Introduction.
La fiabilité du rapport que nous publions ci-dessous tient à la nature de ses auteurs : militant(e)s et spécialistes des droits de l’homme – avocats, sociologues, criminologues, formateurs, communicateurs alternatifs et populaires, chercheurs universitaires, responsables d’organisations telles qu’Amnesty International Venezuela, Réseau d’Appui Justice et Paix, Provea… Autant d’ONG qui connaissent bien la réalité vénézuélienne parce qu’elles travaillent sur le terrain et publient régulièrement des rapports critiques assortis de recommandations au gouvernement.
Les faits postérieurs à ce rapport confirment ses conclusions. Le bilan actuel des violences est de 17 morts et 261 blessés, qui s’ajoutent à la centaine de morts du coup d’État d’avril 2002 et aux 15 victimes de la tentative de coup d’État de mars 2013, organisés par les mêmes secteurs de l’opposition (droite). Le 28 février la magistrate Luisa Ortega Diaz, Procureure Générale de la République, a indiqué que contrairement aux versions diffusées par les grands médias, sur les 1044 individus arrêtés en flagrant délit de violences, destructions, blessures ou homicides volontaire, seuls 418 sont des étudiants.
Par ailleurs le gouvernement bolivarien a ordonné rapidement l’arrestation de 15 agents des forces de l’ordre pour désobéissance aux instructions de ne pas utiliser d’armes à feu et pour usage démesuré de la force contre des manifestants, dans certains cas pour homicide. On compte également des victimes parmi ces forces de l’ordre. Plus de 40 fonctionnaires de la Garde nationale ont été blessés par les militants d’extrême droite ; le 28 février un garde national a été assassiné lors d’une embuscade, alors qu’il s’employait à déblayer un barrage installé sur une route de l’État Carabobo.
T.D., Caracas le 2 mars 2014.
En 2003, Amnesty International avait tiré la sonnette d’alarme à propos de l’instrumentalisation du discours des “Droits de l’Homme au Venezuela”. Cet avertissement reste valable aujourd’hui. Nous voyons avec préoccupation comment certains secteurs de l’opposition ont cherché à créer la matrice d’opinion selon laquelle, au Venezuela, des jeunes qui exercent leur droit à la protestation pacifique sont réprimés et assassinés par l’État, dans un contexte généralisé et systématique de violation des droits humains. Cette stratégie fait des droits humains un instrument pour affaiblir un gouvernement démocratiquement élu et ignorer le vote de la majorité de la population exprimé lors des élections présidentielles d’avril 2013 et municipales de décembre 2013. Cette image de “répression par l’État” a pour but, de toute évidence, de délégitimer le gouvernement du Président Maduro sur les plans national et international et de forcer une “sortie” (2) non prévue par la Constitution.
Sur les victimes
Nous avons suivi avec préoccupation les informations sur les violations des droits humains lors des violences d’il y a quelques jours. L’analyse de l’information disponible donne des indices clairs sur l’origine multiple de la violence.
(Suit une liste provisoire de noms arrêtée au 23 février)
Nous déplorons toutes ces morts dans les mêmes termes et exigeons des pouvoirs publics qu’ils éclaircissent ces faits, qu’ils punissent les responsables (7) et modifient les conditions qui ont permis ces morts. De même nous exigeons une enquête sur la véracité d’informations parues dans des médias nationaux sur des cas de tortures et de mauvais traitements infligés à des jeunes arrêtés dans l’État de Carabobo ; ainsi que sur les dégâts causés par des manifestants qui ont exercé la violence contre des biens privés et, en grande partie, contre des services publics fondamentaux pour la population comme le Métro de Caracas (8), la chaîne d’alimentation populaire PDVAL (9), l’entreprise publique de télécommuncations (Cantv) (10) et le système de distribution d’électricité (11).
Sur l’origine des protestations et leurs acteurs
A la fin de janvier 2014 s’est produit un fait inédit dans le scénario de polarisation qui a marqué le pays ces dernières années : des leaders de l’opposition et le Gouvernement ont décidé de travailler de manière conjointe en matière de sécurité citoyenne, à la suite de l’appel de l’éxécutif à construire une feuille de route nationale. Dans le même temps, le gouvernement a pris un train de mesures de caractère urgent et prioritaire pour faire baisser la spéculation et l’accaparement. Dans les premiers jours de février, alors que le processus de dialogue était en marche, se produisirent les premières violences dans l’État de Tachira qui revêt une importance stratégique parce qu’il est l’épicentre de la contrebande de produits de base vers la Colombie. Ces faits coïncidèrent avec l’appel à descendre dans la rue pour forcer la “sortie” du gouvernement constitutionnel, lancé par la députée María Corina Machado et le leader du parti d’opposition Voluntad Popular, Leopoldo López (12).
La veille du 12 février l’appel du mouvement étudiant d’opposition concernait la liberté des personnes arrêtées pour les violences menées dans l’État du Tachira. Cette journée d’action qui commença pacifiquement fut entraînée das une spirale de violence qui s’est poursuivie jusqu’à ces derniers jours. Le slogan initial fut substitué par l’appel à descendre dans la rue pour obtenir la “sortie du gouvernement”.
Ces actions mêlaient sans aucun doute des manifestants aux intentions pacifiques à d’autres avaient qui, comme leurs actions l’ont montré, avaient pour objectif de déclencher la violence (13). Les maifestations ont fini par épouser l’agenda de partis politiques voulant une sortie anticipée du gouvernement actuel. Ce qui expliquerait qu’elles se concentraient dans les états et dans les zones de la capitale où l’opposition de droite compte la majorité de ses adeptes. Comme on pouvait s’y attendre, ces journées d’action ont interrompu momentanément le dialogue entre le gouvernement et l’opposition. (NdT, ce dialogue a été renoué lors de la conférence nationale pour la paix, le 27 février, à l’initiative du président Maduro).
Sur la criminalisation de secteurs civils
Autre élément à souligner, la criminalisation de la figure vague de “collectifs armés” ou de “collectifs de motards chavistes” présentés comme des “groupes parapoliciers”. Les derniers jours ont vu circuler dans les médias et dans les réseaux sociaux des accusations contre ces groupes rendus responsables de graves délits dans de supposés affrontements avec les manifestants d’opposition.
Il est exact que depuis plus de trente ans existent dans quelques zones du pays des groupuscules de gauche qui s’identifient à la lutte armée, et dont la majeure partie a affiché sa sympathie pour le gouvernement bolivarien. Face à ce caractère “armé” le président Chavez a insisté avec force et de manière répétée sur le fait que l’usage de la force est réservé partout aux États et que ceux qui sortiraient du cadre légal devraient en subir les conséquences (14). Le président Nicolas Maduro a maintenu cette ligne. Dénonçant récemment la présence de civils armés dans des manifestations, il a déclaré : “il y avait des gens vêtus de civils que nous sommes en train de rechercher parce qu’il a été prouvé qu’ils ont ouvert le feu. Ils doivent être arrêtés. D’abord parce qu’ils n’avaient rien à faire là, sous aucun prétexte, et encore moins avec des armes et encore moins en train de tirer. Prenons garde aux infiltrés.” (15).
La présence de certains civils armés dans des manifestations de l’opposition a déclenché une diabolisation de tout motard de secteur populaire ou de collectif sympathisant du chavisme. C’est sur cette base qu’ont été justifiés des dispositifs comme des câbles d’acier tendus en travers d’avenues ou de rues à une hauteur de 1,20m environ, et qui ont déjà coûté la vie à deux personnes.
Vu ce qui précède :
Signataires :
Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne
Des manifestants des quartiers huppés de Caracas (de peau blanche car descendants d’européens, souvent les plus radicaux au sein de l’extrême droite) se font prendre en photo devant les “singes chavistes” (monos chavistas). Ces gardes nationaux, chargés de défendre les transports et infrastructures publiques contre les destructions sont pour la plupart issus de la majorité populaire, métisse. Ces séances photo empreintes de racisme et qui s’accompagnent souvent d’insultes, de jets d’urine, se font en présence de photographes et caméramans de médias nationaux et internationaux qui guettent les réactions des gardes. Notons que si le gouvernement a fait arrêter une femme garde nationale (ainsi qu’une quinzaine de policiers) pour usage de la violence ou homicides, la quasi-totalité de ce corps armé est resté dans son rôle de contention pacifique, fait resté “hors champ” des médias internationaux.
Twitter a été submergé d’images de répression prises dans d’autres pays et re-légendées “Venezuela”. C’est le cas de cette photo prise en réalité lors de la répression des forces de sécurité contre les étudiants chiliens. Ceux-ci, via leur fédération (la FECH), ont protesté contre cette manipulation dans un communiqué du 16 février, rejetant “les tentatives de déstabilisation et de coup d’État au Venezuela, patentes dans les violences organisées ces derniers jours” ainsi que “toute tentative d’accaparement d’aliments et de putschisme qui cherchent à passer par-dessus les décisions souveraines du peuple vénézuélien” et dénonçant “la manipulation médiatique d’images et d’informations destinée à créer un climat favorable à l’intervention”. Pour un échantillon de ces manipulations d’images, voir l’article de Romain Migus : http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/18/venezuela-coup-de-projecteur-sur-les-zones-dombre-mediatiques-par-romain-migus-caracas/
Des militants de droite installent une “guillotine” dans un quartier riche, à Caracas. La présence de certains civils armés dans des manifestations de l’opposition a déclenché une diabolisation de tout motard de secteur populaire ou de collectif sympathisant du chavisme. C’est sur cette base qu’ont été justifiés des dispositifs comme des câbles d’acier tendus en travers d’avenues ou de rues à une hauteur de 1,20m environ, et qui ont coûté la vie à deux personnes. Cette guillotine recommandée aux opposants par Angel Vivas, général d’extrême-droite à la retraite, est un instrument socialement sélectif, les motos étant un moyen de transport généralement utilisé par les travailleurs de milieu populaire.
Lorsque les premières violences ont éclaté dans l’état de Tachira (épicentre de la contrebande d’aliments et de carburant vers la Colombie), le style des paramilitaires uribistes était reconnaissable dans cette campagne de pendaisons publiques de mannequins représentant des militants bolivariens.
Notes :
1 Amnistía Internacional, “Venezuela : Una Agenda de Derechos Humanos ante la crisis actual”. 2003.
2 “Salida” es la consigna pública del movimiento que lidera Leopoldo López.
7 http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/223727/?ppp y http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/actualidad/sucesos/funcionario-del-sebin-que-disparo-el-12-f-esta-det.aspx
8 http://www.mtt.gob.ve/?p=2164 y http://globovision.com/articulo/el-troudi-denuncia-agresiones-a-trabajadores-y-danos-en-el-metro-de-caracas
9 http://panorama.com.ve/portal/app/push/noticia100782.php
10 http://www.tecnoinforme.com/2014/02/21/trabajadores-de-cantv-repudian-ataques-a-sus-instalaciones/