Un Kouffiya pour Tony Benn, le guerrier britannique qui « s’est bonifié avec l’âge » (Palestine Chronicle)

Des années avant que la campagne du Boycott, Désinvestissement et Sanctions ne soit parvenu à prendre une position centrale dans le mouvement de solidarité palestinien, Tony Benn préconisait déjà un boycott d’Israël avec une conviction sans faille.

"L’Angleterre devrait apporter son soutien à cette stratégie en cessant de vendre des armes à Israël, en lui imposant des sanctions commerciales et en y interdisant tout investissement tout en boycottant ses produits ici à moins qu’Israël n’accepte de se plier immédiatement à ces exigences" écrivait Benn sur son blog le 19 avril 2002 sous le titre "UN ETAT PALESTINIEN MAINTENANT". Par "stratégie" Benn voulait parler du projet d’Arafat de déclarer un état palestinien et de la reconnaissance de ce dernier par les "nations amies".

Oui, le titre était en lettres capitales. C’était comme si Benn, un respectable politicien britannique de gauche, avait voulu souligner on ne peut plus clairement que les droits, la liberté et la souveraineté du peuple palestinien devaient être respectés. C’était un homme audacieux et courageux, comme tous les hommes et femmes de principes devraient l’être. Il ne badinait pas avec les droits humains et la justice. Ce guerrier d’envergure internationale a laissé un vide, qu’il sera difficile de remplir, en nous quittant le 13 mars à l’âge de 88 ans.

A sa mort, les médias britanniques ont publié nombre d’articles sur Benn et sur le fait qu’il était un politicien obstiné et un défenseur intransigeant des droits humains. Franchement, les médias ont davantage insisté sur le premier aspect que sur le second, en dépit du fait que pour Benn la politique avait un rôle éthique. Selon lui, le Parlement devait être une tribune au service du peuple et non un endroit où l’on conspirait avec d’autres politiciens pour avantager son parti. Pour beaucoup de politiciens, la seule chose qui importe est de gagner les élections et non d’utiliser leur mandat pour servir sincèrement le peuple. Benn était différent, cela explique la relation amour-haine que l’Angleterre avait avec lui.

A leur habitude, pour résumer la vie de Benn, les médias britanniques ont repris en boucle des remarques sur lui qui avaient fait le buzz à moment donné. Comme le fait qu’il aurait été "immature". C’est son plus grand adversaire au parti travailliste, Harold Wilson (décédé en 1995), qui avait ainsi commenté le fait que Benn s’était radicalisé en vieillissant. La plupart des médias adorent les phrases toutes faites et les slogans qui leur facilitent la vie. Wilson et son camp ont tenté de faire porter à Benn la responsabilité des défaites électorales successives du Labour. De fait, Margaret Thatcher puis John Major ont gagné quatre élections de suite et ont tous les deux modifié en profondeur l’économie britannique et écrasé la plupart des principaux syndicats. Mais rendre Benn responsable des divisions internes du parti est pour le moins injuste.

Comparons la vie de Tony Benn à celle de Tony Blair. Le premier était profondément honnête, il s’est courageusement opposé à l’hégémonie étasunienne sur le monde, et il s’est battu de tout son cœur pour les pauvres et les précaires et contre la mondialisation sauvage qui a rendu les états vulnérables aux disparités inévitables du système économique mondialisé.

Blair a fait exactement le contraire : c’est un politicien dénué de tout sens moral qui ne sert que ses propres intérêts et qu’on a, à juste titre, qualifié de toutou de Bush pour avoir suivi les États-Unis dans des aventures militaires douteuses, notamment en Afghanistan et en Irak.

Benn, a toujours été et sera toujours considéré par tous – même par ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui – comme un homme de haute stature morale. Blair avait perdu la confiance de ses pairs avant même d’être obligé de quitter ses fonctions. Les médias israéliens, eux, garderont sans doute un bon souvenir de Blair.

Benn, guidé par les hautes valeurs morales qui l’ont accompagné pendant ses 50 ans de mandant comme Membre du Parlement britannique, s’est attaqué à des défis encore plus élevés lorsqu’il a pris sa retraite en 2001. L’homme politique qui luttait avec acharnement pour que le parti travailliste corresponde à ce qu’il doit être, a pris une envergure internationale en s’attaquant infatigablement au plus épineux des problèmes.

Quand a commencé la soit disant guerre anglo-étasunienne contre le terrorisme – dissimulant des intérêts économiques et stratégiques – Benn est devenu célèbre, non pas en tant qu’"expert" de télévision mais comme opposant virulent au massacre de centaines de milliers d’innocents par les États-Unis et son propre gouvernement. Depuis cette époque, l’homme n’est jamais resté longtemps loin de la rue. Ses discours passionnés prononcés dans un anglais raffiné subjuguaient les foules. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque il fallait être particulièrement courageux pour critiquer les guerres. Mais la peur n’arrêtait pas Benn, au contraire, il était d’une audace incroyable.

Je l’ai écouté une fois à Trafalgar square à Londres. Il portait un Kouffiya, la coiffe palestinienne traditionnelle. Il parlait de l’Irak, du Liban et de la Palestine, comme s’il en faisait partie. Des milliers de gens l’applaudissaient avec enthousiasme. C’était comme si ses mots avaient le pouvoir de libérer les nations arabes de l’occupation militaire et de la guerre. Mais il est vrai que parfois les mots se mettent à vivre par eux-mêmes et qu’en se multipliant à l’infini ils peuvent changer le monde.

"La responsabilité des crimes abominables qui ont été commis contre les Palestiniens doit être partagée également entre Jérusalem et Washington car les gouvernements étasuniens successifs ont financé Israël, armé Israël et utilisé leur veto au Conseil de sécurité pour soutenir Israël dans son refus de se soumettre à l’opinion publique internationale," avait-t-il déclaré en 2003 dans un interview pour Al Ahram, un journal basé en Égypte.

Il est exact que Benn n’a pas été le seul homme politique à parler avec autant d’honnêteté de la responsabilité partagée des crimes commis contre les Palestiniens, mais peu d’entre eux ont été aussi loin que lui. La prochaine fois qu’il y a un rassemblement en faveur de la Palestine, il faudrait installer une chaise vide avec un Kouffiya palestinien au nom de Tony Benn. C’est une tradition palestinienne d’honorer de la sorte ses héros, même ceux qui ont un magnifique accent anglais.

Ramzy Baroud

http://www.palestinechronicle.com/a-kuffiya-for-tony-benn-the-british-warrior-who-matured-with-age/#.Uzk-IPjgwVY

Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr

Traduction : Info-palestine.eu - Dominique Muselet

 http://www.info-palestine.eu/spip.php?article14467

COMMENTAIRES  

01/04/2014 08:27 par Leo Lerouge

"Kouffya", terme qui n’évoque rien, en général, à un francophone, se traduit, en français, par "keffieh" - sans majuscule parce que c’est un nom commun.
Et, ainsi, le titre de l’article paraitrait plus limpide à ceux qui connaissent le foulard palestinien sous cette appellation.

01/04/2014 12:44 par DM

La remarque de Leo Lerouge est judicieuse et je l’en remercie. En effet j’ai hésité à "traduire" Kufiya" par keffieh mais j’ai finalement préféré garder le terme arabe d’autant que l’explication en est donnée dans le cours du texte. Et l’administrateur du site Info-palestine a dû penser comme moi car, si parfois il améliore mes traductions pour mon plus grand plaisir, là il n’a rien changé...
En fait la solution aurait sans doute été de mettre une note en bas de page. J’y penserai la prochaine fois
DM

01/04/2014 20:44 par Dominique

Nous pouvons aussi écrire kéfié en français. De plus, il y a une grande différence entre les européens qui portent des kéfiés le plus souvent en foulard et ceux qui portent ces tissus indiens avec des inscription et qui ressemblent au kéfiés.

Les premiers savent qu’ils montrent ainsi leur soutien au peuple palestinien, alors que les seconds ne savent pas que leurs foulards servent en Inde à emballer les morts avant de les bruler.

01/04/2014 22:56 par redracam

Son père un gueux, élu parlementaire (libérale) qui était ensuite anobli dans la liste des honneurs du premier ministre et le roi, lui a légué le titre du Vicomte Stansgate. Anthony Wedgewood Benn a fait modifier la loi afin d’avoir le droit de renoncer aux privilèges de son titre et devenir un homme ordinaire afin de représenter et servir les gens ordinaires - ce qu’il fit jusqu’à la fin de sa vie.
Tony Benn ne buvait pas et voyageait toujours en transport en commun, ceci en dépit d’un rythme soutenu de trajets de réunion en réunion à travers le pays (même bien après son 80ème anniversaire). Il était chrétien et socialiste et donnait à ces mots une véritable substance radicale fait de foi et de passion.
La dernière fois que je l’ai entendu parler en publique fut en 1984 à Liverpool. Le pays s’agonisant au chant monétariste de Margaret Thatcher, on était venue manifester contre les pouvoirs policiers de "Stop and Search" [Arrêter et Fouiller] - qui ont réussi a provoqué des émeutes - utilisées abusivement à l’encontre des Liverpudlians noirs.
Il n’y avait ni presse, ni caméra, ni gloire à gagner ; il était simplement là pour nous. Pour nous parler, pour nous donner un peu d’espoir et pour nous décrire la vision d’un autre monde qui pourrait exister, qui devrait exister et comment y parvenir en créant une véritable démocratie.

Quelle tristesse.

02/04/2014 03:24 par Leo Lerouge

@DM

Merci de votre réponse. Je comprends bien votre souci - et la difficulté des choix qui se présentent au traducteur.
Disons que :
La rédaction d’un article en anglais se fait selon certains critères.
Ainsi, si les titres de la presse en anglais cultivent souvent l’ambigüité, du fait de la démarche synthétique de la langue, ce n’est pas le cas des titres en français, qui sont souvent plus explicites. On peut donc traduire dans cet esprit sans trahir l’auteur du texte (qui n’est d’ailleurs pas souvent celui du titre).

Et, dans :"Un Kouffiya pour Tony Benn", le lecteur ne peut pas comprendre de quoi il s’agit, surtout s’il ne connait pas Tony Benn ;). Il a besoin d’indices pour savoir de quoi parle l’article, et il n’attendra pas d’avoir lu les ¾ de l’article pour enfin savoir ce que peut bien être un " Kouffiya".

D’autre part, la traduction ne posant aucun problème dans ce cas-là, les deux termes signifiant exactement la même chose et comportant la même notion, il n’y avait pas de raison de garder ce mot, bien plus rare que keffieh/keffiyeh, communs à l’anglais et au français (d’ailleurs, voir les occurrences de " Kouffiya" sur google, c’est étonnant).
Et, enfin, "Kouffiya" n’est pas le mot arabe, mais sa transcription phonétique à la française.

La traduction en général, est, certes, un exercice très difficile, parce que le traducteur doit, d’une part, comprendre l’intention de l’auteur (ce qui n’est pas toujours évident, d’ailleurs), et, d’autre part, rester strictement fidèle à ce qu’il dit, en s’effaçant et en respectant le point de vue depuis lequel il parle, ainsi que l’opinion qu’il exprime en ne la déformant pas par sa propre subjectivité.
De plus, le traducteur doit toujours avoir à l’esprit de restituer un texte authentique dans la langue d’arrivée, afin que ce ne soit pas une simple transcription mot à mot, qui serait une aberration linguistique et une insulte à l’auteur, surtout s’il n’a rien demandé.
Ce n’est largement pas le cas ici, mais c’est pour expliquer à tous ceux qui se lancent dans l’exercice occasionnellement certaines des règles de traduction à observer.

Et pour revenir au "keffieh", il se dit, en fait, en anglais, "keffiyeh" ou "kufiya", sans majuscule.
Que l’auteur Ramzy Baroud, qui est né et a grandi dans un camp de réfugiés palestinien dans la Bande de Gaza, mais qui vit aujourd’hui à Seattle, ait utilisé le terme le plus proche de lui culturellement est logique, mais ce n’est pas le trahir que d’employer le terme communément en usage en France.
D’autre part, son texte, qui est un vibrant hommage aux positions de Tony Benn sur la Palestine, explique pourquoi ce "Keffieh" avec majuscule. Comme on dit un "Oscar" ou un "César".
Pour rester dans l’idée, on aurait pu, ainsi, traduire par "Un Keffieh d’honneur pour Tony Benn".
Ce n’est qu’une suggestion, évidemment.

@dominique
Keffié et keffieh, en français, se prononcent et se lisent pareil, surtout par les francophones non arabophones, qui ne prononcent pas le son "h". Cela n’a donc pas grand-chose à voir avec mes remarques.

Et pour revenir au sujet de l’article, Tony Benn, était, en effet, un homme politique hors du commun.
A la mort de son père, en 1960, il héritait du titre de vicomte et ne pouvait plus siéger qu’à la Chambre des Lords (après nomination de la reine).
Or, tout au long de la décennie précédente, Tony Benn, élu à la Chambre des Communes et souhaitant continuer à défendre ses idées, s’était battu pour que soit votée une loi pour que les héritiers de ceux qui avaient été anoblis puissent renoncer à leur titre.
Cette loi avait finalement été votée en 1963.
Benn avait dit :
"La Chambre des Lords est la Mongolie Extérieure de la Grande-Bretagne pour responsables politiques à la retraite"

La mort de Tony Benn ferme définitivement toute une page d’histoire du Parti Travailliste britannique et fait taire un porte-parole exceptionnel, à contre courant de la majorité des responsables politiques actuels, de la défense des travailleurs et des opprimés du monde entier.
Des milliers de personnes ont assisté à ses obsèques.

Quelques citations tirées de cet article :

- En 1980, il déclarait dans une interview : "plus je pense à la défaite du gouvernement travailliste en mai 1979 [face à Thatcher], plus je suis persuadé qu’il s’agissait plus d’une capitulation que d’une défaite". (Voir l’interview intégraleen anglais ).

- “Je pense qu’il y a deux façons de contrôler la population. La première est de la terroriser et la seconde de la démoraliser".
Dans une interview avec Michael Moore, dans Sicko, où il expliquait que la pauvreté et les inégalités dans les soins de santé sont des questions de démocratie, il déclarait : "ceux qui sont endettés perdent l’espoir et quand on n’a plus d’espoir, on ne vote pas … un peuple instruit, en bonne santé et sûr de lui est plus difficile à diriger".

- "Nous ne sommes pas là simplement pour aménager le capitalisme mais pour changer la société et en définir ses valeurs les plus importantes".
Accusé par beaucoup d’avoir contribué aux échecs électoraux dans les années 1980, Tony Benn était une icône pour ceux qui rejetaient le glissement à droite du parti travailliste, estimé nécessaire par beaucoup s’il voulait reconquérir le pouvoir.
Ce glissement à droite avait finalement été réalisé sous Tony Blair, qui avait redéfini le parti, décrétant qu’il n’avait rien contre les privatisations et l’économie de marché.

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