Jacques Brel, Jaurès
Le 150eme anniversaire de Jaurès , né à Castres le 3 septembre 1859 , m’a fait rencontrer son « Discours à la jeunesse » qu’il prononça le 30 juillet 1903 au lycée d’Albi où il avait été élève puis enseignant .
J’ai toujours à l’esprit ses rudes empoignades théoriques et politiques avec Guesde qui ne les empêchaient pas de militer à partir de 1905 dans le même parti , la SFIO , Section Française de l’Internationale Ouvrière , dont l’un des fondateurs fut également le gendre de Marx , Paul Lafargue...
LE CAPITALISME PORTE EN LUI LA GUERRE COMME LA NUEE PORTE L’ORAGE
La lutte de Jaurès contre la guerre que l’on sentait monter est bien connue .
La citation ci-dessus est en fait une reformulation issue de son discours à la Chambre en 1895 dans lequel il déclare :
« Tandis que tous les peuples et tous les gouvernements veulent la paix , malgré tous les congrès de la philanthropie internationale , la guerre peut naître toujours d’un hasard toujours possible...
« Toujours votre société violente et chaotique , même quand elle veut la paix , même quand elle est à l’état d’apparent repos , porte en elle la guerre , comme une nuée dormante porte l’orage .
« Messieurs , il n’y a qu’un moyen d’abolir la guerre entre les peuples , c’est d’abolir la guerre économique , le désordre de la société présente...
« Et voilà pourquoi si vous regardez , non aux intentions qui sont toujours vaines , mais à l’efficacité des principes et à la réalité des conséquences , logiquement , profondément , le Parti socialiste est , dans le monde , aujourd’hui , le seul parti de la paix . »
LES PROLETAIRES REFRACTAIRES A L’IVRESSE GUERRIERE
Dans son discours de 1903 à la jeunesse d’Albi , Jaurès tonne le même appel :
« Enfin , le commun idéal qui exalte et unit les prolétaires de tous les pays les rend plus réfractaires tous les jours à l’ivresse guerrière , aux haines et aux rivalités de nations et de races .
« Oui , comme l’histoire a donné le dernier mot à la République si souvent bafouée et piétinée , elle donnera le dernier mot à la paix...
« Je ne vous dis pas : c’est une certitude toute faite . Il n’y a pas de certitude toute faite en histoire...
« L’humanité est maudite , si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement .
« Le courage , aujourd’hui , ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre , nuée terrible , mais dormante , dont on peut toujours se flatter qu’elle va éclater sur d’autres .
« Le courage , ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre : car le courage est l’exaltation de l’homme , et ceci en est l’abdication ... »
Et n’est-ce pas pour empêcher Jaurès de tenir ce langage pacifique jusqu’au bout , et pour permettre ainsi aux partis de la 2eme Internationale de s’engager majoritairement dans le soutien à leurs bourgeoisies respectives que Jaurès est mort une première fois ?
Car ce fut aussitôt le carnage de la première guerre mondiale qui succéda à son assassinat dans les conditions que l’on sait !
UN GRAND PEUPLE SE GOUVERNANT LUI-MEME !
La République est , chez Jaurès , conjointement à celui de la paix , un thème dominant .
Pour lui , l’idée d’un grand peuple se gouvernant lui-même est si noble qu’aux heures de difficulté et de crise elle s’offrait à la conscience de la nation :
« Une première fois en 1793 le peuple de France avait gravi cette cime , et il y avait gouté un si haut orgueil , que toujours sous l’apparent oubli et l’apparente indifférence , le besoin subsistait de retrouver cette émotion extraordinaire .
« Ce qui faisait la force invincible de la République , c’est qu’elle n’apparaissait pas seulement de période en période , dans le désastre ou le désarroi des autres régimes , comme l’expédient nécessaire et la solution forcée . Elle était une consolation et une fierté . Elle seule avait assez de noblesse morale pour donner à la nation la force d’oublier les mécomptes et de dominer les désastres . C’est pourquoi elle devait avoir le dernier mot...
« La République a raison parce qu’elle est dans la direction des hauteurs , et que l’homme ne peut pas s’élever sans monter vers elle . La loi de la pesanteur n’agit pas souverainement sur les sociétés humaines et ce n’est pas dans les lieux bas qu’elles trouvent leur équilibre .
« Ceux qui , depuis un siècle , ont mis très haut leur idéal ont été justifiés par l’histoire . »
ORGANISER LA PROPRIETE ET LE TRAVAIL SELON LE PRINCIPE REPUBLICAIN
Aussi , le statu quo ne peut être une fin en soi .
Pour Jaurès , ce ne peut être seulement dans les relations politiques des hommes mais c’est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu’il faut faire entrer la liberté vraie , l’égalité , la justice .
Le prolétariat dans son ensemble commence à l’affirmer : la liberté , l’égalité , la justice , « c’est aussi l’atelier , c’est le travail , c’est la production , c’est la propriété qu’il veut organiser selon le type républicain .
« A un système qui divise et opprime , il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre , travailleurs de la main et travailleurs du cerveau , sous la direction de chefs librement élus par eux , administreront la production enfin organisée . »
EXIGER DES GARANTIES
Jaurès ne demande pas à être cru sur parole quant à la mise en oeuvre des propositions qu’il formule :
« D’abord , envers une idée audacieuse qui ébranle autant d’intérêts et d’habitudes et qui prétend renouveler le fond même de la vie , vous avez le droit d’être exigeants . Vous avez le droit de lui demander de faire ses preuves , c’est-à -dire d’établir avec précision comment elle se rattache à toute l’évolution politique et sociale , et comment elle peut s’y insérer .
« Vous avez le droit de lui demander par quelle série de formes judiciaires et économiques elle assurera le passage de l’ordre existant à l’ordre nouveau .
« Vous avez le droit d’exiger d’elle que les premières applications qui peuvent en être faites ajoutent à la vitalité économique et morale de la nation .
« Et il faut qu’elle prouve , en se montrant capable de défendre ce qu’il y a déjà de noble et de bon dans le patrimoine humain , qu’elle ne vient pas le gaspiller , mais l’agrandir .
« Elle aurait bien peu de foi en elle-même si elle n’acceptait pas ces conditions . »
LA PREUVE PAR LA VERRERIE OUVRIERE D’ALBI
Et Jaurès poursuit à l’intention de ses auditeurs :
« Et si vous êtes tentés de dire encore qu’il ne faut pas s’attarder à examiner ou à discuter des songes , regardez-en un dans vos faubourgs !
« Que de railleries , que de prophéties sinistres sur l’oeuvre qui est là !
« Que de lugubres pronostics opposés aux ouvriers qui prétendaient se diriger eux-mêmes , essayer dans une grande industrie la forme de la propriété collective et la vertu de la libre discipline !
« L’oeuvre a duré pourtant , elle a grandi : elle permet d’entrevoir ce que peut donner la coopération collectiviste .
« Humble bourgeon à coup sûr , mais qui atteste le travail de la sève , la lente montée des idées nouvelles , la puissance de la transformation de la vie .
« Rien n’est plus menteur que le vieil adage pessimiste et réactionnaire de l’Ecclésiaste désabusé : il n’y a rien de nouveau sous le soleil . »
« Le soleil lui-même a été jadis une nouveauté .
« L’histoire humaine n’est qu’un effort incessant d’invention , et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création . »
La Verrerie Ouvrière d’Albi a été créée en 1896 . Après divers changements de statuts , dans un environnement de plus hostile , elle a finalement été rachetée par le groupe Saint-Gobain Emballage en 1993 .
La seconde mort de Jaurès ?
Et François Mitterrand est Président de la République !