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Du terrorisme que les Etats mijotent dans leur coin.

"Normalement, l’action humaine consiste à rassurer, à aider. Là , c’est inquiéter, comme on rend un chien méchant. Quel est le meilleur moyen de rendre un chien méchant ? C’est de le maltraiter. Là , c’est pareil."

Edouard Balladur au sujet du génocide des Tutsi rwandais.

Quel rapport entre la guerre d’Algérie, le plan Condor (qui pour mémoire correspond à la coopération à l’échelle de l’Amérique du Sud, sous le patronage en particulier des services français, de toutes les dictatures des Pinochet et consorts pour anéantir la dissidence et faire régner « l’ordre »), le génocide des Tutsi, la « guerre globale au terrorisme », la guerre en Irak, en Afghanistan, en Colombie, etc. ?

Ce sont toutes des guerres contre les populations et les dissidents à l’ordre établi qui sont très sales comme disent pudiquement les experts pour évoquer les crimes de la raison d’Etat. Dans chacune de ces zones sombres de l’Histoire contemporaine, l’implication de l’Etat terroriste concerné relève d’une certaine mouvance doctrinale qui vise à tenir les populations et à les empêcher de revendiquer leur émancipation légitime. Cette mouvance dans laquelle viennent s’agglutiner tous les machiavels en puissance n’ayant plus que le mot sécurité à la bouche doit beaucoup à ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’école française. Cette école de politiques et militaires fascistes dans l’âme ayant enfanté la "doctrine de la guerre révolutionnaire" (DGR).

Cette doctrine au service des luttes « antisubversives », « asymétriques », etc., est un corpus idéologique et stratégique qui préside à la fixation des règles de l’art en matière de contre-insurrection. La fin ultime de ses tenants : contrôler les populations pour conserver le pouvoir.

C’est sur cette base expérimentée pour les premières fois en Algérie et au Cameroun qu’ont été perpétrés nombre de crimes de masse depuis 60 ans et que les alliés de l’OTAN agissent aujourd’hui en Afghanistan et en Irak. Les militaires Etats-Uniens se sont inspirés en effet de leurs homologues français pour concocter ce qu’ils nomment « COIN » (pour COntre INsurrection ou COunter INsurgency en anglais). Dans la blogosphère militaire, il est souvent rappelé que c’est sur l’oeuvre de David Galula, un ancien de l’Algérie ayant diffusé les méthodes françaises outre Atlantique, que s’est appuyé l’Etat Major états-unien pour concocter sa doctrine de contre insurrection. Mais il est souvent oublié que, dès le début des années 60, les Aussaresses (vous savez, celui qui assume ses actes de tortures en Algérie au plus grand dam de ses anciens collègues et supérieurs) et compagnie enseignaient déjà les méthodes de la bataille d’Alger à Fort Bragg, Texas.

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rwanda maison

Dans tous les foyers du monde où une rébellion menace un tant soit peu le pouvoir, c’est l’une ou l’autre des variantes de cette doctrine qui est appliquée. Mais le champs d’application couvert par cette doctrine et ses avatars est bien plus large que celui des seuls foyers d’insurrection. Il comprend aussi, et peut-être surtout, tout ce qui vise à tenir et museler les populations où que ce soit dans le « monde libre ». Là bien sûr, les méthodes de barbares qu’on s’autorise au loin sont finement dosées et ce sont bien plus les ressorts de la terreur psychologique et de la communication qui jouent à plein. Tout le but étant de faire passer cette communication pour de l’information. La communication est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures nous dit Chomsky.

Toutes les structures à activer en cas d’embrasement existent aussi chez nous mais c’est en relatif sommeil qu’elles s’étoffent, au cas où. Il s’agit avant tout de susciter l’adhésion et la cohésion du peuple autour du chef. Il faut maintenir un lien fort entre l’Armée et la Nation et que le peuple ait cet « esprit de défense » qui légitime in fine le recours à des méthodes relevant de crimes contre l’humanité. Mais une fois la phase de crise déclenchée (après un choc plus ou moins important), l’état d’exception se met en place et il est attendu du « corps social » préalablement préparé qu’il veuille bien se « défendre » ou du moins qu’il consente aux mesures qui seront prises pour le « protéger ».

Il ne faut pas s’y tromper, cette machine est on ne peut plus moderne. Elle relève de la haute technologie militaire, politique et psychologique. Elle est conçue sur la base d’une idéologie aussi fasciste que fascisante et dont la terreur et le racisme sont les principaux leviers d’action. Le programme de terreur qu’elle met en oeuvre tend à dessaisir les individus de leur souveraineté, à les tourmenter pour en faire les sujets malléables d’un système de surveillance totale et de conditionnement permanent qui le moment venu saura les agiter à sa guise. Ce système carbure aussi au racisme : la stratégie de terreur qui permet de s’emparer des corps et des âmes comme se plaisent à le souligner nos militaires, est naturellement acceptée tant la menace qui est agitée semble réelle à force de martèlement.

Toutes les similitudes qui peuvent être relevées entre divers évènements qui a priori n’ont pas grand chose à voir sont donc tout à fait normales puisque ce sont les mêmes réseaux politico-militaires que l’on retrouve à chaque fois. L’histoire contemporaine des structures de contrôle social révèle de plus que ces réseaux sont incrustés au coeur de nos « démocraties » et qu’ils sont à l’origine des plus grandes catastrophes humanitaires.

S’il faut être concerné par ce qui s’est passé au Rwanda par exemple, ce n’est donc pas seulement parce que nous sommes responsables de ce que notre gouvernement a commis en notre nom au pays des mille collines, mais aussi parce qu’il y a urgence à connaître, comprendre et agir contre ces réseaux, idéologiques avant tout, et leurs méthodes qui « immunisent le corps social » pour reprendre leur jargon nauséabond. Nous défaire de leur emprise extraordinaire relève de cette raison impérieuse d’intérêt général que le droit européen consacre. Le Rwanda a été un laboratoire comme d’aucuns, chez les spécialistes, s’accordent à le reconnaître et l’expérimentation a été criminelle au plus haut point. Mais la logique testée dans ce laboratoire rwandais est celle qui s’applique aujourd’hui à grande échelle dans le cadre du paradigme du choc des civilisations. Les vannes de la barbarie ne sont pas ouvertes comme dans le cas du Rwanda. Cette logique globale est plus furtive quand il le faut, mais elle est plus ambitieuse et les idées et le cynisme sous-jacents sont les mêmes. Et surtout, les décideurs sont les mêmes. Il faut mater le cheptel et éliminer avec son consentement tous les moutons dissidents - ou relativement susceptibles de l’être - qui ne reconnaissent pas la légitimité des bergers. Et la fin justifie les moyens. Au sujet du Rwanda, Gabriel Périès, l’un des experts reconnus de la contre-insurrection à la française, écrit que « cette guerre moderne, au fin fond de l’Afrique, n’est pas celle que l’on croit » et que « des plus hautes instances de la finance mondiale aux fournisseurs des milices, tout un système se met en place. En silence. »(1) [1]

Le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 a fait plus d’un million de morts en quelques dizaines de jours. Loin des représentations médiatiques qui n’ont cessé de forger la vérité d’un accès spontané de fureur populaire, sa réalité correspond en effet à l’exécution intégrale - c’est la terminologie des stratèges à galons et que l’on retrouve par exemple en Colombie - d’un programme politique initié sous l’ère coloniale et jamais réellement interrompu malgré tous les pogroms anti-tutsi. De 1990 à 1994, c’est l’accomplissement de ce programme jusque dans sa phase ultime, celle qui consiste à tuer tous les ennemis intérieurs désignés, qui a conduit au génocide. Et ce programme est justement le produit de l’école française dont les hauts responsables politiques, militaires et médiatiques de l’hexagone connaissent intimement les mécanismes.

Un petit rapprochement au passage : l’ex ambassadeur de France au Rwanda de mai 1993 à avril 1994, passablement shooté à la DGR donc, officie aujourd’hui en Colombie où d’après les dires du général Vincent Desportes, ex responsable du Collège Inter-armée de Défense et du centre de doctrine d’emploi des forces, le responsable de la politique d’ « action intégrale » qui est mise en oeuvre pour lutter contre les FARC a quasiment plus de pouvoir que le Premier ministre. Intéressant quand on connaît le bilan de cette politique que Piedad Cordoba, sénatrice colombienne, est venue dénoncer à Madrid au mois de mai dernier : des fosses communes dans tout le pays, 250 000 disparus ces dernières année, des millions de personnes déplacées...

De 1975 à 1990, au Rwanda, la France participera activement à la mise en place des structures de ce programme. De 1990 à 1994, elle suivra de très près sa mise à exécution en ne cessant de soutenir ceux qu’elle formait depuis très longtemps à ses subtilités et qui allaient le faire tourner à plein régime.

Seule la conscience de ce que cet appareil représente permet de comprendre comment, dans le contexte historique particulier du Rwanda, l’administration génocidaire rwandaise a pu être aussi « efficace » de 1990 à 1994.

Sitôt élaborée dans les années 50, la DGR s’est révélée pour ce qu’elle était : une arme de destruction massive. Au fondement du contrôle moderne des populations et des politiques sécuritaires qui visent fondamentalement à réduire la dissidence politique, son bilan est particulièrement lourd. Un échantillon représentatif suffit à s’en convaincre : des centaines de milliers de morts en Algérie et au Cameroun où pour éviter la contagion des revendications libertaires des partisans de Ruben Um Nyobé et Félix Moumié, 3 à 400 000 personnes seront massacrées et brûlées au napalm sous le patronage de Pierre Mesmer, des populations tenues et matées partout dans le monde (avec des phases actives de « pacification » actuellement en Afghanistan, en Irak, en Colombie, au Mexique), des millions de morts dans les ex colonies d’Afrique, un apport décisif aux dictatures des Pinochet et consorts sous la direction du couple Poniatowski/Giscard, et l’apothéose : un million de morts en cent jours au Rwanda encore que ce « rendement » soit largement sous-estimé et que l’essentiel des victimes a péri dans les trois ou quatre premières semaines du printemps 94.

Sur le plan des principes, les militaires français n’ont rien inventé bien sûr. S’inspirant des héritages les plus funestes, ils vont renouveler le concept de guerre totale pour rationaliser et systématiser sa pratique aux fins de « tenir » les populations, définitivement. En résultera une théorie formelle et une machinerie - politique, administrative et militaire - transposables clés en main.

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les responsables de l’Etat major français refondent l’organisation de l’Armée sur cette base. Il faut désormais penser en terme de surface et non plus de front car l’ennemi peut être partout et venir miner son propre terrain. Il faut donc un encadrement beaucoup plus resserré de la population afin que celle-ci ne se laisse contaminer, par le péril rouge en l’espèce. Le contexte des mouvements sociaux en 1947 en France, et les soulèvements en Algérie, à Madagascar et ailleurs vont décider l’état major à mettre en place un système de contrôle des populations plus étroit.

Cette réforme s’engage alors sur la base d’un fondement idéologique fasciste. C’est en effet le concept de guerre totale qui va définitivement forger la doxa militaire et devenir la pierre angulaire non seulement de la réorganisation de l’armée française mais aussi de l’influence française dans les états-majors du monde entier. C’est peut-être parce que les militaires français ont été friands un peu plus et avant les autres de ce genre de doctrine que l’on va parler d’école française. Allons savoir. En tout cas, son application bientôt systématique qui implique que tous les compartiments d’une société soient mobilisés pour l’effort de guerre et que l’ennemi, civil ou militaire, soit anéanti, va parachever la fin de l’ère des guerres conventionnelles qui s’amorçait depuis déjà longtemps.

Le concept de guerre totale émerge plus nettement, semble-t-il, sous le régime de la terreur mis en place par les Montagnards en 1793 et dans le cadre de la guerre de Vendée où l’idée de génocider les contre-révolutionnaires et par extension tous les vendéens a non seulement fait son chemin mais a été décidée formellement. Un certain nombre d’illustres historiens dénoncent d’ailleurs la non reconnaissance de ce génocide dans notre histoire alors que les documents sont là pour avérer les faits. Mieux même, les dispositions légales ordonnant ce génocide n’ont jamais été abrogées. Cette « stratégie » ne cessera ensuite de faire des émules : campagnes napoléoniennes, expéditions coloniales, etc., n’ont fait que révéler toujours plus l’intérêt qu’il y avait à bien mobiliser sa population et massacrer complètement celle de l’ennemi.

Au 20ème siècle, ce changement de cap qui tend à faire des populations à la fois les enjeux et les cibles des conflits se concrétise après deux guerres mondiales plus totales que les précédentes. A partir de 1947 donc, l’armée française achève la conceptualisation de la guerre totale pour élaborer une doctrine prête à l’emploi. Les généraux De Lattre et Beaufre qui dirigent cette refonte s’inspirent ouvertement d’Erich Ludendorff, l’une des principales figures militaires du IIème Reich allemand, viscéralement antisémite et anticlérical. Ce dernier considère que, l’Allemagne ne devant sa défaite de 1918 qu’à la subversion intérieure des Juifs et de l’église catholique, il est fondamental de garantir en tout premier lieu la bonne gestion de sa population. Adversaire d’Hitler au sein du parti nazi et relégué après l’accession de ce dernier au pouvoir, il lèguera sa pensée dans « la guerre totale » paru en 1936.

Pour Ludendorff, la guerre est aussi bien une fin qu’un moyen pour la suprématie de la race aryenne. Toute la société doit donc lui être asservie, tant dans ses composantes économiques que sociales. La guerre totale devenant ainsi l’alpha et l’oméga de la vie sociale, elle justifie une politique totale avec le lot de censure, de contrôle, de répression, de verrouillages que cela signifie. Il renverse en ce sens la célèbre formule de Clausewitz selon laquelle la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens, considérant que c’est le militaire qui doit primer sur le politique et non le contraire. En temps de paix, il faut préparer la guerre - un précepte inscrit en latin sur l’un des frontons de notre institution militaire (« Si vis pacem, para belum » : « si tu veux la paix, prépare la guerre ») et en temps de guerre, il faut anéantir l’ennemi.
Mais surtout Ludendorff insiste sur la nécessaire « cohésion animique du peuple » autour d’un général en chef dépositaire de tous les pouvoirs. Sans cette cohésion des âmes, le moral des troupes et de ceux qui produisent l’appareil de guerre serait rapidement miné par la propagande ennemie. Dans son esprit, « la cohésion animique d’un peuple, qui est et qui demeure la base nécessaire dans la conduite d’une guerre totale, ne saurait s’obtenir que par accord du fond racial et de la croyance religieuse, par l’observation consciencieuse des lois biologiques et psychiques et des caractéristiques de ce fond racial ». (2) [2]

Dans ce schéma de guerre totale, les distinctions intérieur/extérieur, civil/militaire, temps de paix/temps de guerre perdent de leur sens car l’ennemi peut être partout, chaque personne étant un combattant potentiel. Il faut dès lors organiser la défense du territoire contre les ennemis intérieurs.

L’une des conséquences immédiates de cette vision des choses, c’est la polarisation de la vie politique sur la distinction ami/ennemi. La figure de l’ennemi intérieur déjà bien présente au 19ème siècle dans les discours de défense sociale stigmatisant les délinquants, vagabonds et autres paria de la société responsables des troubles politiques, d’hygiènes, etc., devient une figure clé. La société peut être vue comme un organisme vivant menacé dans son équilibre par des éléments pathogènes et qu’il faut protéger en stimulant sa réponse immunitaire. L’ennemi est alors intérieur à double titre : il est dans la société et potentiellement en chacun de ses membres.

Employé à la chasse des ennemis de l’ordre colonial et impérialiste, ce socle idéologique est le pilier de la doctrine de la guerre révolutionnaire.

Durant la guerre d’Indochine, l’armée française est vaincue par un camp adverse moins doté en hommes et en armes. Lacheroy, l’un de ces officiers envoyés au front, se rend vite compte que l’organisation de l’ennemi sur ses arrières fait la différence, toute la différence. Les vietcongs sont embrigadés et conditionnés de la naissance à la mort et les effets en temps de guerre se font nettement sentir. Et là le déclic, la prise de conscience que la guerre de front, c’est du passé et qu’il faut raisonner en surface et avant tout assurer ses arrières. Et assurer ses arrières, c’est mettre en oeuvre les conditions d’une cohésion de la population et de son adhésion aux objectifs poursuivis. Bien sûr, ce n’est pas un vrai déclic car cela fait bien longtemps que la conscience de l’importance du « facteur humain » a émergé dans la tête des stratèges à galons. Mais depuis Lénine et surtout Mao, les consciences militaires s’aiguisent de plus en plus sur le sujet.

Le fond idéologique se retrouve évidemment sur le terrain juridique. Pour que cette doctrine et ses méthodes opérationnelles soient applicables, il faut une certaine dose de droit, ce qui suppose de trouver, parmi les chantres de ce fascisme, des hérauts constitutionnels qui soutiennent l’insoutenable. Et pour cela, les militaires français convoqueront un autre nazi : Carl Schmitt, devenu malgré ses opinions une référence universitaire pour sa théorie fulgurante de l’Etat qui donne une importance primordiale à la distinction ami/ennemi. Pour Carl Schmitt, cette distinction ne fait pas partie du politique, elle est le politique, tout le politique. Il revendique logiquement la vision hobbesienne du Léviathan selon laquelle l’abandon mutuel et consenti des souverainetés individuelles au profit d’un chef suprême est la seule à même de garantir la paix sociale. Le souverain, dit-il, est celui qui décide de l’état d’exception. Et s’il est autant revenu sur le devant de la scène depuis le 11 septembre 2001, c’est que les états d’exceptions pullulent avec la tendance fâcheuse à se faire de plus en plus permanents.

L’état d’exception résulte de circonstances exceptionnelles qui légitiment l’Etat dans sa propension à rompre l’ordre juridique normal pour assurer sa survie. D’où des débats interminables d’experts pour savoir si les états d’exception ressortent du domaine du droit ou du non droit. C’est selon : pour certains, on est en dehors du droit, pour d’autres, c’est une façon de légaliser l’illégal, pour d’autres encore, l’état d’exception caractérise l’interface entre le droit et le non droit…Mais quelle importance ? La question est de savoir qui, en dernier ressort, du monarque ou du peuple, doit avoir le pouvoir. Pour Carl Schmitt, la réponse ne soufre aucune ambiguïté : c’est le chef suprême qui doit décider. Il faut un régime absolutiste et non un gouvernement du peuple.

C’est rigoureusement dans cet esprit que la constitution de la 5ème république a été rédigée. Quand les circonstances l’exigent, le souverain doit pouvoir agir comme bon lui semble. Il est à la fois seul juge du caractère exceptionnel des circonstances et des mesures législatives et réglementaires spéciales que ces circonstances l’autorisent à prendre. La séparation des pouvoirs déjà largement illusoire est alors officiellement suspendue. Bien sûr, aucune singularité du droit français à voir en cela ! Les experts de droit constitutionnel reconnaissent depuis longtemps déjà cette potentialité de légalité totalitaire des systèmes juridiques modernes. En 1950, cela faisait dire à l’un d’entre eux qu’ « il n’y a aucune sauvegarde institutionnelle capable de garantir que les pouvoirs d’urgence seront effectivement employés dans le but de garantir la Constitution », que « les dispositions quasi dictatoriales des systèmes constitutionnels modernes, que ce soit la loi martiale, l’état de siège ou les pouvoirs d’urgence constitutionnels, ne peuvent exercer de contrôle effectif sur la concentration des pouvoirs » et que « par conséquent, toutes ces institutions courent le risque d’être transformées en système totalitaire si des conditions favorables se présentent. » (3) [3]

Certains en 1958 ont crié au scandale que constituait une constitution permettant à un seul homme de s’arroger les pleins pouvoirs. On leur répondait alors qu’il y avait tout de même un certain équilibre. Un équilibre qui sera davantage déséquilibré dès 1962 avec l’élection au suffrage universel direct du Président de la République dont on peut relever qu’elle ne pouvait que favoriser cette cohésion animique du peuple autour d’un chef…Chef qui déjà pouvait s’arroger tous les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires. Pour l’anecdote, le premier à avoir imposé pareille disposition est Napoléon 3. En avant pour la démocratie plébiscitaire et publicitaire. On relèvera aussi au passage que le calage du calendrier des élections législatives sur celui des élections présidentielles renforce encore davantage le président.

Résumons : la société est un organisme qui contient des agents pathogènes - les ennemis intérieurs désignés (sur une base plutôt raciale) - et il faut assurer un bon système immunitaire qui garantisse l’éradication de ces agents, sous peine de voir bientôt la situation pourrir. Pour ce faire, si les circonstances sont devenues « exceptionnelles », il faut avoir les mains libres pour employer les moyens qui s’imposent, juridiquement s’entend. Il convient en effet en particulier de ne pas avoir à s’embarrasser de libertés et droits fondamentaux par trop contraignantes, droit à la vie compris. Les questions de droit sont relativement accessoires dès lors que l’impunité est garantie mais tout de même il faut faire attention des fois que...Pour illustrer le décalage légal entre temps ordinaire et état d’exception, on peut par exemple relever qu’en cas circonstances exceptionnelles, la peine de mort pouvait être décrétée en France par un seul homme jusqu’en…2008, date à laquelle son abolition a été inscrite dans la constitution.(4) [4] Jusqu’à cette date, la loi Badinter n’était qu’une loi ordinaire dont l’application pouvait être suspendue dans le cadre d’un état d’exception.

Voilà esquissée la nature d’un système de répression qui, en France, dans les ex colonies mais aussi un peu partout ailleurs et notamment au Rwanda, aura plus que fait la preuve de son efficacité dans l’élimination de masse . (5) [5]

L’objectif de la DGR est donc le contrôle des corps et des esprits. Pour être en mesure à tout instant de localiser le poisson et lui faire sentir une présence constante et pesante, le quadrillage territorial, le fichage des populations et le contrôle des déplacements. Pour agir sur les esprits, le recours aux outils de la propagande moderne telle qu’elle s’est développée depuis le début du 20ème siècle. En particulier, on retiendra utilement que la peur rend les foules sensibles aux suggestions. Autrement dit, terrorisé, on ne pense plus et l’on gobe ce qui est suffisamment martelé comme Goebels l’avait retenu. C’est la théorie de l’homme récipient : il faut bien tenir le vase pour ensuite le remplir à sa guise de l’idéologie souhaitée. C’est en temps de paix que la population doit être conditionnée à stigmatiser l’ennemi intérieur. Dès lors, si les choses dégénèrent, il sera possible d’agir efficacement via la formation de groupes citoyens d’autodéfense, autrement dit de milices, via l’action des hiérarchies parallèles de l’Etat-Parti-Garnison, la prise de relais du militaire pour l’exercice du pouvoir, le basculement en régime d’exception et le « renseignement », c’est-à -dire la torture dont la fonction n’est évidemment pas de recueillir des informations mais de terroriser. Dans le jargon, on parlera d’action psychologique pour les populations amies et de guerre psychologique pour les populations ennemies.

C’est en effet en Algérie que cette théorie sera testée in situ pour la 1ère fois avec les « succès » que l’on connaît. Des écoles militaires seront créées sur place pour former moult officiers du monde entier. Parmi eux, un Belge, du nom de Marlière qui transmettra son savoir à l’un de ses collègues, Logiest, pour « gérer » l’indépendance du Rwanda, c’est-à -dire pour pérenniser une certaine tutelle de l’ex puissance coloniale.

Au Rwanda, les responsables extrémistes au pouvoir l’ont appliquée sous la supervision de parrains français ayant pleinement conscience que ce territoire constituait un terrain d’expérimentation idéal. Et pour cause ! Le Rwanda, avec son histoire toute particulière, n’avait jamais cessé depuis son indépendance d’être spécifiquement « profilé » suivant les préceptes de cette doctrine. Les Belges avaient sérieusement commencé le travail lors de l’indépendance (6) [6] et les Français avaient pris le relais dès 1975 avec la formation de la gendarmerie qui joue un rôle clé dans ce dispositif. En 1990, cela faisait alors 30 ans que les responsables rwandais s’aguerrissaient à la DGR, au besoin en venant se perfectionner à l’école de guerre à Paris, à l’IHEDN. Ce sera le cas notamment de celui qu’on surnomme le « cerveau du génocide », Théoneste Bagosora, qui croupit aujourd’hui dans les geôles du tribunal pénal international pour crime de génocide. Pas étonnant après cela que des chercheurs découvrent que la guerre révolutionnaire » était « dans tous les esprits » en octobre 1990 au Rwanda.

En 1990, après 15 ans d’une coopération étroite et ciblée, les responsables français connaissent très bien la poudrière que les Occidentaux ont fait du Rwanda en près d’un siècle alors que celle-ci est sur le point de s’enflammer. Ils n’ignorent rien de l’antagonisme racial Hutu/Tutsi, falsificateur et fantasmatique, que les « civilisateurs » ont inculqué pendant des lustres au plus profond des consciences rwandaises. Ils n’ignorent pas que pour contrer les velléités d’émancipation qui se font jour dans les années 50, l’église et la Belgique, le manuel de la guerre révolutionnaire en poche, vont opérer un renversement d’alliance et cristalliser définitivement dans la société rwandaise l’image du Tutsi arrogant, menteur, dominateur et cause de tous les maux rwandais. Enfin, ils n’ignorent pas plus que c’est la multiplication des coups tordus pour exciter ce racisme là , construit de toute pièce, qui va provoquer les pogroms anti-tutsi à la fin des années 50, au début des années 60 et en 1972-73.

Tout ce contexte, les stratèges français l’ont parfaitement intégré durant cette coopération. Connaître cette histoire pour ajuster le paramétrage de leur machine au cas rwandais, c’était leur coeur de métier. Autrement dit, en 1990, les Français ont depuis longtemps pris la température de la société rwandaise et ils sont les maîtres du jeu, les experts ès DGR. Et c’est le plus logiquement du monde que ce sont eux que les Rwandais sollicitent pour mettre la machine en route alors que le besoin politique s’en fait sentir. A l’heure des massacres, cette machine fonctionnera « à plein régime » nous dit Gabriel Périès. Et demandant ce que la France savait au moment des faits, il répond sans détour : « tout ou presque tout ».

Vu sous cet angle, le constat d’une France qui de 1990 à 1994 sera restée sur le terrain sans jamais lâcher ses apprentis génocidaires, contemplant les dégâts en silence, prend une autre dimension.

Un laboratoire nous dit-on du Rwanda entre 1990 et 1994 ? On relèvera en tout cas que le terrain rwandais était idéal ! Très favorable sur le plan socio-historique, il n’avait cessé d’être « profilé » durant 40 ans alors imaginez les conditions initiales de mise à feu et à sang au début de « l’expérience » en 1990 ! Mais qui sont les expérimentateurs au fait ? Les seuls Rwandais en charge du programme ? C’est plus confortable de le penser mais c’est aussi peu réaliste que déplacé tant les politiques et militaires français alors aux commandes savent de quoi il retourne. Ils connaissent le Rwanda et savent, précisément, que la DGR consiste, à travers un dispositif opérationnel très élaboré, à cultiver le racisme au sein d’une population et à réveiller et attiser la haine lorsque le basculement dans l’horreur est politiquement opportun.

Il est vraiment fondamental d’avoir pleinement conscience et de ne jamais oublier ce qu’Alison Des Forges (7) [7] faisait déjà observer aux députés de la Mission d’information parlementaire en 1998, à savoir que le génocide des Tutsi au Rwanda n’a pas été le résultat des forces impersonnelles de l’Histoire mais bien le résultat de décisions politiques concrètes prises par des hommes politiques tout le long d’un processus initié à la fin des années 80. Il s’agit d’un crime de masse, d’un crime d’Etat perpétré par des acteurs qui n’auront eu de cesse d’activer tous les rouages de cette machine conçue pour des crimes de masse.

Cette intention spécifique d’individus d’en tuer d’autres pour ce qu’ils sont à leurs yeux et le passage à l’acte qui s’ensuit caractérisent le crime de génocide. A cet égard, on relèvera que les actes de génocide commis contre les Tutsi rwandais dès 1990 et qui jalonneront toute la période allant de 1990 à 1994 ont été détachés du génocide lui-même par l’ONU puisque le tribunal pénal international pour le Rwanda créé en novembre 1994 a vu sa compétence restreinte à la seule année 1994. Au-delà cette infamie qui déjà pose question, comment le conseil de sécurité de l’ONU a-t-il pu considérer que remonter à janvier 94 garantissait que l’on puisse appréhender toute la phase de planification ? Ne doit-on pas faire le lien avec le départ officiel du gros des troupes françaises en décembre 1993 ? Ne s’est-il pas agi de limiter l’exposition de l’implication française aux foudres de la justice internationale ? A s’y pencher de plus près, il semble évident qu’il s’est agi de garantir une certaine impunité dans les statuts même du TPIR. Il ne restait ensuite, pour qu’aucun des occidentaux pouvant être présumés coupables ou complices ne soit déféré devant le TPIR (ses statuts ne pouvaient décemment l’interdire), qu’à bien tenir les juges, leur fournir peu de moyens, et évidemment surtout refouler les informations susceptibles de légitimer l’action de la justice dans l’opinion.

En France, ç’aura notamment été le rôle de la Mission d’Information Parlementaire présidée par Paul Quilès, ancien ministre obligé de François Mitterrand, que de faire digérer médiatiquement cette implication dont on entendait parler sans trop savoir ce qu’elle recouvrait. Après avoir rejeté moult témoignages qui ne cadraient pas avec la ligne de défense préétablie, oublié d’entendre des protagonistes clés, esquivé les questions qui fâchent et refoulé en annexe la masse d’information reflétant l’esprit de la France au Rwanda, tous les parlementaires de la mission à l’exception de Jean-Claude Lefort qui ne signera pas le rapport, avaient beau jeu de conclure que l’exécutif français avaient commis des erreurs mais rien de plus. Une mission de communication plus que d’information comme il se doit. Tout ça avec la complicité des médias pour désamorcer le plus grand scandale de la République ! « Ils ont été bien à la mission QUILES, ils nous ont évité le TPIR » confiera plus tard un général à Gabriel Périès.

Pour conclure ici, si l’on garde bien à l’esprit que la DGR et ses avatars ont pour but de faire en sorte que la société s’immunise d’elle-même contre les troublions qui remettent en cause l’ordre dominant, il faut avoir conscience que la diffusion de cet « esprit de défense » si particulier qui a pour but de conquérir les individus, corps et âmes, c’est la mission on ne peut plus officielle, depuis plus de 60 ans, de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN) rattaché au Premier ministre. Chaque année, des centaines d’auditeurs cooptés parmi les « cadres de la Nation » (politiques, militaires, journalistes, professeurs, magistrats, hommes d’affaires, etc.) sont sensibilisés et appelés à proposer des « améliorations » au gouvernement. Une fois leur stage accompli, ils peuvent aider à enfoncer le clou et asseoir toujours davantage, à travers l’enrobage marketing qui va bien, la légitimité de politiques qui en réalité génèrent des actes criminels et des horreurs innommables. Un certain nombre des génocidaires rwandais sont d’anciens auditeurs. Il en va de même pour nombre de leurs complices civils et militaires français…

C’est cette nébuleuse pourrie, cette mouvance « sécuritaire » qui se charge de notre esprit de défense et qui façonnent notre politique de défense et de maintien de l’ordre dans laquelle sont englouties chaque année des dizaines et des dizaines de milliards d’euros.

Nul doute qu’il y a là un chantier citoyen d’investigation et de déconstruction absolument gigantesque et qui devient des plus urgent - c’est un euphémisme - dès lors que l’on comprend toute la responsabilité de cette toile fasciste dans l’aliénation des consciences.


Cet article est une ébauche et un appel à travailler collectivement le sujet.

Association France-Rwanda-Génocide, Enquête, Justice et Réparations
http://www.francerwandagenocide.org/

[1(1)Une guerre noire, La découverte, 2007

[2(2) La Guerre Totale, p. 86, éditions Perrin de 2010

[3(3) FRIEDRICH C., Constitutional Government and Democracy, Boston, Ginnand, 1950, pp. 828 et 829.

[4(4) analyse de la décision du conseil constitutionnel du 13 octobre 2005 au lien suivant : http://www.droits-fondamentaux.org/IMG/pdf/df5caadpm.pdf

[5(5) lire une guerre noire, voir l’école française les escadrons de la mort

[6(6) les managers militaires belges venaient de recevoir les enseignements de l’école française lorsqu’ils décidèrent de les appliquer au Rwanda pour éviter la reproduction des mésaventures qu’ils avaient connues au Congo voisin où il avait fallu en venir (avec le concours de la CIA en particulier) à assassiner Patrice Lumumba.

[7(7) Reconnue pour ses travaux et ses recherches sur le génocide et auteure notamment avec Human Rights Watch et la FIDH de Aucun témoin ne doit survivre publié aux éditions Karthala en 1999.


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