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Margaret Thatcher, retour sur une Dame de Fer

Quand la nouvelle est tombée, ça a été l’euphorie : bière, ale, lager, parfois même champagne. Ça peut ressembler à un manque de respect à la mémoire des morts, mais on a fêté jusque tard dans la nuit dans les pubs et rues de Brixton, de Glasgow, de Belfast, de Bristol, et très certainement dans plus d’une ville minière d’Angleterre et du Pays de Galles la disparition de la « Iron lady », Margaret Thatcher, Première ministre britannique onze ans durant, entre 1979 et 1990 [1].

Du côté des politiciens bourgeois britanniques, l’heure est plutôt aux louanges et aux regrets pour celle qu’ils considèrent comme une « combattante de la liberté » [2]. Dans ce face-à-face, avec d’un côté la haine et la rancœur tenaces que lui vouent plus d’un ouvrier ou d’une travailleuse britannique, et de l’autre, l’admiration et la gratitude que lui rendent les politiciens, toute tendance confondue à quelques rares exceptions prés , on peut voir la marque de l’héritage laissée par la « Iron Lady », la Dame de Fer et de la véritable « guerre de classe » qu’elle a su mener au profit des classes dominantes pendant plus d’une décennie.

Les années Thatcher sont marquées, en Grande-Bretagne, par une série de contre-réformes sociales et économiques brutales, instaurées dans le but d’arracher ce que les mouvements des travailleurs avaient pu conquérir dans l’après guerre. Ce sont également les années d’une profonde transformation de l’économie britannique et mondiale, portée par le dogme de l’économie de marché. C’est l’époque de l’introduction de la dérégulation économique, favorisant l’avancée du capital financier, et imposant l’accentuation de l’exploitation du monde du travail. Mais ce sont aussi des années de résistances et de luttes dont Thatcher et le Parti conservateur britannique ont finalement eu raison.

1979-1981 : thérapie de choc et premières contestations populaires

En 1979 lorsque Margaret Thatcher accède au poste de Première ministre du gouvernement britannique, la Grande-Bretagne est secouée par une crise à la fois économique – marquée par les chocs pétroliers de 1973 et 1979 - et sociale – avec des grèves massives de « l’hiver du mécontentement » [« winter of discontent »] de 1978-1979, menées contre les gels de salaire. C’est dans ce contexte que grandit l’impopularité du gouvernement travailliste de James Callaghan. Comme réponse à cette situation et à la suite de leur victoire aux législatives, les conservateurs lancent une série de politique d’austérité et de coupes dans les dépenses publiques. Thatcher est alors déjà surnommée « la voleuse de lait » [« Milk Snatcher »], qu’elle hérite de son court passage au ministère de l’éducation en 1972 pendant lequel elle avait fait supprimé le verre de lait gratuit servi aux écoliers. Première ministre, elle décide de conduire dès son arrivée aux commandes une politique déflationniste : réduction des dépenses publiques, suppression de l’encadrement des salaires et des prix, hausse des taux d’intérêt et diminution de l’impôt sur le revenu pour les plus riches. Dès octobre 1979, elle entreprend une libéralisation quasi-totale des activités bancaires et financières et dès 1980 elle s’attaque aux droits syndicaux afin de limiter l’influence des Trade Unions, forts de l’adhésion de 54% de la population active : limitation du monopole syndical à l’embauche [« closed shop »], interdiction des grèves de solidarité, puis en 1982, loi réprimant les grèves « sauvages », c’est-à-dire votées en assemblée générale.

En réponse, les premières années du gouvernement conservateur sont marquées par des luttes populaires et ouvrières : l’augmentation des taxes, qui s’ajoute à la récession grimpante, alimente la contestations de l’été 1981 dans le quartier de Brixton, au sud de Londres, un des plus touchés par la pauvreté et le chômage, mais aussi par la violence policière qui sévit durement à l’encontre de la communauté afro-caribéenne évoquée dans la chanson des Clash, « Guns of Brixton ». Niant l’expression politique d’un ras-le-bol du racisme et du chômage, Thatcher juge inexcusable ce qu’elle appelle des « violences de rue ». Après les premières années, et avec pour résultat la forte augmentation du chômage (passant de 5 à 11% entre 1979 et 1983) et l’approfondissement de la récession économique, Thatcher se retrouve elle-même fragilisée. C’est à ce moment-là que le gouvernement choisit de passer à la contre-offensive, jusqu’au bout.

L’offensive impérialiste de 1981-82 : Bobby Sands et les Malouines

Deux événements, la guerre des Malouines et la grève de la faim des prisonniers de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA), marquent la période suivante. Deux événements dont Thatcher se saisit pour remédier à sa popularité déclinante. En jouant tour-à-tour la carte de la fibre nationaliste et de la fermeté à l’égard des prisonniers politiques nord-irlandais, elle s’attire la sympathie des éléments les plus réactionnaires de la société britannique et des nostalgiques de l’Empire.

La grève de la faim des combattants de l’IRA détenus dans les quartiers de haute sécurité de plusieurs prisons du Royaume est un des exemples les plus brutaux de la répression de Thatcher à l’encontre du mouvement indépendantiste nord-irlandais. Menés par Bobby Sands, jeune républicain de 27 ans, les prisonniers irlandais refusent de s’alimenter afin d’être reconnus et traités comme des prisonniers politiques. Inflexible, le gouvernement Thatcher ne cédera pas devant les 172 jours de combat ni le décès de Bobby Sand, élu membre du Parlement pendant la grève de la faim en avril 1981 et décédé le 5 mai 1981. Ces meurtres seront acclamés par la presse britannique comme une démonstration de la capacité de Thatcher à faire « preuve de détermination pour résister à la pression ».

Le second événement fondamental dans l’opération de re-légitimation du gouvernement Thatcher est la victoire britannique dans la guerre des Malouines. Les îles Malouines, situées au large des côtes argentines, en plein Atlantique Sud, sont un poste avancé du colonialisme britannique qui l’occupe alors – et encore aujourd’hui - en dépit des résolutions internationales accordant ces terres au gouvernement argentin. Lorsque le 2 avril 1982 la junte militaire argentine décide d’une offensive militaire pour récupérer les îles, le gouvernement Thatcher justifie la riposte et la défense des intérêts impérialistes britanniques en optant pour un discours opposant la « liberté » de la démocratie britannique à la dictature militaire argentine. D’un côté, le soutien indéfectible des États-Unis et de la dictature chilienne de Pinochet à Londres montre bien le caractère purement impérialiste de l’offensive britannique. De l’autre, les généraux argentins qui pensaient pouvoir négocier avec la Grande-Bretagne en s’appuyant sur Washington refusent de mener la guerre jusqu’au bout, en commençant notamment par s’attaquer aux intérêts des multinationales impérialistes anglaises et à celles alliées de la Grande-Bretagne sur le territoire argentin. La Junte craint davantage d’être mise en danger par la montée d’un mouvement anti-impérialiste dans son propre pays que la défaite. Elle accepte finalement les conditions de réddition fixées par la Grande-Bretagne en juin de la même année.

C’est sur la base de ces deux « victoires » du camp impérialiste britannique que les conservateurs vont être réélus en 1983.

D’une victoire impérialiste dans l’Atlantique Sud à l’offensive contre les bassins miniers : la Dame de Fer à l’attaque des travailleurs

Avec la victoire impérialiste aux Malouines, c’est le thatchérisme qui progresse contre les travailleurs en Grande-Bretagne. Sorti renforcé de ces crises, le gouvernement est en passe de faire avancer les contre-réformes économiques avec notamment une vague massive de privatisations (avec d’abord British Aerospace puis quelques 65 autres dont Cable and Wireless, British Telecom, British Airways, BP, British Steel, la production et la distribution d’eau et d’électricité), la dérégulation financière et surtout l’offensive contre les travailleurs des bassins miniers. La grève des mineurs de 1984-1985 est un test pour le thatchérisme : la fermeture de vingt mines déclenche une vague de grève massive des mineurs de tout le pays. Face à l’ampleur de la solidarité de la population locale, le gouvernement est contraint d’envoyer l’armée et des détachements de policiers venus d’autres régions pour faire face au refus des effectifs locaux à réprimer les travailleurs de leurs villes. Après des mois de résistance héroïque des mineurs, avec des occupations de puits, la bureaucratie syndicale mène la grève à la défaite.

Thatcher s’appuie sur cette défaite centrale pour le mouvement ouvrier britannique pour approfondir les contre-réformes économiques et dégainer ses attaques face aux droits syndicaux. Déjà lors de sa campagne elle avait souligné sa volonté d’en finir avec « l’hégémonie des syndicats sur la politique du pays ». L’illégalité des grèves de solidarité, l’obligation d’approuver la grève par courrier et non plus dans des assemblées générales, la fin du « closed shop », déclarés sous Thatcher, ne seront jamais remis en cause par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche. En affaiblissant les syndicats et les modes d’organisation des travailleurs, c’est un tournant qu’elle veut imposer sur le système prévalant jusqu’alors dans l’Angleterre de l’Après-guerre, période de conquêtes sociales arrachées par les mobilisations des travailleurs et concédées par la bourgeoisie nationale pour garantir la paix sociale.

Thatcher et la « révolution conservatrice » : l’introduction de la restauration bourgeoise

Dégradation des services publics et des infrastructures, baisse de la qualité de l’éducation, doublement du nombre de pauvres, accroissement des inégalités sociales et régionales, augmentation du chômage sont le résultat de la thérapie de choc qu’a imposée Thatcher à l’économie britannique pour permettre sa reconversion vers les secteurs de la finance et l’immobilier. C’est dans ce contexte d’accroissement des inégalités que Thatcher décide en 1990 d’imposer une taxe individuelle, égale pour tous et très impopulaire la « poll tax ». Nouvelle vague de contestation et de résistance populaire. Dans le même temps, la bourgeoisie anglaise initie son ouverture vers l’Union Européenne, et l’intransigeance de la « Dame de fer », de ce point de vue, commence à devenir un sérieux obstacle. Le 22 novembre 1990, « Maggie » doit faire un pas de côté et renoncer au pouvoir. Elle est remplacée par un politicien de son camp, John Major, qui assure la continuité des politiques précédentes mais que onze années de pouvoir ne permettaient plus à Thatcher de poursuivre, notamment après la révolte généralisée contre la « poll tax ». Les gouvernements travaillistes suivants continueront sur cette même lancée.

L’héritage thatchérien doit être mesuré à l’aune des transformations mises en place durant les années du pouvoir de la dame de Fer non seulement en Angleterre mais également avec l’arrivée concomitante de Ronald Reagan aux commandes des États-Unis. Avec lui, Thatcher a représenté l’avant-garde de la « révolution conservatrice » qui a su mettre un point final au cycle de poussée et d’insubordination ouvrière et populaire mondial des années 1969-1980. Elle a été un des piliers de cette période de « restauration bourgeoise », impliquant l’abandon des politiques du post-keynésianisme d’investissement public, de soutien à la consommation et la mise en place du néolibéralisme à la Friedrich Von Hayek dont Thatcher était une fervente admiratrice. Dérégulation monétaire et financière ouvrant la porte à la spéculation financière, rachat des entreprises publiques à moindre coût par le capital privé, réduction drastique des moyens d’intervention de l’Etat, voilà quelques uns des instruments qui ont permis à la bourgeoisie impérialiste de sortir temporairement de la crise économique de la seconde moitié des années 1970, en mettant au pas la classe ouvrière et en lançant, en direction des pays de la périphérie capitaliste, une nouvelle offensive impérialiste.

Avec Thatcher se met en place le renforcement de l’alliance stratégique entre l’Angleterre et les États-Unis que ni Tony Blair et ni ses successeurs n’ont remis en question. Sur la base des mêmes politiques d’attaque contre la classe ouvrière (avec la défaite de la grève des contrôleurs aériens sous Reagan, équivalent étasunien de la défaite des mineurs anglais), Thatcher et Reagan posent les premiers jalons de ce qui, après la chute de l’URSS et du Bloc de l’Est, va se généraliser dans les années 1990, période de « restauration bourgeoise », plus connue sous le nom de néolibéralisme.

L’hommage que lui rendent nombre de gouvernements et de grands patrons n’est pas donc pas anodin. Intéressant, en ce sens, l’hommage rendu par Obama, président démocrate pourtant, décrivant Thatcher comme « une des plus grands défenseurs de la liberté » et « une réelle amie » des états-Unis. Ou celui du nouveau Pape François Ier, l’ami des pauvres et des démunis, qui a souligné la moralité et la vertu de la « Dame de Fer », fervente méthodiste, parfaitement en accord, selon le nouveau Pape, avec les « valeurs chrétiennes qui soutenaient son dévouement au service public et à la promotion de la liberté au sein de la communauté des nations ». Personne, bien sûr, pour interroger le peuple irlandais ou argentin pour savoir si eux aussi voyaient Thatcher en héraut de la liberté. Ni pour consulter les travailleurs anglais sur la nature du « dévouement au service public » de Margaret Thatcher. La « Dame de Fer », elle, ne va certainement pas manquer aux travailleurs et aux peuples opprimés du monde entier.

11/04/13

Source : http://www.ccr4.org/Margaret-Thatcher-retour-sur-une-Dame-de-Fer

[1The Guardian, 09/04/2013, “Police make arrests at Thatcher death street parties in Bristol and Brixton”, http://www.guardian.co.uk/politics/2013/apr/09/police-arrests-thatcher...

[2The Economist, 13/04/2013 « Margaret Thatcher. Freedom fighter ». http://www.economist.com/news/leaders/21576094-now-especially-world-ne...


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Bernard GENSANE

Bernard Stiegler est un penseur original (voir son parcours personnel atypique). Ses opinions politiques personnelles sont parfois un peu déroutantes, comme lorsqu’il montre sa sympathie pour Christian Blanc, un personnage qui, quels qu’aient été ses ralliements successifs, s’est toujours fort bien accommodé du système dénoncé par lui. J’ajoute qu’il y a un grand absent dans ce livre : le capitalisme financier.
Cet ouvrage a pour but de montrer comment et pourquoi la relation politique elle-même est (...)

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