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C’est comme ça que ça se passe.

D’ABORD, CA COMMENCE COMME CA :

toi t’es là , à vaquer peinard à ton occupation préférée, genre remuer de la colle comme un forcené dans un local un peu défraichi - étape préliminaire à l’opération noctambulesque qui consistera à rhabiller quelques murs tout en prenant bien soin de couvrir au passage les avertissements qui brament « défense d’afficher sous peine de poursuite » - lorsque soudain, sortant de nulle part, un énergumène, un petit malin, un « monsieur je sais tout », prononce le mot fatidique.

La veille encore le tractage sur le marché s’était conclu comme d’habitude par une tournée avec les camarades au café du coin. Quant à la réunion du lendemain, tu ne sais pas encore qu’elle n’aura jamais lieu, car...

« Internet ». Hein ? « INTERNET, j’te dis ». Ca doit être les vapeurs émanant de la colle. De quoi tu parles ? « Je te parle d’Internet, tu ne lis pas les journaux ? ». Lesquels ? « Ben... n’importe lequel. Ils en parlent tous. C’est l’avenir. » Bon alors, si c’est l’avenir, j’ai encore le temps de finir de préparer ma colle... « Non, non. Laisse tomber. Il faut que tu installes toute suite un modem chez toi ». Quoi ? Tu veux que Bayrou vienne dormir chez moi ? Pourquoi tu ne demandes pas à Dédé ? C’est un socialiste, je suis sûr que ça ne le dérangera pas.

CA COMMENCE COMME CA :

ça fait trois jours maintenant que tu cliques sur OK et que c’est pas OK du tout. Tu vois bien que la machine voudrait que tu cliques sur ANNULER, mais t’as décidé que ce sera OK et pas autrement. Ca te rappelle le jour où un témoin de Jéhovah voulait te vendre sa tour de garde - ou quelque chose comme ça - et qui a fini par te prendre un abonnement de 3 mois à l’Huma Dimanche. Ca t’a pris la moitié de la nuit, un litre de café et deux boites de biscuits, mais il a fini par craquer.

Bon alors, c’est OK ? Pas encore... mais ça viendra.

(Tu te rappelles aussi vaguement d’une voix féminine qui te demandait si tu pensais venir te coucher, mais c’était il y a trois jours déjà , alors il doit y avoir prescription.)

CA COMMENCE COMME CA :

c’est la solitude du gardien de but devant un penalty. Tes mains sont moites. Ton coeur bat la chamade. Je le fais ? Je le fais pas ? Tu hésites, sans savoir pourquoi. Tu ne risques pas de passer pour un con, vu que t’es tout seul. Mais t’hésites quand même. Puis tu te décides. Toutes tes fonctions vitales s’interrompent pour marquer un temps, arc-boutées qu’elles sont sur ce moment historique. Tu cliques sur « envoyer le courrier ». Tu scrutes l’écran à la recherche d’une réaction, d’un signe, d’un indice. L’ordinateur, tel un majordome éduqué dans les meilleures écoles de la majordomie, reste imperturbable. Il s’est passé quoi ? C’est parti ou pas ? Si oui, c’est parti où ? T’as envie de secouer l’écran pour lui faire cracher le morceau. Puis tu remarques « courrier envoyé » et là tu comprends que tu fais désormais partie de quelque chose de grand, de quelque chose de fort. Tu n’est plus « un », mais « un » plus tous les autres, un plus tout le reste. L’univers n’attendait plus que toi et, maintenant que tu es là , il peut enfin arrêter son expansion et se reposer.

Et tout ça pour 29,99 euros par mois. Imagines, pour le même trip, la quantité d’herbe qu’il aurait fallu fumer. C’est tout le stock de Said qu’il aurait fallu fumer pour en arriver là (*). Alors, déconne pas mec, pour 29,99 euros (par mois) c’est franchement donné.

(*) Le prénom de Said a été changé pour protéger l’identité de Michel qui habite l’immeuble d’en face, au troisième étage, première porte à droite en sortant de l’ascenseur.

CA COMMENCE COMME CA :

t’as failli plonger sous une table avec un sac en papier sur la tête lorsque la machine a émis sont premier « bip » et qu’elle a affiché « vous avez reçu du courrier ». T’as même failli avaler les pilules iodisées que la centrale nucléaire voisine avait fait distribuer à la population « au cas TOUT A FAIT IMPROBABLE ... ».

Oh putain. Ta première réponse. A ton premier courrier. Tu l’ouvres ? Non, attends, il faut arranger un peu le bordel sur ton bureau. Changer de chemise ? Renifle. Non, ça va. Tu t’éclaircis la voix, tu t’installes confortablement (peut-être même que tu te sers un verre, va savoir). Tu cliques - pardon - tu « ouvres » le courrier. Une fenêtre s’ouvre, littéralement, sur cette nouvelle ère de la communication moderne. Fini l’ignorance, fini le savoir réservé à une petite élite. Désormais, les idées passeront directement du producteur au consommateur, s’éparpilleront sans entrave, se verront relayer par des citoyens conscients telle une flamme olympique... Tu lis, ému, ta première échange de ce fin du 20eme siècle :

EN REPONSE A :

> SAlut ! Cest VIKTOR. Devine d’où je t’écris ???

BEBOPALULA A REPONDU :

« Slt komen sava ? Tu va voir, je té mi en piesse jointe des fotos de kiki, mon chien, et 1 lien rigolo c un film ou on vois des bouteyes de coca ki explozent. A+ »

Mince : on dirait un article rédigé par un journaliste de TF1

CA COMMENCE COMME CA :

quatre paires d’yeux te fixent comme si tu venais d’annoncer que t’avais jamais regardé la Nouvelle Star. Ca fout les jetons. « Tu veux dire « jamais » comme dans « jamais » ? » Ben non. Les regards qui s’échangent. « t’es en train de nous dire que t’y as même jamais pensé ? » Ben... « Laissez tomber, il est irrécupérable »... Tu voudrais te cacher mais ils t’ont acculé dans un coin du salon. C’est à ce moment là qu’entre un cinquième larron, Bernard. « Salut. Qui est-ce qui est irrécupérable ? » Quatre paires d’yeux te fixent encore plus intensément et lui expliquent la situation. Tu rétrécis de 50 cm. Bernard hoche la tête, s’approche, te serre dans ses bras, et murmure « Mon Dieu, comment as-tu pu vivre tout ce temps sans ton BLOG ? »

Tu sais pas quoi répondre. Lui : « Allez, on te pardonne. Pas vrai les mecs qu’on lui pardonne ? » Huit yeux répondent à l’unisson et à contrecoeur « ouais, bien sûr ». Bernard prend un ton paternalistiquement inspiré et te sort « Tu connais la définition d’un ami ? Un ami, c’est quelqu’un qui te connaît bien mais qui t’aime quand même. » Et là , il t’embrasse (le con).

Alors tu craques. Tu pleures comme t’as jamais pleuré. Tu renifles des torrents de morve et tu balbuties à travers des bulles de salive : « oui, oui, moi aussi je veux mon blog ! »

CA COMMENCE COMME CA :

tu finis par te prendre au jeu. Tu finis aussi par comprendre que des caractères jaunes sur un fond rouge vif, avec un titre en vert, c’est pas ce qui se fait de mieux question ergonomie. (Tiens, au passage, t’apprends que « ergonomie » s’écrit sans accent aigu, ce qui est tout à fait normal si on y réfléchit quinze secondes.)

Tu changes quelques trucs par ci par là . Tu recules un peu pour juger du résultat. Tu penches aussi un peu la tête sur le côté parce que c’est comme ça qu’ils font dans les films. T’es pas content du résultat. Alors ? Alors tu recommences.

Pendant ce temps, silencieusement, sans même que tu t’en rende compte, quelque part enfoui dans la belle crinière, un cheveu solitaire a décidé qu’il n’en pouvait plus, que c’en était trop et, sans même le temps de rédiger un billet d’adieu, décide de virer au blanc. Tu finiras par le remarquer bien sûr, mais ce sera trop tard, car d’autres suivront. Beaucoup d’autres. Le génocide ne fait que commencer.

CA COMMENCE COMME CA :

T’es pas à la Bourse et c’est pas le CAC40, mais c’est tout comme, parce que c’est ta vie qui en dépend.

Hier elle était montée, aujourd’hui elle descend. Tes aigreurs d’estomac ont repris de plus belle lorsque qu’elle s’est effondrée pendant le pont du 1er Mai. Toi, dans une crise d’empathie, tu t’es effondré avec elle. Mais coup de bol, dés le lundi matin elle a eu une petite érection alors toi, forcément... Elle est devenue le thermomètre de ta santé mentale, le baromètre de ton moral, la grenouille de ton ego. Elle, c’est la « courbe des visiteurs ». Et son importance croît au fur et à mesure que les coups frappés à ta porte se raréfient.

CA COMMENCE COMME CA :

l’invasion fut pernicieuse, imperceptible, silencieuse. Tu avais bien remarqué quelques mouvements, mais tu trouvais ça à la limite « rigolo ». Jusqu’au jour où tu t’es retrouvé encerclé et nulle part où aller. Ca s’est déclaré comme ça :

« RAPPEL : manif contre le chômage : cliquez sur ce lien pour y participer. »

Une « cyber » manif, évidemment. Parce que c’est ça le hic : pratiquement du jour au lendemain, tout était devenu « cyber ». Tu cyber-manifestais dans un cyberespace avec des cyber-citoyens qui distribuent des cyber-tracts et faisait signer des cyber-pétitions. Etrange, personne n’avait pensé à faire une cyber-révolution. Si ? Ah, au temps pour moi. Résultat : la bourgeoisie faisait des cyber-concessions devant nos cyber-actions et nous étions cyber-contents.

Et pendant ce temps, sur les lieux de travail...

CA COMMENCE COMME CA :

te voilà désormais à l’aise. Tu cliques par ci, par là . Tu navigues, tu surfes. Tu t’abonnes à des mailing-lists, bref tu t’informes. Tu tombes sur des trucs incroyables tout en te demandant ce que t’as bien pu rater. Tu accueilles les nouveaux venus avec la condescendance d’un sergent qui n’aurait pas changé de grade depuis la der des der et qui reçoit une fournée de nouvelles recrues. Te te sens chez toi maintenant dans cette grande communauté fraternisante de l’internet. Sauf qu’un jour...

Tu transmets un article avec un petit commentaire, genre « tiens, j’ai trouvé cet article sur le Dalai Lama et le Tibet. Bonne lecture ». La réponse ne se fait pas attendre : « Ca y’est ? T’as viré maoïste maintenant ? » Ben non... Lui : « ben si ». Ah bon ?

Ensuite ça se multiplie. Tu dis : j’aime bien ce site, on te répond « Fais gaffe, c’est des islamo-fascistes » Ah Bon ? Et ce site, tu le connais ? « Ah ça, c’est des Rouges-Bruns. » Mince. En tous cas, l’autre jour j’ai lu un article sur... « Oh, la, la, laaaa. Des antisémites ! » Ben alors ? Qu’est-ce que tu me conseilles ? « Ecoute (regard circulaire) je connais un site, c’est dingue, t’apprends que le 11 septembre a été l’oeuvre d’extra-terrestres » Ah bon ? « Ouais, et que George Bush est leur otage. »

Tu trouves les mots justes et ils sont «  Au secours !!! »

L’éclatement des solidarités, l’atomisation de réseaux, la citadellisation des pensées et des alliances, le paranoïa rampant. On n’a jamais été aussi nombreux à se sentir aussi isolés.

« Tous ensemble, tous ensemble, mais chacun de son côté. »

CA COMMENCE COMME CA :

t’apprends sans trop y faire attention qu’un journal a déposé le bilan. Son nom te dit quelque chose, mais quoi ? Ah oui, ça te revient. C’était le journal que tu lisais « avant », que tu appréciais tellement, y compris avec ses défauts. Mais bon, les temps changent et tu n’as plus besoin de ce journal (penses-tu).

Puis un beau jour tu te pointes chez un marchand de journaux avec la ferme intention de palper un peu de papier. T’as déjà préparé la monnaie d’échange que tu tiens à la main comme un enfant impatient de repartir avec son butin de bonbons. Mais tu passes une heure devant l’étalage bigarrée de bêtise pure qui encombre les rayons. Tu cherches un visage connu, un titre qui te parle, un sujet qui t’intéresse. Finalement, tu ressors avec juste un paquet de clopes et un paquet de chewing-gum. En arrivant chez toi tu rallumes l’ordinateur pour... pour quoi exactement ? Pour passer la soirée à feuilleter l’Internet comme une ado feuilletant un magazine « people », poussant des soupirs à chaque page et rêvant d’horizons nouveaux qui seraient, justement, autre chose que des horizons.

Ce soir, tu prendras le « pouls » de la communauté. « Ca chauffe », il paraît. « Ca va péter », il paraît. « On peut plus se laisser faire », il paraît. « Faudrait faire quelque chose », c’est certain.

Tu te rends compte à quel point tes « amis de combat » sont éparpillés à travers le cyberespace. Ton « camarade » le plus proche habite Caracas, tes compagnons de lutte vivent à 500 km de là - ou peut-être la porte d’à côté pour ce que t’en sais. Si ça se trouve, tu les croises tous les jours sans le savoir. Une chanson ringarde s’installe dans ton cerveau et tu te surprends à chantonner « ce soir on va au bal masqué, oh, hé, oh, hé... ».

Et un sentiment étrange s’insinue et te fait frissonner : ils pourraient ne même pas exister pour la différence que ça fait, au fond.

Ce soir, t’iras voir un film. Dans une vraie salle. Marre des téléchargements illégaux matés au coin d’un bureau. Tu feras la queue tout seul, parce que t’oses pas appeler des copains que t’as pas appelé depuis trop longtemps (et qui ne t’ont pas appelé non plus d’ailleurs). Si ça se trouve, ils font la queue aussi à 500 km de là - ou peut-être devant la salle d’à côté pour ce que t’en sais.

Soudain tu penses à Bernard. Tu te demandes ce qu’il est devenu. Tu te rends compte à quel point le mot « camarade » avait un sens. Machinalement, tu jettes un coup d’oeil autour de toi en te disant que, si par le plus grand du plus grand des hasards... Tu t’imagines en train de lui dire « Tu connais la définition d’un ami ? Un ami, c’est quelqu’un que ne tu ne vois plus mais que tu aimes quand même ».

Et là , du coup, c’est toi qui l’embrasses.

Viktor Dedaj
« La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Elle est pire. »

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