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Reporters Sans Frontières, la liberté de la presse et mon hamster à moi.

Sur le site du magazine états-unien The Nation on trouve l’information suivante :

Le 27 juillet 2004, lors de la convention du Parti Démocrate qui se tenait à Boston, les trois principales chaînes de télévision hertziennes des Etats-Unis - ABC, NBC et CBS - n’ont diffusé AUCUNE information sur le déroulement de la convention ce jour-là . Pas une image, pas un seul commentaire sur un événement politique majeur à quelques mois des élections présidentielles aux Etats-Unis. Pour la première fois de l’histoire des Etats-Unis, le plus vieux parti politique du pays a été totalement ignoré par les plus grands médias du pays. Une première pour "la presse la plus libre de la planète"...

Bonjour,

Vous avez déjà vu un hamster en cage ? Mignon, n’est-ce pas ? Tout petit, j’étais fasciné devant le spectacle d’un hamster courant dans l’inévitable roue qui garnissait sa cage. Il faut bien dire qu’il n’avait pas grand chose d’autre à faire, le pauvre. Il faut dire aussi que les choses ne se sont guère arrangées pour lui depuis l’instauration des 35 heures. Bref, il courait, courait le hamster derrière une hypothétique médaille d’or de l’ennui carcéral.

Il fallait être un humain doué d’une intelligence supérieure pour s’apercevoir qu’en réalité l’hamster faisait du sur-place. Et comme j’étais justement doué d’une telle intelligence, je suis rapidement arrivé à la même conclusion, agrémenté d’une opinion - un peu péremptoire, certes, mais j’étais tout petit, rappelez-vous. Et cette opinion à l’époque était la suivante : "il n’y a rien de plus con qu’un hamster".

Il m’a fallu un certain temps - le temps de frotter ma peau burinée contre le revêtement anti-adhésif des casseroles médiatiques - pour comprendre à quel point j’avais tort. En réalité, il existait bien un être encore plus con qu’un hamster et j’hésite encore à vous révéler son identité. Mais j’en ai déjà trop dit, ou pas assez, alors tant pis, je vous le dis : plus con qu’un hamster, il y avait moi.

Non, je vous en prie. Epargnez-moi vos consolations maladroites, votre condescendance humiliante, vos justifications déplacées, votre sympathie à retardement... Jugez plutôt sur pièces : j’ai longtemps admis sans sourciller l’idée - sans cesse rabâchée, martelée, imposée - que "La liberté de la presse est le meilleur garant de la démocratie". Message subliminal colporté aujourd’hui par cette officine de bras cassés qui se nomme Reporters Sans Frontières.

J’adore décortiquer ces idées qui traversent la société comme une colonne de GI’s traverse le désert Irakien : droit devant, sans poser de questions. Les formes sombres calcinées sur le bas-côté de la route ne sont jamais interviewées. Dommage pour elles. Dommage pour nous.

En vérité, "La liberté de la presse est le meilleur garant de la démocratie" sonne comme une injonction divine. Son apparente évidence paralyserait et laisserait sans voix même le plus déjanté des commentateurs sportifs brésiliens. C’est vous dire si le travail de critique est rude, politiquement incorrect et risqué. D’où mon empressement à le faire.

Ce n’est d’ailleurs pas tellement que j’aurais changé, c’est juste que je viens de m’en rendre compte. Et n’allez surtout pas croire que j’aurais soudainement décidé de couper les cheveux des mouches en quatre. Si chaque mot à son importance, et je le crois, nous sommes en présence ici d’une arnaque intellectuelle de première grandeur qui, comme toutes les idées similaires, projettent un écran de fumée sur la réalité des choses et participent au maintien d’un statu quo qui convient à une petite minorité. Après tout, "les idées (prétendument) dominantes d’une époque ne sont (jamais) que les idées (imposées) de la classe dominante de l’époque" disait - de mémoire - un barbu marxiste. Les mots entre parenthèses ont été rajoutés par mes soins, histoire de me donner aussi une petite dimension historique.

Procédons d’abord à une petite analyse de texte : "La liberté de la presse est le meilleur garant de la démocratie" disent-ils. On aurait pu dire "La liberté des journalistes..." (les individus), mais on dit "la liberté de la presse" (l’industrie). Nuance subtile mais ô combien importante pour l’inconscient collectif. Selon Serge Halimi, "L’information est devenue un produit comme un autre. Un journaliste dispose d’à peine plus de pouvoir sur l’information qu’une caissière de supermarché sur la stratégie commerciale de son employeur."

Alors gardons le parallèle et énonçons une nouvelle "vérité évidente" à la manière de RSF : "La liberté de la grande distribution est le meilleur garant des consommateurs". Et là , du coup, plus personne ne rigole. Et que dire de ceci : "La liberté des promoteurs immobiliers est le meilleur garant des locataires" ? Et là , du coup, vous êtes bien pâle. J’aime bien aussi celle-ci : "La liberté des patrons est le meilleur garant des travailleurs". Et là , du coup, vous êtes au chômage.

En déclinant les exemples, l’absurdité de la chose prend toute son ampleur.

Oui, je sais, on me rétorquera que je joue sur les mots, que "liberté de la presse" n’est qu’une manière comme une autre de dire "liberté des journalistes". Je pense que non. A l’heure où l’attrait du libéralisme (économique) bat de l’aile partout dans le monde, il devient essentiel de sauvegarder la mainmise sur ses moyens de propagande. Sous un pseudo-défense de la démocratie, on voudrait nous faire croire que la liberté (de fusionner, de se vendre comme un paquet de lessive, de se multinationaliser et même de nous mentir) de la presse serait un garant de nos libertés. Comme par hasard, les dernières lois états-uniennes de réglementation des médias (des lois de "non-liberté de la Presse") viennent d’être abrogées aux Etats-Unis par une administration qui a déjà largement démontré son attachement à la démocratie, n’est-ce pas ? Et pour quels résultats ? Les plus grands "fournisseurs d’informations" de la planète (i.e. les médias états-uniens) sont à présent l’objet d’OPA sauvages, de méga-fusions, de prises de contrôle réciproques... Et pour quel(s) résultat(s) ?

Bon, admettons que je joue sur les mots. Alors nous dirions "La liberté des journalistes est le meilleur garant de la démocratie". Ah bon ? Etrange chose que d’affirmer que le meilleur garant de la démocratie soit la liberté d’une catégorie socioprofessionnelle, et d’une seule, fusse-t-elle journalistique. Pourquoi pas "La liberté des travailleurs sur leur lieu de travail est le meilleur garant de la démocratie" ?

Le ridicule de la chose atteint son comble lorsque RSF défend les médias monopolistiques et ouvertement putschistes du Venezuela - sous prétexte que Chavez aurait froncé des sourcils à l’encontre de ceux qui ont tout fait pour éliminer un président démocratiquement élu et respectueux de la constitution de son pays. Encore plus ridicule lorsque la même RSF s’abstient (refuse) de défendre les seuls journalistes en prison au Venezuela (emprisonnés par des forces antichavistes), à savoir ceux des médias communautaires... Mais il est vrai que ces derniers n’étaient pas au service de "la presse"... Ils n’étaient au service que de l’information. Nuance.

Alors où commence et où s’arrête cette fameuse liberté de la presse ? La liberté de la presse inclut-elle les appels au coup d’Etat ? La liberté de la presse inclut-elle la liberté des journalistes de se faire rémunérer par une puissance étrangère dans le but de renverser le gouvernement de son pays ? La liberté de la presse inclut-elle le silence ? La liberté de la presse inclut-elle la censure ? La liberté de la presse inclut-elle la monopolisation des médias par une minorité ? La liberté de la presse inclut-elle le foutage de gueule quotidien qu’on nous impose au journal de 20 h sur les chaînes nationales payées avec l’argent des contribuables ?

En réalité, la liberté de la presse n’est que la liberté des propriétaires des moyens de communication. Je ne suis pas convaincu que nos intérêts respectifs soient partagés.

Et qu’ils ne viennent pas me casser les pieds pour quelques (rares) véritables informations sur la guerre en Irak ou sur certaines réalités autour de Bush. J’affirme que sans Internet, et la pression forcément exercée par la base qui veut savoir, comprendre, la "presse" (celle qui s’admire et se congratule tant) n’aurait pas bougé le petit doigt... Et oui, c’est la "démocratie" de l’Internet qui a - un peu - sauvé notre droit à l’information.

Non, ce n’est pas la liberté des journalistes encartés, encore moins celle de "la presse", qui est importante. Ce qui est important, c’est la liberté d’informer, et ce n’est pas la même chose. Ce qui nous amène directement à la "possibilité" de s’informer. Et oui, à quoi sert la "liberté" de s’informer sans la "possibilité" de s’informer ? Nous y voilà . Car c’est justement cette liberté-là qui est désormais mise en danger par la presse elle-même. Celle qui est censée être le meilleur garant de la démocratie.

"Si tu n’es pas pour la liberté de la presse, tu es donc pour la censure ?". Ha, ha, ha. Je l’attendais celle-là . Merci de m’avoir posé la question. Elle est bien bonne car ça fait une heure que je dis le contraire. Le problème est le suivant : que se passe-t-il lorsque la censure - ou la non-information - est le fruit de la presse elle-même ? C’est d’autant plus vrai que le contraire de "liberté" n’est pas "censure" (comme certains voudraient nous le faire croire), mais "contrôle". Contrôle qui par ailleurs existe déjà  : celui exercé par les actionnaires des sociétés de presse. C’est pourtant simple : le contrôle de facto de l’information par une minorité n’a rien à voir avec la démocratie.

Soyons clairs. Je ne demande pas que l’on censure les propos du président des Etats-Unis. Je réclame simplement le droit d’être informé aussi sur ceux de Fidel Castro - par exemple. Je ne demande pas que l’on empêche tel ou tel journaliste de s’exprimer à une heure de grande écoute, je remets en cause le droit régalien arrogé par celui-ci pour occuper tous les soirs le petit écran. Quoi ? Il n’y aurait donc personne d’autre dans ce foutu pays pour nous informer avec, disons, un éclairage différent ?

"T’as qu’à changer de chaîne". D’accord. "T’as qu’à acheter un autre journal". OK. Déjà entendu. Je l’ai fait. Résultat : je ne regarde plus la télé et je ne lis plus les journaux. Et pour vous dire la vérité, j’en suis arrivé au point de cultiver ce petit espoir secret : que nous soyons de plus en plus nombreux à laisser tomber ces abrutis et qu’ils crèvent comme ils ont vécu : par et pour l’argent. Je plaisante. Un peu.

Alors que diriez-vous de la phrase suivante : "la possibilité de s’informer est le meilleur garant de la démocratie". C’est déjà mieux, non ? Cela induit beaucoup de choses. Par exemple, qu’une véritable démocratie ne saurait exister sérieusement sans une démocratisation de la presse. La liberté de la presse ne garantit aucunement la démocratie. La presse ne fait au mieux que refléter l’état de la démocratie. Il arrive même que la presse soit le principal prédateur de la démocratie. L’histoire du Chili, du Nicaragua et (presque) du Venezuela nous le montre. Et ce ne sont que quelques exemples pris au hasard dans ma mémoire.

Vu sous cet angle là , les Cubains, par exemple, qui lisent Granma et reçoivent aussi une vingtaine de radios états-uniennes ont plus de possibilités de s’informer qu’on voudrait nous faire croire. On peut d’ailleurs constater tous les jours que les Cubains sont globalement mieux informés que le quidam moyen de nos propres contrées... Ô ! doux paradoxe des temps modernes où le premier venu d’une "dictature féroce" du tiers-monde connaît mieux la marche du monde que le premier parvenu du Texas.

Et personne ne semble avoir remarqué que si la presse cubaine ne dit pas tout, c’est vrai (existe-t-il d’ailleurs une presse qui "dit tout" ?), on ne l’a jamais encore prise - à ma connaissance - en flagrant délit de mensonge. Ô ! autre doux paradoxe des temps modernes : la presse "contrôlée" d’une "dictature féroce" du tiers-monde ne dit pas tout mais ne ment pas, tandis que la presse "libre" de chez nous dit tout et n’importe quoi et ment assez souvent...

Personne n’est parfait.

Défendre la liberté de la presse, c’est défendre une industrie. Défendre le droit à l’information, c’est défendre une idée. Idée mise à mal justement par l’industrie de l’information elle-même. Alors ne nous trompons pas de combat, comme certains nous y invitent...

Si s’informer est un droit pour tout citoyen, alors informer est un "devoir" pour la presse, pas une "liberté".

Alors, à moins de jouer aux hamsters dans la petite roue de Reporters Sans Frontières et autres barons de l’industrie médiatique, ce n’est pas la liberté de la presse qui est le meilleur garant de la démocratie, c’est la (véritable) démocratie qui est le meilleur garant de la liberté (réelle) de la presse.

Ne leur en déplaise, la "liberté de la presse" a bien des limites. La Liberté de la Presse s’arrête exactement là où commence Mon Droit à Une Véritable Information.

Vous pouvez me citer.

Viktor Dedaj
"défenseur des messes laborieuses"
Aout 2004.
vdedaj@club-internet.fr.

Viktor Dedaj est le webmaster de Cuba Solidarity Project et vient de publier (septembre 2005) avec Danielle Bleitrach et Maxime Vivas Les États-Unis DE MAL EMPIRE Ces leçons de résistance qui nous viennent du Sud, Aden.


EN COMPLEMENT :

Le livre est arrivé : La face cachée de Reporters sans frontières (De la CIA aux Faucons du pentagone), par Maxime Vivas, novembre 2007.

Les USA financent Reporters Sans Frontières, par Diana Barahona.

Cuba : Les US financent des groupes anticastristes à l’étranger, par Laura Wides-Munoz - Associated Press.

Journalisme à la carte contre Cuba, par Carlos Fazio.

Reporters Sans Frontières et Cuba : L’ art de se tirer une balle dans le pied, par Viktor Dedaj.

Les Mensonges de RSF - suite mais sûrement pas fin, par Viktor Dedaj.

Edifiant ! : Déclaration du Secrétaire d’Etat adjoint US Robert Noriega à propos de Cuba.
A lire jusqu’au bout.

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Daniel Santiago,prêtre salvadorien
cité dans "What Uncle Sam Really Wants", Noam Chomsky, 1993

Commandos supervisés par Steve Casteel, ancien fonctionnaire de la DEA qui fut ensuite envoyé en Irak pour recommencer le travail.


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