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Commentaire
A LA RECHERCHE DU TEMPS DU MONDE
Le challenge de Jean Béliveau
Chems Eddine CHITOUR

« Après la nourriture et le toit, l’homme a besoin du sentiment d’appartenance » Jean Béliveau

Imaginons quelqu’un qui décide un jour de mettre la clé sous le paillasson et de partir à la recherche de lui-même et des autres. C’est l’exploit de Jean Beliveau. Cette aventure nous rappelle les romans de Jules Verne Le tour du monde en 80 jours et les 5 sous de Lavarède - voyages excentriques de Paul D’Ivoi et Henri Chabrillat. Ce n’est pas 80 jours, c’est 50 fois plus ! près de 4000 jours. Cela nous rappelle mieux en termes d’aventure celle de Forrest Gump, comédie dramatique américaine de 1994, récompensée par 6 oscars avec l’immense acteur Tom Hanks.

« Le film relate l’histoire mouvementée des Etats-Unis contemporains à travers les yeux et le vécu d’un "simple d’esprit", Forrest Gump. Né fin des années 1940 dans une bourgade du Sud, Forrest Gump est affecté d’un quotient intellectuel inférieur à la moyenne. Il livre à qui veut l’entendre l’étrange récit de sa vie, lui qui aura tout vu et tout fait sans comprendre ce qui lui arrivait, traversant et bouleversant en parfait candide près d’un demi-siecle d’histoire américaine. Une plume s’envole et atterrit aux pieds de Forrest Gump, un simple d’esprit, assis sur un banc en attendant le bus. Il va raconter la fabuleuse histoire qu’est sa vie aux passants qui viendront s’asseoir sur le banc. La vie de Forrest Gump sera à l’image de la plume, que l’on aperçoit au début et à la fin du film et qui se laisse porter par le vent tout comme Forrest Gump se laisse porter par ses aventures incroyables dans l’Amérique de la seconde moitié du xxe siècle. Entre son enfance où il était physiquement handicapé par son dos et le moment même où il raconte son histoire, Forrest Gump sera champion de football américain, soldat au Viêt Nam (il recevra la médaille d’honneur du Congrès), champion de ping-pong dans l’équipe américaine militaire, marathonien exceptionnel (il court sans s’arrêter pendant plus de 3 ans), capitaine de crevettier, et même milliardaire. Forrest Gump inspira les célèbres autocollants pour voitures "Shit happens". Lorsqu’il court à travers les États-Unis, un homme lui demande de l’aide pour trouver un slogan pour ses autocollants, mais juste à ce moment, il marche dans une crotte de chien et lorsque l’homme le lui fait remarquer il lui répond : « Ca arrive ! » (’Shit happens’, grossièrement ’la merde arrive’ en anglais) ». (1)

Plus fort que Forrest Gump

Comme Forrest Gump, Jean Béliveau ne s’arrête pas de courir le monde. « Cours Forrest, cours ! » lui disait sa mère. Le tour du monde à pied de Jean Béliveau durera onze ans : parti pour oublier une dépression, revenu rayonnant de bonheur d’avoir réalisé son rêve, un Canadien quinquagénaire est sur le point de boucler un périple totalement inédit.

« Grand, maigre, barbe grise de trois jours éclairée d’un large sourire, Jean Béliveau aligne de belles foulées derrière une poussette ornée du drapeau canadien et transportant son sac de couchage et quelques vêtements. Il traverse Kingston, au bord du lac Ontario, une des dernières étapes avant Ottawa et Montréal, son point de départ où il doit être accueilli en triomphe le 16 octobre. L’aura qu’il dégage est celle d’une liberté totale : il ne sait pas où il va dormir, ne dépend de personne, n’a que très peu d’argent... Et cela dure depuis onze ans. A Montréal, il retrouvera sa compagne Luce qui l’a soutenu tout au long de son extraordinaire aventure et créé son site Internet, wwwalk.org. Jean a quitté la cité québécoise le 18 août 2000, le jour de ses 45 ans et après la faillite de sa petite entreprise d’enseignes lumineuses. Grand amateur de jogging, il décide de courir autour du monde pour effacer cet échec. Jean Béliveau court jusqu’à Atlanta, dans le sud des Etats-Unis, puis trouve un rythme plus lent pour ce qui semble être la plus longue marche ininterrompue autour du monde : plus de 75.000 km à travers 64 pays. Entre-temps, Luce l’encourage à inscrire son projet dans le cadre de la décennie de l’Unesco 2000-2010 pour la non-violence et pour l’avenir des enfants du monde. (2)

Le 18 août 2000 le jour de ses 45 ans, à 9 h, Jean Béliveau part de Montréal, Canada. Son but est de faire le tour du monde à la marche pour promouvoir « la Paix et la non-violence au profit des enfants du monde ». Voyageur solitaire, il n’a pour tout compagnon, qu’un tricycle à bagage qui contient un peu de nourriture, ses vêtements, une trousse de premiers soins, une petite tente et un sac de couchage. Ce périple de 11 ans coïncide avec la proclamation des Nations unies : 2001-2010 - Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde. Sur le plan personnel, c’est une histoire d’amour qui se termine bien. « Je suis sa Pénélope et il est mon Ulysse », dit Luce, qui est allée chaque année rejoindre son homme à Noël pour une semaine, indépendamment de la distance à parcourir. (2)

En onze ans, il aura traversé déserts et montagnes. Il porte turban et grande barbe au Soudan, mange des insectes en Afrique, du chien en Corée et du serpent en Chine, est escorté - lui, marcheur pour la paix - par des soldats aux Philippines. Il ne tombe sérieusement malade qu’une fois et se fait soigner avec succès en Algérie, n’est attaqué que par deux jeunes voleurs ivres en Afrique du Sud, et, arrêté à Addis-Abeba sans savoir pourquoi, est relâché le lendemain. Le plus grand moment de désespoir survient aussi en Ethiopie, où il se sent rejeté, sans contact avec les gens, y compris les enfants, qu’il rencontre sur son chemin. C’est Luce, de loin, qui le convainc de continuer. En revanche, il est subjugué par la sympathie de l’immense majorité des gens qu’il croise, à commencer par les Américains. Il a certes dormi sous les ponts, dans des foyers pour sans-abri, voire dans des prisons, mais a souvent été invité à dormir et manger chez des gens séduits par son aventure. Du coup, parti avec 4000 dollars et n’ayant jamais eu de sponsors, c’est approximativement la somme qu’il a dépensée chaque année, grâce à sa compagne, avec qui il communique souvent par Skype. Aujourd’hui, il n’a pas plus d’argent mais se sent enrichi. « Je suis parti vide, mais je suis revenu avec un bagage intellectuel », dit ce ’libre penseur’. Il compte écrire un livre, donner des conférences et prôner « l’harmonie entre les gens et l’écoute de l’autre, le refus du rejet de l’autre ». Sur le plan personnel, c’est une histoire d’amour qui se termine bien.

« En 2005 déjà , Jean Béliveau a déjà traversé 31 pays et parcouru plus de 36.000 kilomètres sur les 76.000 que doit faire au total son périple. « J’en suis à peu près à la moitié du temps et à la moitié du trajet, donc je suis dans le bon rythme », assure-t-il. Il a descendu les Amériques de Montréal jusqu’à l’Argentine, avant de remonter par le Brésil, d’où il s’est envolé vers l’Afrique du Sud. Il a longé la côte Est de l’Afrique jusqu’à l’Egypte, puis le Maghreb, avant de passer en Espagne et finalement en France depuis le 31 mars. « Il y a des pays où pour des raisons de sécurité je n’ai pas pu me rendre, comme la Colombie ou la Libye », regrette-t-il. (3)

Le Québécois a quand même pu réaliser un projet qui lui tenait à coeur : rencontrer trois prix Nobel de la paix, Oscar Arias Sanchez, ancien président du Costa Rica, qui a été honoré en 1987, l’Argentin Adolfo Perez Esquivel, qui l’avait reçu en 1980, et Nelson Mandela, en 1993. Mais le marcheur retient surtout de ces six premières années les « 1000 familles qui m’ont accueilli chez elles et aidé ». Une bonne partie des 29 paires de chaussures qu’il a usées, les affaires qu’il transporte avec lui et jusqu’au chariot dans lequel il pousse son paquetage lui ont été offerts par des mécènes séduits par sa démarche. Jean Béliveau raconte même que des médecins algériens, qui avaient décelé chez lui un problème sérieux de la prostate, ont offert de l’opérer gracieusement à l’hôpital d’Oran. (3)

Suite à une pause et plusieurs activités à Ottawa, il reprendra la marche le samedi 8 octobre prochain. Jean quittera Gatineau et marchera vers Montréal où il arrivera 8 jours plus tard, soit le 16 octobre. Pour les 180 km entre Gatineau et Laval, le marcheur sera accompagné d’un petit groupe de personnes, ce qui fera de la wwwalk au Québec une marche communautaire. Des activités sont prévues le long de la route, des écoliers se joindront au groupe pour quelques kilomètres et vous êtes tous invités à vous joindre à une section de cette marche historique. Le lundi 3 octobre, à 11h00, sénateurs et membres du Parlement sont invités à se rassembler en paix près de la « Flamme du Centenaire » pour reconnaître la Journée internationale de la non-violence et aussi entreprendre la phase finale de la « marche sur le sentier de la paix » qui débutera à la Colline parlementaire pour se terminer à l’Hôtel de Ville de Gatineau, célébrant ainsi l’arrivée de Jean dans sa province natale du Québec !

Que peut-on en conclure ?

Les enseignements à tirer de cette quête du réel à la place de l’imaginaire dans lequel nous vivons. Qui n’a pas pensé un jour à tout plaquer et à repartir de zéro avec de nouvelles ambitions au service cette fois des autres ? Cultiver l’empathie. On peut sans peine deviner que ce ne fut pas facile, traverser des contrées inconnues, faire face à l’imprévu dans le dénuement total comme choix. Il y a forcément des moments où Jean Béliveau fut traversé par le doute. Et s’il renonçait d’autant que les encouragements -indépendamment de ceux de sa femme- n’ont aucun effet dans des situations difficiles de maladie ou de traversée ou de contrées dangereuses. Il faut avoir une force morale de tous les instants pour tenir plus de 4000 jours, plus de 4000 nuits, voire 100.000 heures, seul, avec soi-même, prendre sur soi dans les moments de profond découragement, rebondir et trouver les ressorts moraux pour rebondir et aller de l’avant. Les seules consolations -heureusement- sont les rencontres et les amitiés des mille familles qui l’ont aidé à perdurer et aller toujours plus loin en reculant les limites de l’endurance, mais pas seulement celle aussi, de la force morale qui lui fait aller vers les autres d’une façon désarmée avec une parole désarmée avec pour tout viatique, sa détermination.

Cet exploit est unique et le restera probablement dans les années et décennies à venir. Étonnant comment une idée simple peut faire ressortir les facettes les plus positives de gens du monde entier, un monde multicolore et bien souvent simple quand on sait le prendre. Jean Béliveau est quelque part, un citoyen d’un monde oublié, un monde à re-créer. Il nous indique le chemin, celui de l’effort, de l’endurance, voire de la souffrance pour de bonnes causes : l’amitié, l’entraide de la solidarité, bref tout ce que l’homme a perdu avec ce monde néolibéral qui a détrôné l’homme au profit de la marchandise. Cette décennie dédiée à la jeunesse est le plus grand hommage, l’homme a payé de sa personne. Souhaitons que Jean Béliveau écrive ses mémoires et contribue ce faisant, à un oecuménisme pour la paix du monde, que nous appelons de nos voeux. Le temps du monde, le temps pour les autres, ce n’est pas le temps perdu de Proust. Le moindre temps « désarmé » est un temps dilaté qui peut durer une éternité.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour...

 

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