Que faire de l’Europe ?

Nul ne doute plus que l’Union européenne et sa zone euro soient entrées depuis nombre d’années dans une crise profonde. Les sondages répétés annuellement sur l’adhésion des populations concernées indiquaient depuis longtemps une lente désaffection pour le processus de la construction européenne, chiffres confirmés par l’extrême faiblesse des mobilisations lors des consultations électorales européennes. Le refus par referendum du Traité constitutionnel proposé en 2005 avait alors secoué les certitudes les mieux établies. Les manœuvres entreprises par la droite, avec l’aval du Parti socialiste, pour contourner ce séisme à travers l’adoption du traité de Lisbonne avaient fini par convaincre qu’Europe et démocratie ne faisaient décidément pas bon ménage.

La frayeur fut grande. Car au-delà du refus du Traité et de ses orientations, le message envoyait le refus d’un quitus donné à ce qui se faisait depuis des décennies. Refus du passif, refus des promesses, la sanction était lourde.
Depuis, la crise américaine et son impact sur la crise des dettes européennes ont révélé les fragilités de la construction de la zone euro actée dans son principe dès le traité de Maastricht. Pensée pour accélérer le processus de convergence économique entre les pays membres, elle en a exacerbé les contradictions et les divergences, au point que cette monnaie est devenue un atout pour certains et un boulet pour d’autres qui n’ont même pas l’espoir de pouvoir dévaluer.
Ses mesures de sauvetage ont été prétexte à imposer des politiques austéritaires frappant plus violemment les pays de l’Europe du Sud. Aujourd’hui, la zone euro avec son taux de croissance économique quasiment le plus faible du monde, apparaît comme la région qui s’est montrée la plus incapable de se sortir de la crise de 2008.

C’est dans ce contexte que s’engage le débat sur les futures élections du Parlement européen. L’Union européenne, longtemps présentée comme le rempart de la mondialisation, en est devenue le laboratoire et la pointe avancée.
Elle en cristallise la plupart des méfaits. C’est en effet la région du monde où des liens étroits se sont noués entre pays riverains, dans le cadre d’un dispositif juridique et institutionnel qui décrit l’ensemble des relations entre les pays membres et de ceux-ci avec l’Union européenne.
Des pans entiers d’activités ont été « communautarisés », c’est-à-dire régulés par Bruxelles. Des Traités se sont empilés, constitutionnalisant des abandons de souveraineté, organisant l’austérité sous couvert de gouvernance de la zone euro, ou de bonne gestion budgétaire. L’ensemble de ce dispositif a réalisé patiemment le maillage du continent au profit d’une oligarchie financière. Faisant fi de toute démocratie, celle-ci a ainsi construit les frontières de ce qui était permis, le « cercle de la raison » ou les murs d’une prison néo-libérale.
Vouloir en sortir est désormais interdit, sauf à remettre en cause l’édifice. La construction européenne est ainsi apparue comme une géniale construction au service des bourgeoisies financières pour préserver leurs intérêts.
Elle fait figure aujourd’hui de nouvelle « Sainte alliance » contre laquelle toute velléité d’alternative réelle se brisera et sera ramenée à ce qui reste autorisé, une alternance de complaisance. L’Union européenne est ainsi devenue une réductrice d’incertitude réduisant l’oscillation du balancier politique.

Sauf à en rabattre sur son programme, aucun projet transformateur radical d’un état-membre ne peut s’en accommoder. Il y a donc un besoin urgent d’une autre Europe, construite sur d’autres logiques et d’autres valeurs.
Il convient de sortir du déni de démocratie en s’assurant qu’aucune clause européenne ne pourrait remettre en cause l’application d’un programme librement choisi par un peuple et donc rappeler qu’il ne peut exister de démocratie sans souveraineté qui l’organise.
L’Europe ne doit pas être perçue comme un lieu d’où partiraient oukases et interdits mais bien au contraire comme une structure permissive à même d’accompagner les trajectoires singulières de ses états-membres.
Aucun engrenage ne doit pouvoir être mis en place qui entraînerait un peuple dans une voie contraire à ses vœux. Une telle Europe devrait être toilettée de toutes les dispositions qui émaillent ses Traités et organisent l’option néo-libérale et financière qui la mine. Priorité aux coopérations, au social, à la solidarité, aux valeurs humaines, à la démocratie ; refus de l’austérité, de la concurrence déloyale, du primat des marchés financiers.

Il convient de rompre avec la conception de l’Europe comme celle d’un super état ce qui conduirait par paresse intellectuelle à décliner à cette échelle les options retenu pour le cadre national. L’Union européenne est une construction juridico-institutionnelle, qu’on ne transformera pas en un super pays en ajoutant de façon trompeuse ses agrégats économiques.
Parler du poids commercial de l’Europe n’a aucun sens dès lors qu’une très grosse part de ses échanges se fait dans le cadre continental et de façon brutale et déloyale et que ses pays membres se retrouvent en concurrence féroce sur des marchés tiers.
Ajouter des dépenses militaires ne fait guère plus de sens dans une zone où les pays ne partagent pas les mêmes engagements et dans laquelle deux d’entre eux dotés de l’arme nucléaire n’ont jamais imaginé un seul instant devoir la mettre en commun avec les autres.
Il est tout aussi illusoire d’envisager un système de retraites à l’échelle de toute l’Europe, tant y coexistent des modèles différents selon les pays. L’Europe n’a pas vocation à devenir un super pays ou une fédération.

Cette Europe à laquelle on aspire devra se faire à 27 ou 30 membres, sauf à décider de revenir à une configuration des origines. C’est dire que le rythme de son évolution est incertain et donc imprévisible.
On est dans un registre de conquête patiente de petits pas, d’autant plus que l’axe politique moyen s’est déplacé à droite en Europe et que les forces sociales-démocrates et conservatrices ont de sa conception une vision commune. C’est un tanker qu’il faut faire bouger et pas une barque. Cette situation convient très bien à l’oligarchie qui est aux affaires.
La gauche de changement est dans une autre posture. Il lui faut définir son rapport à l’Europe actuelle tout en sachant qu’elle possède certes un projet pour demain mais que ce n’est pas avec celui-là qu’elle devra composer.
Il lui faut penser en séquences et préparer l’opinion à la nécessité d’un bras de fer avec les institutions européennes, les marchés financiers et leur logique.

La question concrète qui est posée à la gauche de changement ne peut être éludée. Si le cadre européen actuel constitue un mur contre lequel se fracassera toute velléité transformatrice et qu’il n’est pas possible de le renverser avant un certain temps, quand bien même on aurait une vision claire de ce par quoi il faudrait le remplacer, que convient-il de faire rapidement pour appliquer son programme ?
On se souvient que Jospin avait capitulé en trois semaines face à Bruxelles et qu’il n’avait fallu que trois jours à Hollande pour rallier le traité Merkozy.
Doit-on être condamné à l’impuissance ?
Le nœud gordien de tout exercice d’un pouvoir progressiste est devenu celui du rapport à l’Europe, avant même celui d’un autre contenu à cette Europe dont on a vu qu’il relevait d’une autre séquence. Car il ne fait aucun doute que le programme d’une gauche alternative n’est plus euro-compatible, au sens où il ambitionne justement de sortir du « cercle de la raison » dans lequel voudraient l’enfermer les institutions bruxelloises qui susurrent qu’il n’y aurait pas d’autre alternative.
La question posée est donc celle des marges de manœuvre nécessaires par rapport à l’Europe pour changer de politique.

On doit préparer l’opinion publique à la nécessité d’un bras de fer avec les institutions européennes et avec l’idée qu’aucun changement substantiel n’est envisageable sans des formes de désobéissance ou de mesures unilatérales qui contrarieraient les logiques délétères de la construction européenne. Au risque d’ouvrir une crise majeure en Europe.
Ce que la Grèce n’a pu faire, du fait de son poids, est à la portée d’un grand pays fondateur de l’Europe et ne serait pas sans susciter d’échos à l’échelle du continent. De telles mesures anticiperaient une Europe alternative à celle des marchés et de la finance et préserveraient le besoin de souveraineté propre à toute expérience transformatrice.
Sans entrer sur le fond du débat d’une éventuelle sortie de la zone euro, voire de l’Union européenne, annoncer à l’avance qu’une telle sortie est impensable, c’est mal se préparer à l’affrontement inévitable qui se profile avec Bruxelles. C’est jeter ses armes avant de partir à la guerre.
Même si une arme de dissuasion n’a pas vocation à servir, se priver de sa menace, c’est s’affaiblir et c’est en laisser l’usage à une droite populiste en embuscade qui ne rêve que de rassembler toute forme d’opposition à l’actuelle construction européenne.

Michel Rogalski

économiste, CNRS, directeur de la revue« Recherches internationales ».
6, av. Mathurin Moreau ; 75167 Paris Cedex 19
Site : http://www.recherches-internationales.fr/
Abonnements 4 numéros par an : 55 Euros, Étranger 75 Euros

COMMENTAIRES  

01/11/2013 10:01 par babelouest

Enfin un économiste probablement reconnu expose tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, et que quelques-uns suggèrent depuis longtemps malgré un vacarme médiatique qui étouffe leurs voix. Il suffit de penser à certaines des idées de Pierre Asselineau, dont vicieusement les fiches Wikipedia ont été effacées, la sienne propre et celle de son parti (la version anglaise existe toujours).

Oui, "cette Europe" construite sans les peuples et malgré leur opposition ne saurait être viable, et il va falloir passer à une autre option en brisant le carcan actuel, patiemment ciselé depuis presque soixante-dix ans par les tenants d’un atlantisme écrasant, mais si juteux pour quelques-uns !

Qui sait ! le passage de quelques "têtes de gondoles" du PCF dans le giron du parti solférineux va peut-être libérer le Front de Gauche de leur présence, et permettre de poser sur la table clairement la volonté formelle de sortir de cet étouffant dispositif des Très Riches. Ceux-ci sont attelés à traire encore plus tous les autres : quitte à octroyer avec parcimonie quelques miettes à des sous-fifres naïfs. Dénoncer hautement et avec beaucoup de pédagogie C€ $¥$T€M€ peut faire basculer la donne, en donnant une nouvelle raison de vivre à tant d’Européens désemparés !

01/11/2013 16:26 par Dwaabala

L’Europe, c’est l’atonie ou l’impuissance, suivant le contexte.
En tout cas une chose est claire : c’est que ce n’est pas pour nous, et encore moins avec la préparation plus que discrète du futur traité transatlantique.

01/11/2013 16:27 par Cunégonde Godot

Les Français réalisent petit à petit (depuis un certain référendum de 2005) que l’ "Europe" existait déjà avant qu’on décide de la "faire", et qu’il leur était seulement demandé sans le leur dire franchement tout en le faisant de creuser leur propre tombeau. Evidement, ça refroidit...

01/11/2013 18:09 par marianne31
01/11/2013 19:06 par Lulu

Relisez l’article en remplaçant le mot "Europe" par le mot "capitalisme", et vous aurez enfin un billet pertinent.

01/11/2013 19:09 par Sheynat

Jacques Généreux disait à peu près la même chose en avril 2012 : changer le système qui enchaine l’Europe plutôt que de sortir de l’Europe :

« C’est ce qu’on voit aujourd’hui par exemple dans le discours d’un François Hollande, qu’on ne peut pas suspecter d’avoir d’autres objectifs que ceux de la justice, du progrès social etc. qui sont
certainement les siens, mais qui nous explique qu’avant de pouvoir mener une autre politique, il faudra d’abord passer par une cure de discipline budgétaire, c’est qu’il a internalisé l’idée qu’on ne
peut pas faire autrement.
Vous avez finalement en Europe 3 Gauches, il y a :
− la Gauche qui s’est convertie au néolibéralisme purement et simplement : on ne peut rien en attendre
− la Gauche qui ne s’est pas convertie mais qui s’est elle-même convaincue de sa propre impuissance : donc qui est tétanisée par son ignorance sur les marges de manœuvre et par l’impuissance qu’elle s’inflige à elle-même
− et puis ben, heureusement, d’autres forces de Gauche en Europe comme Die Linke en Allemagne, comme le Front de Gauche en France, qui elles ont l’intention d’utiliser pleinement toutes les marges de manœuvre qui sont réelles, de la puissance, pour sortir du système et pour véritablement combattre cette mondialisation libérale et le capitalisme financier. »

Et encore :

« (...) c’est l’orientation politique des gouvernements et c’est l’orientation des politiques menées en Europe et les choix qui sont faits dans le fonctionnement de ces institutions européennes qui sont à l’origine de notre problème. Ce n’est pas le fait en soi que vous ayez une monnaie unique ou des monnaies nationales.
Donc ne nous trompons pas de cible, il faut refonder une Union européenne, il faut que l’union monétaire fonctionne autrement, et peut-être d’ailleurs que, si ça n’est pas possible, si on n’y arrive pas politiquement, peut-être que ça débouchera sur l’éclatement de la Zone Euro, et peut-être qu’il faudra en sortir du coup et faire autre chose... peut-être ! Mais ceci est une question indépendante de la question de savoir d’où vient la crise et comment on en sort.
Voilà, la crise ne vient pas de l’Euro, et le fait de sortir de l’Euro ne change rien à l’état de crise dans
lequel nous sommes. »

Il proposait comme solution de désobéir aux Traités.

@ Marianne31 :
Wikistrike avec le nombre de hoax que ce site a pu diffuser, je ne sais pas si c’est ce qu’il y a de plus fiable comme sources. Avec des mots clefs grecs j’ai essayé de trouver le texte de loi mais sans succès...

01/11/2013 22:13 par Dominique

Il ne faut pas se leurrer, avec ou sans EU, les politiciens défendent tous le même Système. Dans ce contexte, l’extrême-droite n’est que le dernier rempart de la bourgeoisie face à l’effondrement du Système, et une partie de l’extrême-gauche n’a pas des motifs plus avouables. Face à cela, il n’y a que l’action directe et concertée de la population et des citoyens qui puissent faire la différence.

L’action des citoyens doit aujourd’hui être directe dans ses actions pour enrayer le capitalisme et concertée dans ses efforts pour construire une alternative.

02/11/2013 14:19 par Georges Boulon

Que faire de l’Europe ? J’ajouterai que faire des régimes de partis à l’origine de son sabordage ?
La réponse est donc double :
1) avant de reconstruire l’Europe selon l’esprit et la lettre de ses père fondateurs il convient tout d’abord de refonder les nations en les dotant, par la révolution des intelligences, d’un régime de démocratie réelle.
La clé ? www. L’esprtit de l’Acropole.fr

05/11/2013 13:03 par Emilio

J adore la photo en illustration de l article )))

L europe de Bruxelles est un avant gout du projet de nouvel ordre mondial , la fin des etats nations au profit de commissaires (ex ultra gauches eduques par la Cia ) qui imposent leurs lois et sans elections. 80% des lois françaises sont des applications de directives de cette europe la .. enfin c est ce que j ai lu , il parait ..la tete et la monnaie sont a Washington , filiale de la city de Londres

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