Le travail sous la toise de la crise du capitalisme

Yann FIEVET
La crise du capitalisme – dont l’origine est bien antérieure à l’effondrement récent de la finance internationale - devrait être le prétexte de remises en cause tant théoriques que pratiques afin de commencer à construire une société plus juste et plus écologique. En ces temps de basses eaux du mouvement social c’est au contraire l’exacerbation des causes du « malheur » capitaliste qui l’emportent. La question du travail est à cet égard l’un des exemples les plus significatifs de la soumission des individus à des impératifs qui leur échappent.

Nous refusons d’accepter l’idée que le capitalisme n’a pas d’avenir durable autre que dans l’entretien coupable d’une minorité nantie au détriment de multitudes paupérisées. Ce que nous nommons la crise pour nous persuader du caractère passager de ses manifestations les plus profondes ne sera pas l’occasion d’une réflexion – et d’un début de traduction dans le vécu des individus - pour bâtir des sociétés enfin capables de faire vivre dignement la majorité des hommes et de préserver les écosystèmes. Rien n’étant fondamentalement remis en cause dans l’ordre économique dominant les tendances lourdes des trente dernières années vont poursuivre leurs funeste entreprise de délitement du tissu social. C’est dans ce contexte que les métamorphoses du travail doivent être appréhendées. Le prétexte de la crise est commodément utilisé à la fois pour intensifier les transformations déjà à l’œuvre et pour inventer les « innovations » destinées à tirer plus de parti encore du travail en tant que marchandise asservie au capital et à ses détenteurs.

La place « moderne » du travail

On ne peut comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans l’univers bouleversé du travail sans revenir aux origines de l’idée contemporaine de travail. Celle-ci apparaît avec le capitalisme manufacturier du dix-huitième siècle. Cependant, il faudra attendre encore longtemps pour que la production matérielle soit régie par la rationalité économique. Le capitalisme manufacturier puis celui de la première grande industrie cohabitent avec l’industrie domestique. Ainsi, la production manufacturière textile ne fait pas disparaître complètement les tisserands à domicile. La nouveauté de « l’esprit du capitalisme », c’est l’étroitesse unidimensionnelle indifférente à toute considération autre que comptable (rationalisation sur la base d’un calcul rigoureux). La rationalité économique a été longtemps contenue par la tradition et d’autres formes de rationalité, d’autres buts ou intérêts qui lui assignaient des limites. Le capitalisme industriel n’a pu prendre son essor véritable qu’à partir du moment où la rationalité économique s’est émancipée de tous les autres principes de rationalité.

La rationalisation économique du travail n’a pas consisté simplement à rendre plus méthodiques et mieux adaptés à leur but des activités productives préexistantes. Ce fut une révolution, une subversion des modes de vie, des valeurs, des rapports à la société et à la nature. L’activité productive cessait de faire partie de la vie pour devenir le moyen de « gagner sa vie ». Le temps de travail et le temps de vivre était désormais disjoints. Le but essentiel du travail est alors de gagner de quoi acheter des marchandises, ou des services quand l’économie devient majoritairement tertiaire. Le nouvel individu social ne produit plus rien de ce qu’il consomme et ne consomme plus rien de ce qu’il produit.

Au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, L’immersion entière des sociétés modernes dans « l’esprit du capitalisme » va permettre l’intégration fonctionnelle et ainsi conduire à la désintégration sociale. L’argent gagné permet une forme de satisfaction plus importante que la perte de liberté qu’implique le travail fonctionnel. La régulation incitative par le consommationnisme a une efficacité qui dépasse sa fonction initiale et provoque une mutation culturelle. Les consommations compensatoires sont proposées à l’individu privé en tant que protection et refuge contre l’univers collectif et conduit à la désagrégation des réseaux de solidarité et de cohésion sociale. Il s’agit d’une « socialisation asociale », dont André Gorz a précisément défini les implications, qui conduit au renforcement des pouvoirs prescriptifs de l’Etat et conduit ainsi à une scission entre la Société et l’Etat. Le candidat-gestionnaire expose sa conception du rôle qu’il entend jouer en démontrant sa compréhension des intérêts individuels et sectoriels d’électeurs qu’il tient pour incapables de se déterminer en fonction de questions d’intérêt général ou de questions de société. L’électeur est sollicité en sa qualité de consommateur et de client par une propagande électorale comparable à la publicité commerciale.

Le temps de la vie n’est plus alors géré en fonction du temps de travail, c’est le travail qui doit trouver sa place subordonnée à un projet de vie.

La pathologie du travail

C’est dans le contexte ici rappelé que s’inscrit la superbe hypocrisie du discours dominant relatif à la place du travail dans la société dite post-industrielle. La plupart des « spécialistes » du travail refusent de voir cette place comme une pathologie au sens qu’Emile Durkheim donnait à ce concept sociologique. Le travailleur est devenu, qu’elle que soit sa position dans la hiérarchie salariale, dramatiquement schizophrène. La contradiction dont il souffre sans pouvoir la définir se mesure ainsi : le travail a été mis par l’Histoire du capitalisme à bonne distance de l’individu travaillant mais il est néanmoins demandé à celui-ci de s’y impliquer avec toute la bonne volonté que requiert la satisfaction des objectifs de rentabilité du pourvoyeur de l’emploi qu’il occupe. Cette contradiction fondatrice de la pathologie du travail moderne est complétée par une autre non moins perturbante. L’individu au travail continue - quoique l’on veuille y changer - d’être le porteur d’une histoire personnelle , d’une intelligence particulière et de valeurs socialisées car partagées avec d’autres. Le culte du résultat absolu et l’individualisation outrancière des situations de travail pour atteindre cet objectif par l’addition des performances individuelles se heurte à la personnalité complexe et profonde du travailleur. Doit-on chercher ailleurs l’origine des diverses manifestations de la « souffrance au travail » ?

Au taylorisme traditionnel, négation assumée de la créativité humaine, a succédé l’appel permanent à l’initiative individuelle. Cette nouveauté est perverse. En l’absence de prescription précise, jugé uniquement aux résultats, comment le salarié peut-il expliquer aux autres un échec toujours possible ? Il est de plus incapable d’argumenter sur la nature irréaliste de tel objectif prescrit. Il est rapidement renvoyé à lui-même,face à sa culpabilité.

Autre paradoxe : par l’instauration des « groupes de parole » on reconnaît le mal-être au travail Mais, cette reconnaissance est très ambiguë : jusqu’où cette prise en compte des problèmes psychologiques et sociaux, va-t-elle permettre le déploiement des horizons ouverts par les conflits de normes de l’activité de travail ? Au coeur de ces conflits agissent en nous des valeurs non comptables, préoccupées par ce que l’on nomme « le vivre ensemble ». La domination du capital pousse à la réduction de l’activité à une pure quantité. Si l’activité était reconnue comme conflit de normes, on introduirait au centre du système marchand un élément irréductible aux ratios chiffrés.

Le discours dominant nous dit aussi que le salarié doit apprendre à maîtriser son stress, et mieux encore qu’ils doit pouvoir tirer avantage du « bon stress ». On perçoit bien le grand intérêt de la mobilisation de ce vocable – au demeurant bien peu scientifique – amplifiée par une abondante littérature managériale , hélas reprise par les « sociologues de commande ». Cela permet de renvoyer au seul salarié la responsabilité de ses troubles, celle de les affronter et de tenter d’y remédier. L’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail affirme « qu’un état de stress survient lorsqu’il y a déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face ».l’environnement impose des contraintes et l’individu doit les affronter. On retrouve ici, en filigrane, la conception néolibérale de l’individu. défini en soi, évoluant dans un environnement sur lequel il n’a aucune prise. Il ne saurait être question pour lui d’envisager la plus petite des interrogations sur cet environnement – de plus en plus marchandisé et auquel ill. est par le consommationnisme pleinement associé -, encore moins sur la possibilité de le transformer. L’environnement constitue un donné immuable, quasi magique. Le salarié doit faire avec, s’adapter ou s’enfermer dans son mal-être.

Quelle pourrait être le début de la résolution de ce psychodrame social que constitue la négation du travail comme réceptacle de valeurs humaines socialisées ? Il faudrait retisser partout les liens entre les résultats du travail et leur contenu en termes d’activité humaine que la financiarisation tend à rendre invisibles. Dépasser cette contradiction argent-activité nécessite des luttes rendant visibles les gisements d’alternative que produisent au quotidien les conflits de normes dans le travail. Bref, construisons une écologie du travail fortement insérée dans la grande écologie sociale et politique. Immense et passionnant chantier !

Yann FIEVET

Auteur du livre « Le monde en pente douce. Chroniques d’un siècle mal commençant » , Editions Golias, août 2009.

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