De territoires en quartiers

Tout le monde connaît désormais cette phrase de Camus extraite de “ Sur une philosophie de l’expression ” parue dans la revue Poésie 44, en 1944 : « Mal nommer un objet, c’est ajouter aux malheurs de ce monde ». Camus reprendra cette forte pensée en 1951 dans L’homme révolté : « La logique du révolté est de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel ». Camus réagissait aux totalitarismes des années 30 et 40, à la propagande, à la manipulation des esprits.

Dans l’idéal, « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Mais que nous soyons dans la prose de tous les jours ou dans la poésie la plus élaborée, nous ne faisons que jouer avec les mots. Certes, les mots nous “ arrivent ” puisque nous sommes dans la langue, mais nous jouons autoritairement ou involontairement avec eux. Et c’est sûrement tant mieux. Car lorsque le langage cesse de trembler pour devenir prescriptif ou normatif, nous sombrons vite dans le prêt-à-penser, loin de l’objectivité, de la subtilité. Donc, certains, après Boileau ont pu penser – mon cher Orwell, entre autres – qu’il y avait un rapport direct, automatique, entre la pensée et le langage, que le langage était un reflet fidèle de la pensée et que notre pensée produisait un langage adéquat, en harmonie avec elle. C’est globalement faux. De même, on ne peut pas influer sur le réel en forçant la main au langage. En 2018, les députés ont voté à l’unanimité un amendement visant à supprimer le mot “ race ” du premier article de la Constitution (la République « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion »). Le problème est que, si les races n’existent pas, le racisme existe et qu’on ne l’éradique pas en supprimant un mot d’un texte officiel. Cela, c’est du wokisme à la zunienne qui dépolitise et tue le débat. Et c’est, en tout état de cause, raisonner à partir du point de vue du dominant, le dominé sachant parfaitement ce qu’est la discrimination due à la couleur de la peau.

Le capitalisme financier qui, désormais, domine le monde grâce, en particulier, à ses relais dans les médias grand public (mainstream), donc omniprésents, consensuels, sait parfaitement imposer du sens aux mots qu’il choisit quand bon lui semble. Cela lui est d’autant plus facile qu’il ne rencontre plus aucune résistance “ intellectuelle ” (l’esprit engagé dans la sphère publique). Le boy de Rothschild profère le mot « décivilisation » et hop, tout le monde embraye paresseusement, obséquieusement. Autrefois, quand les prix augmentaient, on parlait de « hausse des prix ». Maintenant, parce que la doxa en a décidé ainsi, on parle d’« inflation », un concept à la fois rassurant – ses conséquences peuvent être positives – et effrayant – le phénomène nous échappe d’autant plus que la cause première en est la perte de valeur de la monnaie alors que la richesse, quant à elle, n’augmente pas.

Parlons « territoires », un terme que l’on entend en gros vingt fois par jour à la radio et à la télévision. Le mot, généralement au pluriel, est utilisé à toutes les sauces par les politiques et les médias dominants. Il n’y a pas là paresse intellectuelle mais, au contraire, une construction très élaborée.

Le géographe Claude Raffestin donne du territoire (terra, la terre et orium, le lieu) une définition large : « un espace transformé par le travail humain ». Et il ajoute qu’un territoire implique l’existence de frontières ou de limites.

Les Anglo-saxons sont beaucoup plus précis que nous. Ils utilisent très peu le terme territory. Les géographes lui préfèrent les mots region, space, place, landscape. Le mot space dénote une dimension sociale, et aussi culturelle et politique (Wikipédia).

Il faut cependant noter que la notion de territoire verse rapidement vers le mythique. Certains territoires se veulent indépendants de la géopolitique, comme s’ils avaient existé de toute éternité. Ainsi, la bande de Gaza est un territoire bien utile puisqu’elle résout ou évacue tous les problèmes politiques. Les diplomates du monde entier ont joué avec ces territoires occupés, certains affirmant qu’Israel devait se retirer des territoires occupés, d’autres de territoires occupés. Or la résolution 242, rédigée d’abord en anglais, est ambigüe : « Withdrawal of Israel armed forces from territories occupied in the recent conflict ». C’est-à-dire : retrait de forces armées israéliennes de territoires occupés lors du récent conflit. Pour être plus précis et mettre un terme aux velléités d’Israel, il aurait fallu écrire : « Withdrawal of the Israeli armed forces from the territories occupied in the recent conflict (retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés etc.). Je ne sais si cela s’est fait en toute innocence ou de manière chafouine. Nous Français avons longtemps connu des “ Territoires d’outre-mer ” dont le statut était évidemment inférieur à celui des départements métropolitains. Aujourd’hui encore, des autorités s’accrochent à cette notion qui obscurcie la réalité. L’ancien Premier ministre Castex a pu, dans un seul discours, utiliser le mot “ territoire ” plus de vingt fois. Il exprima même son désir d’« expérimenter les territoires » (?) Le problème étant qu’institutionnellement, politiquement parlant, les Français sont des citoyens et qu’à ce titre ils ne sauraient résider dans des “ territoires ” mais dans des communes, des départements, des régions, une nation. Pour des humains, « expérimenter des territoires » les rapprocherait des animaux qui sentent et délimitent une portion de terre dont ils veulent éliminer ou, à tout le moins, éloigner les intrus. Du temps de la préhistoire, les humains vivaient dans des territoires où ils pêchaient, chassaient et, pour finir, cultivaient. Lorsqu’un territoire avait été pleinement utilisé, ces humains faisaient quelques kilomètres à la recherche d’un autre territoire. Ils étaient nomades et vivaient en tribus qui, parfois s’affrontaient. Pour ne donner qu’un seul exemple de territorialisation, l’installation des grands groupes ethnoculturels qui ont peuplé la Côte d’Ivoire s’est faite à partir de vagues migratoires. Ainsi les Mandingues en provenance du Mali ou de la Guinée se sont installés dans le nord du pays d’où ils ont rayonné selon les exigences de leur activité principale : le commerce.

Venons-en maintenant aux quartiers. Pour les géographes, les quartiers d’une ville se définissent par une physionomie ou un emplacement qui leur sont propres. Par un glissement qui est tout sauf innocent, les politiques et les médias dominants utilisent désormais le mot “ quartier ” uniquement en référence aux quartiers “ sensibles ” qu’habitent des populations socialement précaires, ethniquement “ différentes ” et dont on a raté l’intégration ces trente dernières années. Ces populations habitent dans de “ grands ensembles ”, une belle expression qui cache l’entassement et l’aspect répétitif de l’architecture. La France est peut-être le seul pays occidental ayant choisi exclusivement le modèle des barres et des tours pour pallier la crise du logement. Il n’y a pas de “ quartiers ” à Neuilly-sur-Seine ou au Vésinet, mais il y en a à Vaulx-en-Velin ou à la Duchère (Lyon). Et encore, n’utilise-t-on plus une expression qui fit florès jusqu’à la fin des années 50 : “ quartiers mal famés ” (peut-être plus dans les films en noir et blanc que dans la réalité d’ailleurs). On parle toujours de quartiers “ difficiles ”, tandis que les administratifs utilisent l’expression “ quartiers prioritaires ” pour désigner des quartiers qui, pendant trop longtemps, n’ont justement pas été la priorité des pouvoirs publics. Ces quartiers peuvent être rénovés (remis à neuf, modernisés dans le cas de Quartiers Prioritaires de la Politique de Ville) ou – pour reprendre un terme anglais moralisant – réhabilités (en conservant la structure et l’aspect d’origine, selon ce terme apparu dans les années 1970). C’est ainsi que le quartier Mermoz à Lyon est en phase de rénovation : consistant jusqu’alors en 100% de logements sociaux, il va devenir un quartier mixte, avec une offre de logements diversifiée. 500 logements sociaux vont être démolis, 450 réhabilités tandis plus de 800 nouveaux logements sont prévus.

Photo d’illustration : Brest.

COMMENTAIRES  

11/07/2023 20:46 par robess

Bernard gensane nous est précieux.neanmoins il se prend la les pieds dans le tapis en faisant l éloge de Camus " l homme révolte contre les totalitarismes( reprise de la théorie erronée d Arendt) "est resté totalement passif devant l ignoble comportements des gouvernements français durant la guerre d Algérie...l auteur de la Question l ayant souligné fort a propos ...alors Bernard des exemples oui mais des bons !!!

11/08/2023 17:30 par Fabienne Sartori

Je m’intéresse à la question des quartiers depuis plusieurs années. Récemment, mon ancien quartier a surgi dans l’actualité : Envoyé spécial, École : un directeur face aux dealers, (France 2, Jeudi 1er juin 2023). Comme l’auteur du texte ci-dessus le souligne, les mots sont importants. À Nîmes, la presse locale n’hésite pas à parler de citadelle, d’affaire d’Etat. Les journalistes reprennent le vocabulaire préfectoral : il s’agit de démolir, pour aérer et dédensifier. Le tout entouré de mots plaisants : citoyenneté, biodiversité, vivre-ensemble. Des opérations démolitions-reconstructions brutales qui ne règlent pas le problème de la délinquance. Mais il me semble qu’il faut aller plus loin dans l’analyse de la situation, d’autant plus qu’une riche bibliographie existe sur le sujet. L’ANRU est une opportune reprise en main des terrains et elle a permis l’émergence et la consolidation d’une classe sociale. Qui a envie que la situation évolue favorablement pour les classes populaires ? En juin 2023, la ville et les autorités estiment avoir traversé les émeutes sans trop de dommages, grâce à quelques intermédiaires associatifs et aux dealers eux-mêmes « pour ne pas effrayer leurs clients et préserver leur chiffre d’affaire. » (La gazette de Nîmes, n°1257).

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