Pierre BOURDIEU
Vous vous êtes peut-être étouffés d’indignation en regardant comment nos médias (pas seulement les télés des milliardaires) rendent compte du mouvement des gilets jaunes. Vous êtes sans doute indignés de voir comment ils traitent ceux qui soutiennent les gilets jaunes et, plus généralement, ceux qui participent à des débats en s’écartant de la pensée unique : la pensée (sic) de Macron, celle des politiciens mous du genou, celle du CAC 40.
Dans l’article ci-dessous, qui date de 1996, Pierre Bourdieu nous explique comment marche la télé d’aujourd’hui, la télé des chiens de garde, celle qui fait tout pour discréditer la protestation populaire. A vous de voir si nous faisons abusivement « parler un mort » ou si les analyses du sociologue sont impérissables.
LGS
En France, plusieurs émissions de télévision se proposent de décrypter les images que reçoivent les téléspectateurs. Se fondant sur l’idée que la télévision peut critiquer la télévision, elles tentent de combattre la méfiance grandissante du public à l’égard de ce média. Pierre Bourdieu, qui a, en janvier dernier, participé à la principale de ces émissions, « Arrêt sur images », livre ici son témoignage.
Le Monde Diplomatique.
J’ai écrit ces notes dans les jours qui ont suivi mon passage à l’émission « Arrêt sur images ». J’avais, dès ce moment-là, le sentiment que ma confiance avait été abusée, mais je n’envisageais pas de les rendre publiques, pensant qu’il y aurait eu là quelque chose de déloyal. Or voilà qu’une nouvelle émission de la même série revient à quatre reprises — quel acharnement ! — sur des extraits de mes interventions, et présente ce règlement de comptes rétrospectif comme un audacieux retour critique de l’émission sur elle-même. Beau courage en effet : on ne (…)
Pierre Bourdieu
Le site Acrimed vient de reprendre un long article publié par Pierre Bourdieu en 1973. Ci-dessous : de larges extraits.
L'« opinion publique » qui est manifestée dans les premières pages de journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à ...), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l'état de l'opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu'il n'est rien de plus inadéquat pour représenter l'état de l'opinion qu'un pourcentage.
Ayant dit au commencement ce que je voulais dire à la fin, je vais essayer d'indiquer très rapidement quelles sont les opérations par lesquelles on produit cet effet de consensus . La première opération, qui a pour point de départ le postulat selon lequel tout le monde doit avoir une opinion, consiste à ignorer les non-réponses. Par exemple vous demandez aux gens : « Êtes-vous favorable au gouvernement Pompidou ? » Vous enregistrez 30 % de non-réponses, 20 % de oui, 50 % de non. Vous pouvez dire : la part des gens défavorables est supérieure à la part des gens (…)