calendrier grégorien et le 13 Ba’ktun ou la fin des 144 000 jours du long calendrier maya, et elle annonce en silence le début d’un nouveau calendrier, d’une nouvelle ère où les Zapatistes seront présents :

"On ne voyait pas les Commandants Zapatistes dans la marche, pas un mot n’a été prononcé, on n’a pas chanté de slogans, il n’y avait que deux drapeaux pour accompagner les milliers de rebelles mayas, un drapeau zapatiste avec le sigle EZLN et l’étoile en rouge sur le fond noir et le drapeau mexicain. Le même scénario s’est reproduit dans chacune des cinq villes dans lesquelles sont descendus les Zapatistes malgré la pluie inhabituelle dans le Chiapas en ce début de saison sèche. Les Zapatistes sont arrivés quatre par quatre, en brandissant le poing, derrière le camion ouvert où étaient montés les militants avec les drapeaux. Puis aussi vite et silencieusement qu’ils étaient arrivés, ils ont disparu dans le brouillard et la pluie qui avaient protégé leur arrivée."

Un peu plus tard dans la journée il y a eu un communiqué d’une page signé par le sous-commandant rebelle zapatiste, le sous-commandant Marcos. Il a fait le buzz sur le net. Le voilà  :

Entendez-vous ?
C’est le bruit de votre monde qui se désintègre.

C’est le bruit de notre resurgence.
Le jour qui était le jour, était la nuit.

Et la nuit sera le jour qui sera le jour.

Démocratie !

Liberté !

Justice !

Notes :
* Un Mexique profond, un Mexique merdique, un Mexique qui a faim, un Mexique prêt à se battre.
** Nous sommes là .

Tim Russo est photographe, journaliste et militant de longue date. Russo couvre le Mexique et l’Amérique Latine depuis plus de 20 ans.

Pour consulter l’original : http://upsidedownworld.org/main/mexico-archives-79/4041-zapatista-march-the-defeaning-silence-of-resurgence

Traduction : Dominique Muselet

COMMENTAIRES  

29/12/2012 09:02 par Jacques Richaud

EN HAUT A GAUCHE LE CHIAPAS

L’évènement est considérable.
Bien plus sans doute que nos contorsions "˜indignées’ sans détermination d’affrontement ni construction véritable d’alternatives réelles.

Je m’étais autorisé à placer en ligne sur LGS (La révolution zapatiste est toujours debout ) le beau texte d’Aline Pailler (1) (http://www.legrandsoir.info/la-revolution-zapatiste-est-toujours-debout.html ), qui le disait à sa manière aussi en nous interpellant : « Cette révolution, beaucoup l’ignorent ou la croient morte ou la caricaturent à l’aune de leur cynisme blasé qui s’est arrêté aux images, un temps branchées, de Marcos encagoulé dans son passe-montagne…/… A ceux qui les croyaient ou les voulaient morts, ils affirment, en levant le poing devant les bâtiments officiels de l’Etat ou les cathédrales, qu’ils sont debout, dignes et pleins d’espoir pour un monde non capitaliste…/… Je lance ce message comme une bouteille à la mer…/… le 1er janvier 2012, j’ai fait la promesse aux Zapatistes qui nous recevaient de faire savoir que leur révolution non seulement n’est pas morte, mais qu’elle est jeune, courageuse, imaginative et qu’elle sème toujours et encore les graines de la dignité et de l’émancipation quelle que soit la saison et pour tous les vents. Aline Pailler »

En effet nous ne prenons peut être pas la mesure de ce qui se joue là bas, qui dépasse et de loin la seule opposition au gouvernement mexicain, de quelque "˜couleur’ qu’il soit.
Sans doute ici une expérience singulière, la plus originale et la plus cohérente depuis longtemps, d’alternative à ce "˜Monde qui s’écroule’, comme indiqué dans le communiqué zapatiste de décembre 2012.

Si nous portons un regard sur les appréciations venues "˜de chez nous’, nous retrouverons :

- Une bonne appréciation de Pierre Beaucage (1) en 2004 : (Janv. Févr. 2004 Les suites du tremblement de terre zapatiste par Pierre Beaucage http://www.ababord.org/spip.php?article526 )
« Le choc provoqué sur la société mexicaine par le soulèvement zapatiste du premier janvier 1994 est bien celui d’un tremblement de terre. Pas une « petite secousse » mais un de ces vrais tremblements de terre dont ce pays de volcans…/… Ils ébranlent les fondations des édifices mêmes les plus solides. Souvent, les lézardes n’apparaîtront que progressivement … » Il nous rappelait aussi que dans ce pays la jeunesse avait gardé » la mémoire et la cicatrice d’une tuerie initiatique dans sa confrontation avec la "˜société du spectacle’ qui était celle des jeux olympiques de 1968 : « En octobre 1968, plus de trois cents d’entre eux laissèrent leur vie sur la Place des Trois Cultures, à Mexico, le gouvernement ayant jugé que leurs manifestations persistantes risquaient de ternir le succès des Jeux Olympiques qui se préparaient. » ... Ceux là savent, et la suite le démontrera que la révolte à un prix, celui du sang souvent.

- Pourtant en 2009 Bernard Duterme, du "˜Monde diplomatique’ croyait pouvoir décrire un certain épuisement : (Octobre 2009 A côté des gauches qui gouvernent en Amérique latine- Passés de mode, les zapatistes... http://www.monde-diplomatique.fr/2009/10/DUTERME/18230 )
Il en décelait un signe dans la libération scandaleuse des assassins d’Acteal : « Par l’intermédiaire de la Cour suprême de justice, le gouvernement mexicain a fait libérer, le 13 août, vingt des paramilitaires qui, en décembre 1997, avaient assassiné quarante-cinq indigènes tzotziles, à Acteal, au Chiapas. Sous une forme plus larvée, la répression se poursuit contre les zapatistes qui résistent « en bas et à gauche  ». Sur le terrain, ils mettent en oeuvre leur « autonomie », mais demeurent quelque peu isolés sur la scène politique mexicaine. »
Placer le zapatisme "˜en bas à gauche’ est une singulière cartographie, qui ne sait voir que l’Utopie en marche a peut être sa place "˜en haut à gauche’ , n’en déplaise aux désenchantés professionnels et autres passéistes… Bon, nul n’est tenu de croire à un idéal, même bien étudié "˜académiquement’ (2) …

- En 2012, nous savions pourtant que la graine du Chiapas était vivace (3). Ceux qui veulent découvrir ce qu’est "˜L’autonomie zapatiste’ {{}} peuvent se renseigner ici (4) ; et peut être se demander ce qui empêcherait de porter ce modèle dans nos propres murailles, dans nos propres frontières, dans nos propres têtes formatées à la servitude volontaire, à la normalisation ordinaire et au renoncement…

- En août de 2012, une situation inquiétante à nouveau obligeait le mouvement à réaffirmer la priorité donnée à l’éducation, mais aussi à la non violence (5) : « Depuis 3 ans maintenant, tous les enfants zapatistes, même dans les villages et ejidos où leurs parents sont minoritaires, peuvent aller dans les écoles autonomes…/… L’objectif est la transmission des valeurs des peuples mayas et zoques, en même temps que la découverte plus globale du monde. Dans ces écoles, il n’y a pas de compétition entre les enfants, pas de punition, et les anciens sont régulièrement invités à venir transmettre leur savoir et leur expérience…/…On comprend que l’état mexicain voit dans le système éducatif autonome un réel danger. Ces écoles sont un obstacle aux politiques d’assimilation et d’acculturation, qui visent à faire des indigènes des candidats à l’émigration, vers les villes ou l’étranger, pour aller grossir les rangs d’un prolétariat surexploité et aliéné…/…D’où le développement de la guerre de basse intensité, qui s’appuie sur la paramilitarisation d’une partie de la population. Les responsables des partis politiques, de droite comme de gauche, dépensent sans compter pour organiser des groupes violents, auxquels ils promettent argent, terres (celles des zapatistes) et impunité s’ils font reculer la résistance…/…L’EZLN (armée zapatiste de libération nationale) s’est engagée, dès sa création clandestine en 1983, à ne jamais s’en prendre à des civils. Les zapatistes ne veulent surtout pas que le sang coule entre indigènes. Et, depuis le soulèvement de 1994, au cours duquel ils ont livré de durs combats contre l’armée fédérale, ils ont tenu parole…etc.  »

- Et c’est bien d’une « guerre en catimini  » qu’il s’agit actuellement (6), donnant une particulière importance à la démonstration des quarante mille zapatistes en décembre 2012. Ils sont "˜debout’ est leur silence contient toute leur détermination.

- Il est à craindre que la "˜désinformation’ se déchaîne pour réduire ou délégitimer ce mouvement. Nous avons l’habitude de cela en voyant comment sont traitées chez nous les réalités sociales et politiques d’Amérique du sud voisine, nos chiens de garde vont aboyer encore, n’en doutons pas (7)

Jacques Richaud 29 12 2012

(1) La manifestation zapatiste :
http://www.rougemidi.org/local/cache-vignettes/L516xH332/750...

(2) Pierre Beaucage- Anthropologue et membre du Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine et auteur de Imaginaires mexicains. Voyages dans le temps et l’espace, Éd. Musée de la civilisation et Fides, Québec, 1998.

(3) Bernard Duterme- Sociologue, directeur adjoint du Centre tricontinental à Louvain-la-Neuve (Belgique), auteur notamment d’Indiens et zapatistes, Luc Pire, Bruxelles, 1998.

(4) 3 1 2012 Mexique : Les zapatistes existent toujours
http://la-brochure.over-blog.com/article-mexique-les-zapatistes-existent-toujours-96060541.html
Pour clore cette fausse année du Mexique en France, voici la traduction d’un article de La Jornada suite à un Séminaire tenu à San Cristóbal de las Casas. Entre le crime organisé et les zapatistes, le Mexique est bien le pays des extrêmes. JPD…etc.

(5) 26 6 2012 L’autonomie Zapatiste

MEXIQUE - L’autonomie zapatiste, I - Introduction
Erwan Bernier
http://espoirchiapas.blogspot.fr/2012/06/lautonomie-zapatiste.html

Sommaire :
- L’autonomie zapatiste, I - Introduction
- L’autonomie zapatiste, II - La politique
- L’autonomie zapatiste, III - L’éducation
- L’autonomie zapatiste, IV - La santé
- L’autonomie zapatiste, V - L’écologie
- L’autonomie zapatiste, VI - L’économie

(6) 24 août 2012 Mexique : Chiapas, message vidéo des zapatistes de San Marcos Avilés Par Atenco
http://blogs.mediapart.fr/edition/les-autres-ameriques/article/240812/mexique-chiapas-message-video-des-zapatistes-de-san

(7) 29 septembre 2012 Mexique : Au Chiapas, la guerre en catimini... Par Atenco
http://blogs.mediapart.fr/edition/les-autres-ameriques/article/290912/mexique-au-chiapas-la-guerre-en-catimini

(8) 19 12 2012 Médias et néo-zapatisme dans la crise mexicaine : la spirale du silence -Carmen Gomez Mont- Traduction de Bruno Ollivier
http://communicationorganisation.revues.org/2268

(Commentaires désactivés)