En novembre 2011après mon retour d’un voyage au Tibet, j’ai été invité par la chambre de commerce Gréco-chinoise à intervenir librement dans un colloque qui se tenait à Athènes.
La Grèce et le Tibet n’étant pas des exemples de laïcité, j’ai malicieusement proposé de faire une conférence sur la thème de la laïcité. En voici des extraits.
Mesdames, messieurs,
Je suis particulièrement heureux d’être en Grèce où j’étais venu une seule fois (en mission politique). C’était en 1973. L’Europe était meurtrie par trois dictatures : l’Espagne du général Francisco Franco, le Portugal de Marcelo Caetano, la Grèce de Geórgios Papadópoulos
Aujourd’hui, l’Europe est une union de pays qui se réclament de la démocratie. En quelques décennies, les techniques les sciences, la productivité du travail, ont fait des progrès fulgurants dans le monde entier. Les peuples ont donc le droit de regarder l’avenir avec confiance.
Nous parlons, dans ce colloque, du développement du Tibet, arraché à la misère, à l’injuste répartition des richesses quand une minorité profitait tandis que la majorité souffrait dans la désespérance.
Je viens d’un pays où des médias, des hommes politiques et une partie de l’opinion publique s’inquiètent pour cette région chinoise.
Je suis de ceux qui voient des priorités ailleurs, et tout près.
La dictature des marchés rôde dans l’Union européenne. Des instances internationales animées par des comptables prétendent décider du destin de la Grèce, un pays souverain dont le génie a ébloui le monde et ouvert des voies nouvelles à l’humanité.
Alors, quand le peuple grec descend dans la rue, ce n’est pas le désordre filmé par les caméras de télévisions qui le suit, c’est sa grandeur qui revient, c’est le grondement d’un volcan qui se réveille, salué par Mikis Théodorakis, qui dans une récente lettre ouverte aux peuples d’Europe, rappelle que « la démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches ».
Je sais que chacun me comprend et sans doute ceux qui n’ont pas oublié que les dettes des Tibétains, souvent transmises dans les familles par héritage négatif, ont été annulées peu après la fuite du dalaï-lama en Inde en 1959.
En France, et dans d’autres pays européens, le 18ème siècle, le « siècle des lumières » a semé des idées nouvelles sur le gouvernement des sociétés humaines. Le sort des pauvres en a été transformé.
Les savants, philosophes, écrivains, impliqués dans la production de ces idées instruisaient la critique de l’absolutisme, affirmaient qu’il fallait favoriser le progrès économique, diffuser partout l’enseignement, favoriser la généralisation des techniques, combattre tous les préjugés. Ils professaient le primat des talents sur les dogmes et sur les privilèges de la naissance, la subordination des intérêts privés au système d’un État censé représenter le bien public. Ils prétendaient donner un sens au monde et trouver les outils intellectuels pour le transformer. Ils affirmaient que la raison peut et doit récuser les coutumes et les lois qui portent atteinte à la justice.
Le principe de laïcité cher aux Français
Même si le concept de laïcité trouve ses racines dans les écrits des philosophes grecs et romains, dans ceux des penseurs du siècle des Lumières, le néologisme « laïcité » (Du grec laikos : peuple.) est assez récent. Il est apparu au xixe siècle.
Le concept désigne le caractère des institutions qui sont indépendantes du clergé et des Églises. l’État est sécularisé.
C’est un principe d’impartialité, de neutralité de l’État à l’égard des Églises. Les croyances sont égales entre elles. L’Etat les respecte toutes de manière égale, il n’en reconnaît aucune. La liberté de croyance et de pratique est entière dans les limites de « l’ordre public ». L’État s’interdit d’intervenir dans les affaires religieuses, les religions n’ont pas le droit d’intervenir dans les affaires de l’Etat au nom d’un Dieu. L’Etat défend les droits de chaque citoyen contre des règles religieuses qui seraient en contradiction avec l’ordre public ou la loi civile.
En résumé, la laïcité suppose la stricte séparation de l’Eglise et de l’Etat et la suprématie de la loi civile sur les lois religieuses : la charia musulmane, le dharma bouddhiste, etc.
La loi française du 9 décembre 1905 y veille avec ses principes de non-ingérence réciproque.
Chez nous, la mise en œuvre de ce nouveau concept de coexistence entre le civil et le religieux n’a pu se faire sans remise en cause de prérogatives exorbitantes de l’Eglise, fruits de sa toute puissance passée, voire d’un totalitarisme politico-idéologique (autodafés, mises à l’Index, Inquisition, bûchers, le massacre de la Saint-Barthélemy…). En d’autres termes, la naissance de la laïcité s’est accompagnée de la disparition de certains privilèges religieux.
Les dispositions de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, n’ont pas fait l’objet d’une négociation entre l’Église Catholique et le législateur. Ce fut un combat dans lequel la République a voulu voir un élargissement des libertés et l’Eglise une persécution. Elles ont été imposées comme une nécessité supérieure pour le respect de toutes les croyances et pour assurer la suprématie de l’Etat dont les représentants ne sont pas choisis par le Vatican, mais dans les bureaux de vote, par le suffrage universel, clé de la démocratie.
Qu’est-ce que la cohabitation harmonieuse des différentes croyances ?
L’article 28 de la loi de 1905 dispose : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépultures dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions ». On ne détruit pas ce qui existait avant la loi de 1905, mais on ne construit plus rien de religieux dans l’espace public qui est ainsi rendu un peu plus neutre.
Il est également interdit d’occuper la rue pour des prières ou autres démonstrations religieuses.
Il est interdit également d’arborer des signes ostentatoires d’appartenance à une religion dans les administrations publiques.
Les élus de la nation ne doivent pas faire référence à leur croyance ou invoquer Dieu dans leurs activités.
Ainsi, aucun croyant français, quelle que soit sa confession ne se sent offensé, pas plus que ceux qui ne croient pas.
Je sais que les choses sont vues différemment en Grèce dont la Constitution fait référence à la Sainte Trinité, où le prosélytisme des religions autres que l’orthodoxie grecque est interdit, etc.
Mais en Grèce, ce n’est pas l’Eglise qui gouverne, aucun pape, gourou ou demi-dieu vivant ne prétend que le miracle de sa réincarnation le désigne comme chef spirituel et temporel du pays. En dépit de leurs différentes approches, ni la France, ni la Grèce ne sont des théocraties. Les grecs élisent leurs représentants et vont même jusqu’à penser parfois à organiser des référendums.
Le Tibet d’hier était une théocratie.
Qu’est-ce qu’une théocratie ? Un pays justement où les institutions sont dépendantes du clergé et d’une Église. Un pays où une religion régit la vie publique au nom de Dieu. La loi religieuse prévaut sur la loi civile. La gestion des affaires du pays est confiée aux religieux. Les libertés civiles, s’arrêtent où commence la loi de croyants.
L’Église dominante s’autorise à définir ce qui est religion et ce qui ne l’est pas. Dans les théocraties, il y a une religion officielle, hégémonique, qui exclue plus ou moins radicalement les autres et qui nie l’athéisme.
Ecoutons Alexandra David Néel, parler du Tibet des dalaï-lamas. A-D. Néel était une grande exploratrice française, spécialiste du Tibet et amie du dalaï-lama : « La souveraineté du clergé y est fortement établie. Le monarque absolu du pays en est le grand chef religieux, un pontife tenu pour supra-humain ».
Le Tibet était une dictature des moines intouchables, quadrillant la population pour faire respecter le dharma.
De l’inconvénient à mêler foi religieuse et combat politique.
En France, des adeptes du bouddhisme ne font pas la différence entre le dalaï-lama et le bouddhisme, entre le bouddhisme et le Tibet.
Nos médias et, par suite, une partie de la population et de classe politique croient défendre la liberté et la liberté religieuse en soutenant le combat pour l’indépendance du Tibet.
L’histoire de toutes les religions nous montre que la libre pratique de la foi est incompatible avec des combats politiques (exemple : la religion musulmane, surveillée en France jusque dans les mosquées).
D’aucuns, dont je suis, se positionnent pour le droit des bouddhistes à pratiquer un culte qui, en ne se transformant pas en cheval de Troie d’une ambition politique, ne se mettrait pas en situation d’être combattu. Je lis dans un Rapport de groupe interparlementaire d’amitié du Sénat français daté du 17 octobre 2007 : « La religion tibétaine, soupçonnée - non sans raison - d’avoir un lien avec la dissidence politique et le « séparatisme », demeure sous haute surveillance » (au Tibet).
Le renoncement par les religions à mener des combats politiques ouverts et leur engagement à respecter les Institutions favorisent la liberté du culte (les prêches dans les églises catholiques ne font l’objet d’aucune surveillance en France).
Jadis, l’arrogante puissance de l’Eglise s’opposant à l’évolution de la société en soutenant les privilèges du roi, des nobles et les siens propres, a conduit à sa persécution pendant la révolution de 1789.
Dès l’instant où l’Eglise catholique a accepté le principe de laïcité en France, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, elle a accédé à une vie paisible, elle a bénéficié de la neutralité de l’Etat, lequel la protège contre d’éventuels actes anticléricaux.
On voit bien que se démarquer du dalaï-lama ce n’est pas s’attaquer au bouddhisme, c’est au contraire le protéger.
Le renversement de la tendance du bouddhisme à décliner, à supposer que cela soit possible à notre époque, ne peut passer par des combats politiques d’arrière-garde, par des revendications territoriales, par le refus de respecter les autres croyances, par des chasses aux croyants déviants, par un enseignement religieux (exclusif des autres croyances ou des non-croyances) et par des ruses médiatiques qui ne résistent pas à l’examen et que le temps va dévoiler.
Je vous remercie ».
Maxime VIVAS
