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10 janvier 2026

Bonjour 2026 et déjà l’éternel sentiment d’un déjà vu

Erno RENONCOURT

Seulement 48 heures après le début de la nouvelle année, le monde se réveille avec un sentiment de déjà vu : La même impuissance devant l’invariante barbarie de l’Occident, dans sa détermination à exploiter et déshumaniser les peuples à son gré pour maintenir son hégémonie sur les ressources de la planète. Ainsi, dans le clair-obscur de ce 3 janvier 2026, la nouvelle de l’agression militaire du Grand Barbare Occidental contre le peuple digne, libre et souverain du Venezuela s’est répandue faiblement et avec douleur dans les lieux humains où subsiste encore une certaine résistance à la mise au pas du monde par le rouleau compresseur de la géostratégie de la globalisation. Bien évidemment, comme le laisse augurer le silence servile des médias occidentaux sur ce crime, qui viole le droit international, il n’y aura pas de coalition de volontaires des puissances démocratiques du monde pour soutenir le Venezuela, jusqu’au dernier Vénézuélien, comme c’est le cas avec l’Ukraine. Et les grands bouffons européens, si prompts à jouer les donneurs d’ordre et les maitres du respect des valeurs démocratiques et souveraines, se taisent, et laissent amplifier le récit d’une certaine lutte contre la drogue. Récit fabriqué par le Grand barbare occidental et relayé en écho-systèmes abrutissants par les médias de grands chemins.

L’éternel drame de l’impuissance humaine devant l’histoire

Pas besoin de réécrire l’histoire, du haut de mes 59 ans, cette information démoralisante ramène à ma mémoire les mêmes images, la même détresse, la même colère dans lesquelles m’avait plongée, en 1986, alors âgé de 19 ans, la lecture du livre d’Alain Touraine : Vie et mort du Chili populaire (juillet- septembre 1973. Et c’est toujours, au bout, la même prise de conscience venant de mes tripes qui m’irradie l’esprit : la civilisation occidentale n’est qu’une barbarie enjolivée derrière des impostures civilisationnelles et droits de l’hommistes à géométrie différentiée.

L’effet de ce livre sur mes engagements contre les impostures démocratiques, via les élections et la démocratie représentative, a été déterminant. D’autant plus qu’Haïti s’apprêtait en 1986, après la réinitialisation du pouvoir des Duvalier par l’Occident et son transfert à une junte militaro-macoute, cautionnée par la petite bourgeoisie dite démocratique haïtienne, à se précipiter sur le théâtre de cette mascarade : constitution imposée de l’extérieur et élections en urgence. Et ce malgré un contexte peu propice au triomphe de la rationalité démocratique par l’argument du choix politique majoritaire par un scrutin libre et équitables. Est-il besoin de raconter la suite ? De massacres en pogroms, de défaillance en errance, de corruption en gangstérisation, de désespérance en invariance, Haïti a expérimenté, de 1986 à 2026, tous les sigles des missions d’assistance au renforcement institutionnel de l’ONU, de la MICIVIH (Mission civile internationale en Haïti,1993) au Vivre Ensemble avec les Gangs (coalition des acteurs émergents pour l’extinction d’Haïti, 2021), et glisse vers sa putréfaction sociale. Élections ou transition, ce sont toujours les affreux et les immondes qui triomphent en Haïti, et aussi ailleurs.

La brèche temporelle pour l’introspection

Savoir qu’il est plus facile à la plus grande puissance militaire, économique et prétendument démocratique du monde de bombarder les sites nucléaires de l’Iran, de mener des attaques hybrides, par l’Ukraine interposée, contre la Russie, de capturer le président démocratiquement élu du Venezuela que de mettre fin aux activités terroristes d’une poignée de gangs, au service d’une économie cartellisée, en Haïti n’est pas que démoralisant. C’est une brèche qui ouvre la voie à l’introspection. En effet, il devient existentiel de se demander : qui osera encore oser s’affirmer courageusement dans une noblesse éthique, patriotique, digne et humaniste pour se sacrifier pour son pays ? Puisqu’au demeurant, nous avons la certitude que l’impunité des crimes de l’Occident induit objectivement l’inhumanité et l’indignité comme uniques valeurs pour réussir et durer dans ce monde, dont le glissement vers l’indigence n’est plus un doute.

Voir Haïti dans le prisme de l’indigence

En vérité, osons le dire sans peur, nous ne nous faisons aucune illusion sur Haïti et son devenir. D’ailleurs, c’est avec angoisse et tristesse que nous regardons l’évolution sociale haïtienne dans le prisme des évènements actuels et de ceux en gestation indigente. Tous confirment la thèse qu’il s’agit d’un pays qui se putréfie anthropologiquement et d’un collectif qui se bouscule vers son extinction à grands pas d’auto déshumanisation. Sous cette perspective, l‘avenir ne peut pas être porteur de régénérescence. D’autant que le présent se métamorphose violemment et attend le prochain cycle de chaos. Lequel viendra inéluctablement avec les prochaines élections scélérates qui se profilent. Car celles-ci ne pourront qu’ouvrir officiellement aux gangs les portes de ce qu’il reste d’institutions étatiques. Si, en Syrie, qui a l’une des histoires les plus riches et les plus anciennes de la terre, la communauté internationale a intronisé un chef terroriste comme détenteur de la légitimité politique, ce n’est pas en Haïti, arrière-cour de l’impérialisme américain qui lui sert depuis toujours de lieu d’expérimentation de la déshumanisation, qu’elle s’empêchera de reconnaitre la victoire d’un chef de gang aux prochaines élections scélérates.

Et tout nous précipite vers ce scénario indigent. Car malgré le clivage du pays en strates opposées, en apparence irréconciliables, toute la société haïtienne tourne autour du même centre d’intérêts géostratégiques qui donne le pas au mouvement des acteurs sociaux. Ainsi se fragmente la société haïtienne dans son impuissance.

À la base, par désespérance, effet de paupérisation et goût pour la résignation, vous avez une partie affamée de la population prête à faire allégeance aux gangs, puisqu’elle s’aligne déjà indignement sur leurs stratégies de manipulation, d’instrumentalisation et de déshumanisation, leur offrant ainsi une base électorale incontestable. Les uns se bousculent pour un plat de nourriture ou quelques billets de banque ; d’autres écoutent jouissivement la musique produite par quelques chefs de gangs ou celle qui vante leurs exploits ; et presque tous regardent et diffusent leurs vidéos qui inondent les réseaux sociaux.

Au sommet, par mécréance, effet de corruption et goût pour la déshumanisation, vous avez une grande partie de la société qui se retrouve enchevêtrée dans les liens de la gangstérisation transnationale multiforme. Et au milieu, par insignifiance, effet de soumission et par goût pour l’instrumentalisation, vous avez les lettrés anoblis, prêts à jouer le jeu de l’imposture du changement du système de l’intérieur.

Et malgré tout rester digne et humain

Mais, malgré cette structuration indigente, nous ne sommes pas moins résolus de continuer notre œuvre de provocation et de désenfumage à fond, quitte à nous aliéner la sympathie de l’immense majorité du collectif. C’est un choix suicidaire, mais conscient et assumé. Car nous sommes de cette minorité qui ne veut pas abandonner ses valeurs pour se laisser corrompre par la grisaille d’une société partagée entre les mécréants, fossoyeurs de la population, les inconscients, promoteurs d’opportunités malsaines, et les impuissants, suiveurs impénitents des fulgurances du changement. Et pour cause, nous choisissons de nous battre, non pas pour une cause perdue d’avance, mais pour des valeurs éthiques qui magnifient une certaine idée de l’homme et du collectif haïtien. Un collectif qui, malgré son enchevêtrement dans l’indigence, peut ressurgir comme une part de cette humanité digne ; pourvu qu’il se donne les moyens pour s’arracher de ses conditions grégaires et s’ouvrir, par l’intelligence et la régénérescence, à la beauté de l’existence, et résister à tous les enlaidissements qui le sollicitent. Même ceux parés d’atours anoblissants.

Notre entêtement à proposer une raisonnance bienveillante et intelligente, pour le shithole, n’est ni crédulité ni naïveté. C’est juste l’engagement sacrificiel dans une mission risquée : Quand on ne peut pas changer tout seul le cours d’une réalité qui se structure par le poids des imaginaires déficients et la dégénérescence des postures déviantes, il faut s’engager résolument à vivre dans la foi des valeurs qu’on assume pour magnifier, par l’exemplarité, l’utopie d’une nouvelle forme de résistance par la culture. Et s’il est vrai que le poète a toujours raison, alors comme l’a dit René Char, chacun, en allant authentiquement vers son risque, multiplie les chances pour l’émergence d’autres possibles plus dignes. Car la foule finit toujours par se fondre dans les exemples qui nourrissent et enflamment son imaginaire.

Et c’est pourquoi la bataille pour changer l’imaginaire collectif haïtien nous semble être la vraie mission d’une culture performante. Mais qu’on se garde croire qu’il s’agit cette culture qui se performe paradoxalement, par le talent des écrivains du shithole ; lesquels, tels d’étonnants voyageurs, éclaboussent les théâtres mondiaux en quête de renommée et laissent les stratégies de l’action collective de leur pays aux mains de fonctionnaires internationaux. Des expatriés qui, entre deux avions élaborent des stratégiques pour toutes les institutions régaliennes du pays alors même qu’ils ne maitrisent rien du contexte problématique séculaire, lequel rend erratique l’écosystème local, et se foutent du contexte culturel paradoxal, lequel déshumanise la population. Or c’est ce double contexte qui est pourtant l’humus nécessaire à la fertilité du terrain stratégique sur lequel doivent germer les plants de toute innovation sociale.

Mais c’est là qu’un énorme dilemme apparait : avec qui se lier et se regrouper pour ce combat, s’il n’existe pas de disponibilité pour la vérité et l’éthique ? Avec quelles ressources contextuelles mettre en œuvre l’action collective, quand les liens de bienveillance se raréfient à mesure que les cycles de défaillance, qui relient précarités, médiocrités, indignité et inhumanité dans un même processus d’attrition stratégique, se structurent et renouvellent les représentations qui enlaidissent l’imaginaire collectif ? Y-a-t-il encore suffisamment de ressources dignes, compétentes et courageuses pour ce défi de la régénérescence ?

Dans les sanglots de cette introspection qui nous plongent au cœur du drame de l’humanité digne, mais impuissante, devant l’impunité indigne, mais triomphante, et nous propulsent en pleins cauchemars dans la grande nuit de l’indigence ou du refus de l’apprenance, où se tourner pour contempler encore un peu de bienveillance, sinon aux origines de notre irruption dans la nature comme innovation du vivant ?

Puisque nous ne sommes que des poussières d’étoiles, et que quelque part dans notre ADN, dans le registre mémoriel de quelques-uns d’entre nous, subsiste encore la flamme d’un scintillement cosmique, alors scrutons le ciel en ce début de janvier, et contemplons cette conjonction astrale qui a lieu entre la lune et Jupiter au lever du jour de ce 3 janvier 2026. Jour de l’agression barbare des États-Unis contre la souveraineté du Venezuela.

Quand l’histoire se répète selon le même cycle d’oppression et de déshumanisation, empilant les victimes du même côté de la barricade, il faut s’interroger sur la faisabilité d’une orientation de l’histoire vers la bienveillance et l’intelligence sans assumer la violence et sans se déshumaniser soi-même dans cette lutte permanente contre les déshumanisateurs. N’ayant pas eu de réponse certaine, au moment où cette question a traversé ma conscience, en ce matin du 3 janvier 2026, vers 5hres du matin, heure d’Haïti, je me suis évadé dans la contemplation du ballet silencieux des astres. Là, dans cette rêverie qui revisite la dualité poétique et scientifique de Gaston Bachelard, et relie le réel, le symbolique et l’imaginaire dans une même unité de pensée au service du surgissement d’un autre possible humain, j’ai vu un paradoxe subtil : dans le silence de leur course folle, au-dessus de nos têtes, les astres se relaient et se performent par moments pour rendre éclatante une nuit qui s’éteint pour laisser la place à un nouveau jour. Et la lune, éternelle trépassée de cette ronde, ne brille pour une partie des terriens que par sa face qui se situe toujours du côté opposé du soleil levant.

Serait-ce de là que vient l’utopie du Grand Soir de la révolution ? Là encore, aucune certitude. Mais je pense que contempler une conjonction astrale, mettant en vedette le trépas de la lune, reste peut-être l’ultime recours pour oublier la terreur de la nuit et trouver l’inspiration pour oser rester digne, insoumis, insolent, intranquille et rebelle plus que jamais, dans le jour incertain qui se lève.

Erno Renoncourt