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Michel Goubet. La Résistance dans le Midi toulousain (II)

Le premier appel à résister dans la région toulousaine date du 15 juin 1940, trois jours avant l’appel du général De Gaulle. Il est publié dans La Dépêche sous la signature de « L’Observateur » qui cache le nom du consul général d’Italie à Toulouse Enrico Terracini. L’appel s’adresse aux Italiens de France : « Ce n’est pas seulement pour la France que nous combattrons, c’est pour notre vie et pour celles de nos fils. » Le 5 novembre 1940, des militants communistes jettent des tracts sur le cortège de Pétain en visite à Toulouse. En juin 1941, des socialistes créent un Comité d’action socialiste animé par le journaliste Daniel Mayer, futur président de la Ligue des droits de l’homme. Après l’entrée en guerre de l’URSS et en accord avec l’Internationale communiste, le parti communiste crée les Francs-Tireurs et Partisans. Charles Tillon est responsable de la lutte armée. Les maquis apparaissent à partir de 1943 dans la région de Toulouse. Plusieurs dizaines de réseaux (60 rien qu’en Haute-Garonne) se développent, comme Gallia, dirigé par Pierre Billières, fils d’un ancien maire socialiste de la ville.

Les mouvements de résistance se sont créés en dehors des partis politiques qui avaient failli dans la défense des valeurs de la République. À commencer par Combat, né fin 1941 de la fusion du Mouvement de Libération Nationale d’Henri Frenay, et de Liberté, du juriste François de Menthon qui, ministre de la Justice à la Libération, sera un épurateur plutôt modéré. Combat est bien implanté dans la région. Plus à gauche, le mouvement Libération-Sud compte dans ses rangs Jean-Pierre Vernant et François Verdier. Ses groupes paramilitaires sont très actifs. Franc-Tireur s’implante en octobre 1942. Libérer et Fédérer s’inspire des idéaux de Silvio Trentin. Le Mouvement de résistance des prisonniers de guerre et déportés est installé à Toulouse par un neveu du général De Gaulle.

Les partis politiques en tant que tels tarderont à entrer en résistance dans cette région dominée par les radicaux-socialistes et la SFIO. La restructuration est lente dans des forces qui n’ont pas été immédiatement hostiles à Vichy. Raymond Naves prend en charge le CAS au niveau régional, Pierre Bourthoumieux au niveau départemental. Mais les socialistes sont mal préparés à la clandestinité. Ils sont victimes de dénonciations (Navès, Eugène Thomas qui réchappera à la déportation à Buchenwald, Bourthoumieux). Le parti communiste tarde à trouver ses marques. Le 4 juillet 1940, on peut lire dans L’Humanité clandestine distribuée dans les Basses-Pyrénées : « Le peuple de France veut la paix. Il demande d’énergiques mesures contre tous ceux qui, par ordre de l’Angleterre impérialiste, voudraient entraîner les Français dans la guerre. » Une organisation secrète prépare le terrain. Gaston Plissonnier arrive à Toulouse le 1er mars 1943. Les FTP s’organisent minutieusement.

La Résistance armée devient prépondérante à partir de 1944. Une armée secrète était née dans la zone Sud après l’invasion allemande de novembre 1942, regroupant Combat, Libération et Franc-Tireur, sous le commandement du général Charles Delestraint qui mourra à Dachau en avril 1945. Jean-Pierre Vernant dirige l’AS en Haute-Garonne. Des groupes francs sont créés en 1942 pour les sabotages, les coups de main, les attentats. Les Francs-Tireurs (majoritairement communistes), les groupes Vény (socialistes), le Corps franc Pommiès (du nom de son chef un saint-cyrien qui veut combattre sur des bases apolitiques) attaquent les Allemands de manière frontale.

Les maquis apparaissent fin 1942, dans le Tarn et en Ariège. Les réfractaires au STO et des juifs y sont nombreux. Ces maquis sont généralement mal équipés et mal organisés. Ils essaiment et grossissent à partir de 1944.

Combat, Libération, Franc-Tireur mettent en place de grands Mouvements unis de la Résistance (MUR) en janvier 1943. Des Comités de Libération sont créés en mars 1944. Des commissaires de la République sont installés dans chaque région libérée. Jean Cassou est nommé pour Toulouse. Les Forces françaises de l’Intérieur (FFI) s’efforcent de fédérer des groupements différents. Des Allemands antinazis participent à la lutte. Des militants communistes du KPD. Une minorité d’immigrés italiens qui n’ont pas suivi l’évêque collaborationniste maurassien d’Agen, Mgr Torricella (proche du futur pape Jean XXIII), exécuté par des résistants le 7 janvier 1944. Depuis la Retirada, les Espagnols constituent le groupe le plus important parmi les résistants étrangers. Le parti communiste espagnol (PCE) s’est particulièrement bien réorganisé. Les guérilleros républicains sont plusieurs milliers dans la région. La brigade MOI Marcel Langer (du nom de l’ouvrier juif polonais communiste décapité à la prison Saint-Michel de Toulouse) compte des juifs étrangers, des Italiens, des Espagnols, des Tchèques, des Hongrois, des Russes. Parmi eux, Raymond et Claude Lévy, père et oncle de l’écrivain Marc Lévy. Et puis l’admirable italienne Damira Titonel (une des rares rescapées de Ravensbrück) qui inspirera, justement, Marc Lévy pour Les Enfants de la liberté. Un mot également sur les passeurs, ces “montagnards de la liberté”. Au moins 2 500 dont quelques poignées, il faut le dire, jouèrent personnel quand ce n’était pas double jeu.

Jusqu’à l’occupation allemande, il y eut des manifestations dans la région toulousaine. Le 1er mai 1942, à Toulouse, on crie « Vive De Gaulle ». Le 14 juillet de la même année, 20 000 personnes se retrouvent Place du Capitole. Le 10 avril 1943, des maquisards occupent Cajarc dans le Lot. Les communistes parviennent à organiser des grèves professionnelles, mais aussi patriotiques. Les sabotages s’intensifient à l’approche du 6 juin 1944, visant des voies ferrées, des lignes électriques, des écluses. La poudrerie de Toulouse explose le 26 mai. L’usine Hipano-Suiza de Tarbes, qui fournit des pièces pour les moteurs Daimler de la Luftwaffe, est sérieusement endommagée le 15 avril 1944. Un agent de la Gestapo est exécuté le 31 mars 1944 à Tarbes. Comme l’avait été le chef de la police de Toulouse en novembre 1943.

Après le 6 juin 1944, la Résistance régionale sort de la clandestinité. Les convois militaires allemands sont sur le qui-vive. Le 14 juillet, les maquisards défilent dans de nombreuses villes. La résistance régionale compte au moins 60 000 combattants. L’occupant réagit par des exécutions et des déportations. Après le débarquement allié en Méditerranée, les forces d’occupation et leurs supplétifs français vont s’effondrer plus rapidement que la Résistance l’avait imaginé. Un repli général allemand est ordonné le 16 août. Les Allemands quittent Toulouse après quelques actes de sabotage en pure perte.

La Résistance pourra-t-elle rompre avec le passé ? Les femmes seront-elles reconnues à la hauteur de leur rôle dans la clandestinité ? L’administration collaborationniste sera-t-elle suffisamment épurée ? Les communistes mobilisent les travailleurs pour gagner « la bataille de la production ». Vincent Auriol écrit que la SFIO s’est « purifiée » dans les épreuves de la résistance. Bien que n’ayant joué que des rôles marginaux pendant la guerre, le parti radical et les modérés du Mouvement républicain populaire (MRP) profitent de leur enracinement historique. Après la suspension de La Dépêche collaborationniste, de nouveaux journaux paraissent, reflétant tout l’éventail politique. Comme dans d’autres régions de France, l’épuration n’est bien souvent qu’une caricature d’elle-même, même lorsqu’elle a pour cadre des « tribunaux d’exception » (462 peines de mort et 1 468 peines de dégradation nationale prononcées à Toulouse). Rapidement, de plus en plus de Vichystes sont épargnés. La Dépêche de Toulouse reparaît en novembre 1947 sous le titre La Dépêche du Midi. On sait que René Bousquet y jouera longtemps un rôle prépondérant.

Les 30 000 réfugiés républicains espagnols de Haute-Garonne connaissent des luttes politiques intestines (communistes, socialistes, libertaires). Du « dynamisme espagnol d’antan », il ne restera à Toulouse que le célèbre hôpital Varsovie, géré par des résistants espagnols et d’anciens FFI.

Des chefs de la Résistance qui ont survécu connaîtront un parcours de vie fort honorable : Jean-Pierre Vernant au Collège de France, René Andrieu, rédacteur en chef de L’Humanité, Edgar Morin, Raymond Badiou. Et puis aussi Maurice Bourgès-Maunoury, Vincent Auriol.

Politique, patriotique, la Résistance aura également été éthique, ontologique, comme l’exprimera magnifiquement Jean-Pierre Vernant en 2004 : « Pourquoi ces gens, alors que rien ne les y obligeait, se sont lancés dans une aventure qui a été, à certains moments, terrible ? Pour une raison qui est la clé de la Résistance : c’est qu’il y a des circonstances, des moments où, tout d’un coup, vous est rendu évident, vous est révélé que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue s’il n’y a pas en elle quelque chose qui la dépasse.

Toulouse, Privat 2015

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