Le gouvernement travailliste australien a adopté avec succès une loi sur les « discours de haine » qui vise clairement, au moins en partie, à réprimer les organisations pro-palestiniennes en les qualifiant de « groupes haineux ».
Les défenseurs de la liberté d’expression tirent la sonnette d’alarme concernant ces nouvelles lois, affirmant que leur formulation extrêmement vague, l’absence d’équité procédurale et les faibles seuils d’application signifient que des groupes peuvent désormais être interdits s’ils font que des personnes se sentent en danger ou contrariées, sans qu’ils aient jamais réellement causé de préjudice physique à qui que ce soit.
Pour moi, l’éclairage le plus pertinent sur l’objectif réel de ces lois est apparu lors d’une interview accordée à ABC mardi par la procureure générale [ministre de la justice - NdT] Michelle Rowland.
Tout au long de l’interview, David Speers d’ABC a demandé à Rowland à plusieurs reprises de préciser si les nouvelles lois pourraient entraîner l’interdiction de groupes militants critiquant Israël et s’opposant à ses atrocités génocidaires d’une manière susceptible de heurter la sensibilité des Australiens juifs, et elle a refusé d’exclure cette possibilité à chaque fois.
« Voyons ce que cela signifie concrètement : un groupe serait-il interdit s’il accuse Israël de génocide ou d’apartheid, et, par conséquent, les Juifs australiens se sentent-ils intimidés ? » a demandé Speers .
Rowland n’a pas dit non, déclarant plutôt qu’« il y a un certain nombre d’autres facteurs qui devraient être pris en compte » et que des agences comme la Police fédérale australienne (AFP) et l’Organisation australienne de renseignement et de sécurité (ASIO) devraient évaluer la situation.
« Bon, pour revenir à l’exemple concret, si un groupe affirme qu’Israël est coupable de génocide, quelles autres mesures ou quels autres facteurs devraient être pris en compte avant qu’il puisse être interdit ? » a demandé Speers.
« Selon les dispositions actuellement soumises au Parlement, il faudrait également pouvoir démontrer que certains aspects des lois étatiques relatives à la diffamation raciale ont été respectés », a répondu Rowland, laissant une fois de plus la porte grande ouverte.
(Il convient de noter ici que le sénateur David Shoebridge, porte-parole des Verts en matière de justice, a souligné que les « lois des États qui traitent de la diffamation raciale » peuvent inclure des « critères tels que le "ridicule" et le "mépris" », ce qui signifie que des personnes pourraient se retrouver à passer des années en prison pour avoir été associées à des groupes qui ont été essentiellement interdits pour avoir heurté les sentiments de quelqu’un.)
« Pour être clair, si un groupe affirme qu’Israël commet un génocide, ou qu’Israël ne devrait plus exister, cela ne suffit pas à justifier son interdiction ? » a demandé Speers.
« Eh bien, encore une fois, cela dépendrait des autres preuves recueillies, David, donc je serais réticent à nommer, confirmer ou infirmer certains types de comportements que vous décrivez ici », a répondu Rowland.
Toute cette hésitation peut être interprétée sans risque comme un oui. Rowland dit oui. Speers a posé cette question à trois reprises, sous trois angles différents, car il s’agit de la préoccupation la plus immédiate et la plus évidente concernant ces nouvelles lois. Au lieu de rassurer le public sur le fait qu’elles ne peuvent pas être utilisées pour cibler les groupes pro-palestiniens et qu’elles ne sont pas destinées à cet usage, la procureure générale a confirmé que c’était bel et bien possible.
Voilà donc le fin mot de l’histoire. Avec ces nouvelles lois, on peut s’attendre à voir le lobby israélien crier au scandale, prétendant que les Juifs australiens se sentent menacés et en danger par tous les groupes pro-palestiniens possibles et imaginables. Ensuite, il suffira d’un feu vert de l’ASIO pour inscrire le groupe sur la liste noire et emprisonner jusqu’à 15 ans quiconque continue à le fréquenter.
The only reason the Attorney General wouldn't rule out the criminalisation of dissent and criticism of foreign countries and heads of state is if that's exactly what Labor intends to cover here. pic.twitter.com/rV3e8TRB0l
— David Shoebridge (@DavidShoebridge) January 20, 2026
Le projet de loi qui a finalement été adopté par le Parlement est en fait une version allégée d’un projet de loi encore plus effrayant, abandonné par le parti travailliste faute de soutien, qui visait aussi bien les individus que les groupes.
La version précédente contenait des éléments d’« incitation à la haine raciale » qui auraient pu servir à cibler toute personne critiquant Israël ou le sionisme ; je ne risque donc pas d’aller en prison pour mes écrits de sitôt. La nouvelle version, quant à elle, vise des groupes dont l’intention manifeste est de perturber l’organisation pro-palestinienne en Australie.
On constate déjà que le lobby israélien fait pression pour rétablir les lois visant les individus. Un article récent de l’ABC, intitulé « Des dirigeants juifs demandent une révision du délit de diffamation alors que la coalition se divise sur l’édulcoration des lois contre la haine », cite Jeremy Leibler, président de la Fédération sioniste d’Australie, et Peter Wertheim, codirecteur général du Conseil exécutif de la communauté juive australienne, qui estiment que les nouvelles lois sont insuffisantes.
On peut donc s’attendre à ce que le lobby pro-israélien australien (A) fasse pression pour que les groupes pro-palestiniens soient classés comme « groupes haineux » en vertu des nouvelles lois et (B) continue de faire pression pour interdire aux individus de critiquer Israël par le biais de nouvelles lois sur « l’incitation à la haine raciale ». Ils ne cesseront d’essayer, de gouvernement en gouvernement, jusqu’à obtenir gain de cause.
The Israeli lobby in Australia is flat out trying to make anti Israel speech illegal. Imagine being so hated you have to make laws to force people to like you. pic.twitter.com/gCX5Wy7RDU
— Israel Exposed (@xIsraelExposedx) January 20, 2026
Cette situation survient après que Joel Burnie, directeur exécutif du Conseil des affaires juives Australie/Israël, a déclaré publiquement vouloir interdire les manifestations pro-palestiniennes et les critiques d’Israël dans tout le pays, et alors que le parquet traîne en justice une Australienne pour un crime de haine antisémite parce qu’elle a accidentellement composé le numéro d’une nutritionniste juive et laissé un message vocal vide.
La situation est donc déjà préoccupante, et elle ne cesse d’empirer.
C’est terrifiant de savoir que je vis dans un pays où des gens veulent anéantir mon droit à la liberté d’expression politique. Jamais je n’aurais l’idée de m’en prendre à la liberté d’expression des sionistes, et pourtant, ils veulent ouvertement m’empêcher de m’exprimer. Ils veulent me réduire au silence, ainsi que tous ceux qui me ressemblent. Je trouve cela profondément inquiétant.
Les partisans d’Israël sont des gens horribles. Et j’espère que mes propos les blesseront.
* * *
Entre-temps, j’ai constaté que certains Australiens s’interrogeaient sur la possibilité de critiquer légalement Israël en ligne suite à l’adoption des nouvelles lois sur les « discours haineux », sous prétexte de lutter contre l’« antisémitisme ». La réponse est oui, et vous devez absolument continuer à vous opposer à Israël et à ses atrocités génocidaires.
Je crains que ces nouvelles lois n’aient un effet indirect dissuasif sur le militantisme pro-palestinien, car les Australiens ne les comprennent pas et ignorent ce que les gens sont autorisés à faire sans risquer la prison. Il est donc essentiel de clarifier ce point afin que nous soyons tous sur la même longueur d’onde.
Soyons clairs : il est toujours légal pour les Australiens de s’opposer à Israël et de fréquenter des groupes pro-palestiniens – et nous devrions le faire. Ce qui a changé, c’est que ces groupes peuvent désormais être qualifiés de « groupes haineux » et interdits, à l’instar de Palestine Action au Royaume-Uni . Mais cela ne s’est pas encore produit, et espérons que cela ne se produira jamais. Nous devons faire pression pour l’abrogation de ces nouvelles lois , car il est fort probable qu’elles soient détournées de leur but à l’avenir.
Repeal the Speech Suppression Laws | The Information Rights Project https://t.co/DsLIVJvGk4
— Mary Kostakidis (@MaryKostakidis) January 21, 2026
Australiens, connaissez vos droits :
Il est encore légal de critiquer Israël. Alors, n’hésitons pas à le critiquer autant que possible, car nous ignorons combien de temps encore nous conserverons ce droit.
Il est encore légal de s’associer à des groupes pro-palestiniens. Nous devrions donc le faire à chaque occasion, car nous ignorons quand ils commenceront à les qualifier de « groupes haineux » et à emprisonner quiconque continue de les fréquenter.
Sauf si vous vous trouvez dans certains quartiers de Sydney où l’ interdiction de manifester suite aux événements de Bondi est toujours en vigueur , il est actuellement parfaitement légal d’organiser des marches pro-palestiniennes. Participez donc à autant de marches que possible, car on ne sait pas quand elles seront totalement interdites.
Il est encore légal d’affirmer qu’Israël est un État d’apartheid génocidaire et de partager des informations et des opinions sur ses exactions. Nous devons donc le faire autant que possible, car nous ignorons quand ce droit nous sera retiré.
Il est encore légal d’affirmer que le sionisme est une idéologie politique raciste et meurtrière et que tout ce que nous avons vu à Gaza est le résultat de la volonté des sionistes d’obtenir tout ce qu’ils désirent. Nous devons donc le répéter souvent, car ce droit pourrait disparaître à tout moment.
Il est encore légal de dire « À bas Israël, libérez la Palestine ». Alors, disons-le haut et fort et souvent, car nous ne savons pas combien de temps encore nous pourrons le faire sans risquer la prison.
Le lobby pro-israélien s’active frénétiquement pour museler la liberté d’expression en Australie, et les puissants de Canberra, soit facilitent activement cette entreprise, soit ne font pas assez pour l’enrayer. Plus ils s’efforcent de nous priver de notre droit de nous opposer à Israël, plus nous devons nous opposer avec vigueur à eux et à Israël.
Nous ne nous battons plus seulement pour Gaza, nous nous battons pour nos propres droits civiques, pour nos enfants et pour nos petits-enfants. Ils s’attaquent activement à notre capacité de critiquer le pouvoir et font de ce pays un lieu encore plus tyrannique. La seule réponse appropriée est une résistance farouche.
Notre avenir en dépend.
Caitlin Johnstone
Traduction LGS