Alerte ! U.E les corporations veulent s’emparer de l’agriculture paysanne !

Les gouvernements européens dans les mains des corporations

Diego Montón

Le projet d’Unilever et ses programmes « d’incorporation » de l’agriculture familiale à ses chaînes productives, se transforme en projet de l’Union Européenne. (...) C’est dire que le discours des gouvernements européens est hautement idéologique, prisonnier des narrations et négoces des corporations. (...) Les gouvernements Européens (...) comme toujours face à la crise du capitalisme et du libéralisme appliquent stupidement les recettes libérales qui ne font rien d’autre que d’empirer la situation des peuples. (...) La subordination totale de l’agriculture aux intérêts des corporations, ce n’est pas un problème des paysans, c’est le problème de l’humanité toute entière.

Conférence de l’agriculture familiale de l’Union Européenne

L’année 2014 a été déclarée année mondiale de l’Agriculture Familiale par la FAO dans le cadre de la crise alimentaire qui frappe les peuples du monde, cela semble être une opportunité pour approfondir les analyses et défis. Cependant on s’aperçoit d’emblée qu’on ne pourra éviter la bataille du sens.

Que signifie Agriculture Familiale ? Quelle est son importance réelle ? Quelles sont les causes de la faim ?

Les corporations se sont déjà lancées à l’assaut pour accaparer la mémoire historique du rôle des paysans et paysannes, et là, elles y vont à fond, construisant une narration qui occulte l’histoire et subordonne l’agriculture mondiale à leurs intérêts spéculatifs.

La Conférence de l’Agriculture Familiale qu’a organisé la Commission Européenne, à la fin novembre, à laquelle nous avons participé, une vingtaine de compagnons et compagnonnes de la CLOC (Coordination Latino Américaine des Organisations des Campagnes) et de la Via Campesina, fut exemplative.

Lamentablement comme pour le reste de la politique, les gouvernements européens répondent directement à l’idéologie imposée par le capital financier. Ainsi, paradoxalement à l’ouverture de la conférence, il n’y eu pas d’orateurs des organisations paysannes et de l’agriculture familiales, seuls parlèrent des fonctionnaires et à notre grande surprise, un exécutif d’UNILEVER qui présenta ses « réalisations » et expectatives pour l’année de l’agriculture familiale.

Unilever est une transnationale agro-alimentaire qui dirige 400 marques dans 100 pays, fameuse pour ses « cubes » Knorr, et sa production mondiale de 50 millions de cubes par seconde. Bien que cela soit peu diffusé, dans la matière première utilisée abondent les transgéniques et agro toxiques, les conservateurs et les produits chimiques, et par-dessus le marché, des dénonciations ont été faites au sujet de ces cubes produits par le travail d’enfants et du travail précarisé.

Le discours des fonctionnaires européens est celui d’une “Agriculture Familiale” qui doit être « protégée » pour des questions de culture, et des problèmes sociaux, mais relever le défi d’alimenter l’humanité en 2050 ne sera possible que par les corporations. Ainsi le projet d’Unilever et ses programmes « d’incorporation » de l’agriculture familiale à ses chaînes productives, se transforme en projet de l’Union Européenne. Productivité, compétitivité, rentabilité, innovation, etc, sont les paroles qui prédominent dans un discours vide d’analyses, sans que soit prononcée la parole crise. C’est dire que le discours des gouvernements européens est hautement idéologique, prisonnier des narrations et négoces des corporations.

Il faut donc faire remarquer l’exception, parmi les discours officiels, que constitua l’intervention de Graziano da Silva, le Brésilien directeur de la FAO. Graziano ne rentra pas dans les causes, mais il fut clair quant à l’importance de l’Agriculture paysanne ; “Le problème n’est pas de l’ordre de la productivité, c’est une question d’accès et de la distribution des aliments (...). Les agriculteurs familiaux ont été et seront ceux qui résoudront le problème de la faim dans le monde (...). Le marché global ? Où est-ce qu’il se trouve ? Comment peut-on acheter des aliments là ?(ironise-t-il). Il faut renforcer les marchés locaux et le rôle de l’agriculture familiale. Le marché global des aliments et l’agriculture industrielle implique une immense perte d’aliments par décomposition(...) » Il faut dire que cette position novatrice de la FAO constitue une ouverture favorable dans le contexte institutionnel international. Les gouvernements Européens par contre, comme toujours face à la crise du capitalisme et du libéralisme appliquent stupidement les recettes libérales qui ne font rien d’autre que d’empirer la situation des peuples.

Mais il y eu une autre surprise lors de cette conférence quand s’est rendu compte de la présence de Etchvere, le Président de la Société Rurale Argentine, cette entité oligarchique de propriétaires terriens qui a grandi en tuant des indigènes en 1880 et s’appropriant leurs terres, et qui continue de le faire à présent, cette entité qui a conclu des alliances avec des transnationales qui a provoqué et accompagné chaque dictature civico-militaire, qui a essayé par tous les moyens d’éliminer la démocratie. Ils vinrent comme membres de l’OMA (Organisation Mondiale des Agriculteurs), qui est devenue héritière de la FIPA et qui prétend également participer à l’année de l’agriculture familiale.

J’ai vu Etchevere et immédiatement m’est revenu à la mémoire notre compagnon Cristian Ferreira, assassiné par un sicaire dans sa maison, devant sa famille. Cristian était un dirigeant du Mouvement Paysan, un jeune, son “péché” fut de promouvoir l’agriculture paysanne et d’avoir détenu un entrepreneur qui voulait s’approprier la terre communautaire. L’entrepreneur aujourd’hui est emprisonné. La Société Rurale agit politiquement et judiciairement pour le faire libérer. De même que Cristian, me passèrent en tête des centaines de paysans et de paysannes assassinés au Honduras, au Paraguay, au Guatemala, et dans tant d’autres pays de Notre Amérique Latine en lutte quotidienne pour la terre. Au cours de ces mêmes journées, un gang de nervis agressait violement un campement et un barrage établi pour empêcher la construction d’une usine de MONSANTO, dans le village de Malvinas, Cordoba, Argentine, une résistance dont les meneuses sont les mères dont les enfants souffrent ou souffraient de cancer et de leucémies causés par les fumigations au Glifosate qui se pratiquent quotidiennement dans les villages ruraux du Cône Sud et dans d’autres régions du continent.

Mais les gouvernements européens nous viennent encore une fois avec les contes de fées, d’une harmonie possible entre corporations et paysans, dans laquelle résiderait la solution. Celle d’un prétendument libre marché dans lequel nous pourrions tous être en compétition et dont les règles sont « transparentes »

Voyons quelques données :

- avec seulement ¼ des terres arables du monde, les paysans et paysannes alimentent 70% de la population mondiale,

et selon la FAO : plus de 40% des aliments de la chaîne agro-industrielle se perdent par décomposition.

90% du marché mondial des grains est entre les mains de quatre corporations : ABC, Bunge, Cargil et Dreyfus.

Monsanto contrôle 27% du marché global des semences et joint à 9 autres corporations plus de 90% du Marché des agro-toxiques.

Cette concentration leur permet de faire pression par la spéculation pour que les prix des marchandises augmentent systématiquement. En plus leur alliance étroite avec la finance internationale leur permet de disposer d’immenses masses de capital d’origine spéculative qui est utilisé pour l’accaparement de Terres, le lobbying et la pression sur les gouvernements du monde, la corruption, etc...

De quel marché libre nous parlent-t-ils ? Le marché est otage des corporations et du capital financier.

Si nous ajoutons au monopole les problèmes de perte de biodiversité et de crises du milieu ambiant provoquée par de grandes extensions de monocultures, les graves problèmes de santé et la contamination par des milliers de tonnes d’agro-toxique par fumigation non discriminée, le travail d’esclave, l’usage sans discrimination de combustibles fossiles, la destruction des marchés locaux, entre autres, il nous apparaît clairement qu’il n’est pas possible d’harmoniser l’agriculture paysanne avec l’agriculture des corporations, comme il ne sera pas possible d’en finir avec la Faim par ce modèle né de la révolution verte.

La Via Campesina,, malgré qu’elle n’était pas des mieux placées, rendit cela très clair dans la conférence, faisant la preuve de la consistance, de l’humilité et de la force de la vie paysanne. Les fonctionnaires européens ne s’attendaient pas à autant de critiques, et ils furent surpris par les applaudissements que reçurent chaque compagnon et compagnonne qui levait la main et parvenait à exprimer ces idées. Avec des visages africains, asiatiques, latino-américains et européens, ici, est apparue la voix paysanne, millénaire, vive et porteuse d’espoir.

Il est à espérer que cette situation se reproduise sur tous les continents, avec un fort débat autour de l’année de l’agriculture familiale.

Pour l’année à venir se dessinent d’importants défis idéologiques et politiques. Nous devons parvenir à potentialiser la mobilisation et la lutte dans le monde entier, soutenant nos luttes historiques : Réforme Agraire pour la Souveraineté Alimentaire, aiguisant le regard sur notre principal ennemi : Les corporations transnationales et leur projet idéologique et technologique.

Il est fondamental d’établir les meilleures alliances, de parvenir à connecter tous les processus de lutte et de résistance, avec des messages qui soient capables de transmettre quels sont les enjeux « La subordination totale de l’agriculture aux intérêts des corporations », ce n’est pas un problème des paysans, c’est le problème de l’humanité toute entière. Pour cela notre projet paysan et populaire doit pouvoir s’intégrer dans un projet politique populaire qui exprime les projets des secteurs populaires paysans, travailleurs, désoccupés, indépendants et professionnels, qui permettent que nos luttes et projets soient reflétés dans les politiques publiques.

En Amérique Latine, nous avons le défi de porter le débat à l’ALBA, UNASUR, MERCOSUR, à la CELAC, et de porter le débat dans ces programes qui ont permis de grandes avancées vers l’intégration anti-impérialiste et la construction d’une nouvelle hégémonie, mais qui a présent se retrouve engagé dans une grande bataille concernant le modèle à suivre, et dans laquelle la re-primarisation des économies est une grande menace.

Difficile de concevoir une Amérique Latine unie et libre si son agriculture reste subordonnée aux corporations et dans cette discussion, la question technologique est clé, l’agro-écologie doit avoir le caractère d’une « innovation ». La Banque du Sud devrait devenir un outil qui permette aux gouvernements de financer le développement agricole rural depuis la perspective de la Souveraineté Alimentaire et La Réforme Agraire est une politique continentale urgente.

Cela sera possible en renforçant les organisations et en amplifiant nos luttes, avec un caractère créatif et diversifié, combinant l’action directe, avec l’action politique et le dialogue avec ces gouvernements progressistes et populaires articulant au niveau continental, national et local. Conservant l’autonomie nécessaire pour éviter que la bureaucratisation étatique et libérale et les programmes à court terme des gouvernements ne rendent la marche trop lente.

Les paysans et paysannes, nous allons continuer à alimenter les peuples, octroyant la vie et la liberté, c’est cela notre tâche historique.

Diego Montón

Movimiento Nacional Campesino Indígena (Mouvement National Paysan Indigène)

Secretaría operativa CLOC (Coordination Latino Américaine des Organisations des Campagnes) Vía Campesina

Traduction Anne Wolff

Source espagnole Los gobiernos europeos en las manos de las corporaciones

 http://les-etats-d-anne.over-blog.com/article-les-gouvernements-europeens-dans-les-mains-des-corporations-121443066.html

COMMENTAIRES  

10/04/2014 15:05 par Lionel

La question de l’urbanisation dans les pays riches est au centre du débat et pas uniquement en termes de disparition des terres arables, également en termes de comportement citadin très consommateur.
Même parmi les paysans ayant choisi les systèmes d’abonnements aux paniers hebdos les défections sont nombreuses, les citadins préfèrent avoir à portée de caddy tout ce que l’état d’esprit du moment les poussera à acheter.
Ils n’aiment pas ne pas choisir ce qu’ils auront au menu et ont toutes les peines du monde à se plier aux règles naturelles des cycles saisonniers, intellectuellement ils seront d’accord pour dire qu’avoir de fraises en Janvier pose des questions mais ils en achèteront parfois.
Les ventes à la ferme sont aléatoires et les marchés sont souvent saturés de concurrence des revendeurs...
Difficile dans ces conditions de résister, le prix à payer est une situation de pauvreté évoquant un peu un sacrifice, les couples explosent, quand un paysan disparaît, ce sont tous les autres qui ont le moral en berne.
Les terres déclassées et où fleurissent les lotissements pour péri-urbains sont un acte de guerre contre les paysans qui sont contraints à se plier aux coutumes des nouveaux arrivants ( colons ??? ) et de se déculturer totalement.
Dans ce contexte comment faire pour ne pas accepter les termes "sécurisants" d’éventuels contrats avec Unilever - contrats au moins aussi sécurisants qu’un job en interim - ou autre chaîne de superette ?
La vente directe se pose en ces termes : à proximité des grandes villes sont les acheteurs potentiels mais les terres sont rares ou absentes dans les cas de communautés d’agglomérations, aucun paysan ne peut espérer quoique ce soit ( voir les listes d’attente des Amaps existantes ou en cours de création ), tandis que dans les zones rurales les acheteurs potentiels ( j’entends motivés ) ont leur propre jardin potager...
Nous sommes cernés et quand les inspecteurs sanitaires ou des semences ou de la concurrence à Unilever débarqueront chez nous il n’y aura personne pour protester !
L’urbanisation des pays riches est l’arrêt de mort de la paysannerie, donc des filières alimentaires de proximité - je devrais dire "la citadinisation des esprits", nombre de personnes d’origine paysanne constituent les populations citadines -.
La conception "moderne" de la ville est en soi un empêchement, elle est basée sur les circuits de grande distribution, les paysans n’y ont pas leur place !
Tacle en passant, l’urbanisme est lui aussi aux mains des concepteurs du néolibéralisme et devinez où sont formés ces si précieux urbanistes ??? Eh oui ! À l’École des Ponts, comme d’autres à l’ENA...

10/04/2014 16:37 par Romain

J’abonde dans le même sens que Lionel, en ajoutant le fait que le processus d’urbanisation ne concerne pas que les pays riches, dits "développés". Au contraire, l’urbanisation est bien plus rapide dans les pays pauvres dits "en voie de développement" ou "moins avancés". Les villes croissent donc beaucoup plus rapidement, dans ces pays là, ce qui n’est pas sans poser des problèmes d’urbanisation devant être réglés rapidement, ce qui souvent se fait de manière anarchique quand les pouvoirs publics sont faibles et/ou corrompus. Cela dit, il faudrait voir dans le détail et au cas par cas pour savoir si cette urbanisation se fait au prix d’un dépeuplement des campagnes ou bien si c’est simplement un phénomène d’absorption de la croissance démographique. Ce qui est certain, c’est que les nouvelles populations urbaines sont très majoritairement jeunes.

Cette précision est importante, car avec l’abandon de l’agriculture familiale (à la fac, on me disait "vivrière") dans ces pays, combien de savoir-faire (non occidentaux et donc pouvant être considérés comme des éléments culturels et non pas seulement pratiques) perdus et de techniques ancestrales oubliées ? Sans parler d’espèces abandonnées au profit de semences sélectionnées, achetées -et non conservées d’une année pour l’autre- plus "productives" mais pas forcément adaptées aux milieux naturels.

Pour ce qui est du comportement citadin, au-delà de la responsabilité individuelle, là aussi c’est une question éminemment politique d’aménagement du territoire et d’urbanisation. Pourquoi ne pas imaginer des espaces agricoles au cœur des villes (cela existe déjà d’ailleurs dans pas mal d’endroits, et j’ai en mémoire un papier récent montrant la mise en valeur de terres à Détroit), avec une diminution du temps de travail (on en reparle quand ?) permettant aux citoyens de se réapproprier des espaces potagers, et par là même réapprendre des techniques agricoles et un sens des saisons et cycles naturels...

Je suis passé récemment près d’Almeria et ses étendues de plastique, et je peux vous dire que cela m’a coupé l’envie de manger des mandarines et des fraises pour un moment. Les fraises, cueillies la veille, étaient à 1,70€ le kilo (!) dans une supérette de quartier ! D’apparence impeccables, et avec un gout plus que correct, au bout de deux jours, elles étaient complètement pourries, ce qui m’a obligé à gaspiller au moins 600 grammes de fruits (oui, car elles étaient préemballées : pas moyen d’acheter 400 grammes de fraises...) Je me demande ce qu’on fait aux fraises pour qu’elles puissent traverser l’Europe dans des camions ou des conteneurs afin qu’elles soient encore consommables une à deux semaines plus tard. J’ai ma petite idée... Fin de l’anecdote personnelle.

Attention aussi à ne pas mélanger "agriculteurs" et "paysans". Parmi les agriculteurs français, combien peuvent encore être qualifiés de paysans ? Peut-être encore une majorité en valeur absolue, mais en volume de production, très peu à mon avis.

15/04/2014 04:34 par Lionel

Juste avant que cet article ne disparaisse dans la cascade, je fais part de mon incompréhension de si peu de commentaires sur l’ensemble des articles qui tournent autour de questions agro-alimentaires.
Si peu de motivations à propos d’une question sans doute la plus essentielle dans notre existence : quelle alimentation, à quel prix, au prix de notre santé et pire, de nos libertés !
Je trouve étrange d’observer que la quasi-totalité des articles parlant de personnalités suscitent infiniment plus de passions et de besoin d’expressions, un peu comme si tout le monde avait renoncé à penser la chose, certes encore plus complexe que la question ukrainienne...
Bon, je persiste et j’attends en cultivant toujours plus et mieux et en faisant que les suivants héritent d’une terre bien meilleure et productive.
Je persiste à me préoccuper des générations à venir, dommage que trop d’entre nous y aient renoncé !

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