Le Monde Diplomatique, février 2026

Pour Benoît Bréville, l’Amérique est sans fard et l’Europe sans vie : « Plus d’Europe pour contrer les États-Unis et leur imprévisible président ? Assénée jusqu’à plus soif par les dirigeants du Vieux Continent, cette réponse réflexe refoule une évidence qui n’a pas échappé à M. Donald Trump : en matière économique, sociale ou diplomatique, l’Union européenne ne fait pas la force. Elle encourage la soumission. »

Comment nier un génocide, demande Razmig Keucheyan ? : « S’il est relativement aisé, pour le gouvernement d’un État puissant, de perpétrer des massacres de masse, il est plus difficile d’assumer publiquement la responsabilité d’un génocide. Il faut donc minimiser, cacher, récrire l’histoire. Le cas du génocide des Arméniens (1915-1916), toujours contesté par le pouvoir turc, laisse apparaître les logiques et les méthodes d’un tel déni. »

Matt Bernardini et Morgane Fert Malka ont observé le ballet d’affairistes autour d’un gazoduc : « Détruits par un sabotage commis par une équipe ukrainienne probablement avec l’appui des États-Unis, les gazoducs Nord Stream, qui acheminaient du gaz russe en Allemagne, gisent au fond de la Baltique. Les États européens, qui prétendent se passer des hydrocarbures russes, ont exclu toute remise en service. Mais, dans les coulisses, Moscou et Washington se penchent sur leur avenir. »

La bataille culturelle ne suffit pas, estime Vivek Chibber : « Ces dernières décennies, les penseurs critiques ont mis l’accent sur le rôle de la « culture » dans la fabrique du consentement. Au point d’oublier, parfois, que l’hégémonie s’appuie aussi, et peut-être d’abord, sur des forces matérielles, des structures tangibles. Face à ce que Karl Marx appelait la « sourde pression des rapports économiques », il importe de ne pas se résigner. »

Selon Meriem Laribi et Marta Vidal, en Cisjordanie, le vin est au service de la colonisation : « Dans les territoires occupés de Cisjordanie, la vigne s’étend de plus en plus. Produits sur des terres confisquées aux Palestiniens, avec un soutien sans faille de Tel-Aviv, les vins israéliens prospèrent et s’exportent. Il suffit de quelques dissimulations pour faire oublier leur origine et les écouler sur le marché européen. »

Pour Peter Harling, Donald Trump veut faire le vide : « Un milliard de dollars. C’est le montant du ticket d’entrée exigé par M. Donald Trump pour qu’un État siège à son Conseil de la paix. Cette instance aux contours flous doit résoudre les guerres, dont celle qui se déroule encore à Gaza, malgré la proclamation d’un « cessez-le-feu ». Les Palestiniens, qui n’ont pas leur mot à dire sur leur propre avenir, sont ainsi effacés. »

Emil Pacha Valencia décrit le Japon et son « parti unique » : « Depuis 1955, une même formation dirige le Japon (presque) sans discontinuer. L’essor économique du pays, quatrième puissance mondiale ? C’est elle. L’alignement sur la croisade anticommuniste des États-Unis dans la région ? C’est elle. Et le retour à une logique de guerre froide ouvrant la possibilité d’un conflit avec la Chine, c’est encore elle. Plongée au cœur du Parti libéral-démocrate japonais. »

Hélène Duclos nous invite à comprendre le chaos du monde : « Depuis quatre ans, la guerre fait rage entre Kiev et Moscou. L’enlisement des pourparlers tient non seulement à l’intransigeance des Russes, mais aussi à la fermeté des Européens et à l’inconstance des États-Unis. Ces derniers ont fait machine arrière au sujet du Groenland. Mais l’ordre américain n’a, de fait, jamais vraiment cessé de régner sur le monde, y compris en Asie de l’Est, malgré la montée en puissance de la Chine. Pour conforter cette domination globale, Washington ne cherche plus tant à renverser les gouvernements qu’à les mettre au pas, comme au Venezuela. Voire comme en Iran, où la République islamique semble pourtant plus contestée que jamais. L’administration Trump n’ignore pas qu’un changement de régime à Téhéran aurait des conséquences majeures au Proche-Orient — l’un des si nombreux foyers de conflit actuels. »

Pourquoi le Groenland, demande Philippe Descamps ? : « Pour la première fois depuis la signature du traité de l’Atlantique nord en 1949, des troupes ont été déployées pour dissuader un membre de l’Alliance d’accaparer le territoire d’un autre membre. Le caprice impérialiste de M. Donald Trump pour le Groenland met ses « alliés » européens à l’épreuve. La surexposition géopolitique du Groenland doit probablement beaucoup à la carte du monde dessinée par Gerard Mercator en 1569. Pour représenter à plat le globe terrestre, le mode de projection cylindrique choisi par le géographe et mathématicien flamand défigure les régions polaires. Sur la plupart des planisphères publiés encore aujourd’hui, ce territoire autonome du Danemark apparaît de la taille de l’Afrique… alors qu’il est quatorze fois plus petit. Une même distorsion affecte les imaginaires au sujet des enjeux maritimes, militaires, ou mercantiles de cette île de 57 000 habitants, recouverte à plus de 80 % par une calotte glaciaire. »

Pour Hélène Richard, face à Moscou, l’Europe est dans l’impasse : « Célébrée comme un symbole d’unité et de vigueur, la politique européenne de soutien à l’Ukraine présente une contradiction majeure : en prolongeant une guerre qui ne peut être menée sans les Américains, les Européens se sont placés dans la main des États-Unis. À quel prix ? »

Pour la prochaine coupe du monde de foot, pas de billets pour les gueux (Florian Lefèvre) : Le Mondial masculin, qui aura lieu en Amérique du Nord du 11 juin au 19 juillet, s’annonçait plus ouvert, avec l’augmentation du nombre de pays participants. En réalité, le coût des billets, des hébergements ou des déplacements, ainsi que les restrictions dans l’attribution de visas éloignent plus que jamais l’événement du sport populaire. »

Le combat des marchands de journaux est aussi important que tous les autres (Roxane Volclair) : « Avant de se matérialiser par d’immenses fermes de serveurs, la diffusion de l’information reposait sur une constellation de marchands de journaux. Malgré des conditions de travail souvent éreintantes et le déclin des publications imprimées, les kiosquiers, libraires, maisons de la presse, livreurs et déposants s’évertuent à faire vivre ces lieux. Il est cinq heures et, comme tous les matins, M. Jean-Paul Guth ouvre les portes de son kiosque à journaux, avenue de Toulon à Marseille. Après avoir réceptionné les cartons tout juste arrivés du dépôt de presse, il récupère quelques exemplaires qu’il livre aux boulangeries et aux particuliers. À sept heures, le voilà derrière son comptoir, où il restera toute la journée, à l’exception de sa pause-déjeuner. Cela fait vingt-cinq ans que M. Guth répète cette routine, tous les jours. Il ne s’octroie de repos que les samedis et dimanches après-midi. Quant aux vacances, le quinquagénaire n’y songe même pas : « Je n’ai jamais pris de congés, à part le 1er-Mai », explique-t-il. Les revenus dégagés par son commerce ne le lui permettent pas. »

Prenons garde, selon Hélène Yvonne Meynaud, moins de prud’hommes signifie moins d’indemnités : « La négociation interprofessionnelle sur l’assurance-chômage doit permettre de réaliser 400 millions d’euros d’économies, selon l’objectif fixé par le ministre du travail. Le patronat voudrait y discuter du durcissement des conditions d’indemnisation après une rupture conventionnelle. Un dispositif qu’il a pourtant revendiqué à l’origine. »

On en sortira jamais des sondages et du bricolage (Alain Garrigou) : « Entre les élections municipales de mars, une dissolution à nouveau possible de l’Assemblée nationale et le prochain scrutin présidentiel, les entreprises de sondage ne vont pas chômer en France. Mais l’actuelle confusion politique ne plaide pas en faveur de leurs pronostics : que vaut une réponse lorsqu’on ne connaît ni les candidats ni les alliances, et que la date de l’élection est incertaine ? »

Tout comme de la misère de la fiction (François Bégaudeau) : « Avec quelques années de retard, le cinéma français s’est saisi du mouvement des « gilets jaunes ». Que faire d’un soulèvement – politique, populaire, et déjà diffracté en milliers d’images proliférantes – longtemps après qu’il est retombé ? Scénaristes et réalisateurs se sont posé la question. Pris dans les routines de l’œil et de la pensée, ils n’ont, hélas, pas trouvé la réponse. Pas encore. »

Pour Gérard Mauger, Jack London fut un vrai sociologue sociologue : « C’est en s’inspirant de sa propre vie, celle d’un trimardeur devenu écrivain à succès, que Jack London a composé son roman « Martin Eden » (1909). Trop souvent associé à l’aventure, aux grands espaces et à la vie sauvage, l’écrivain y manifeste un sens aigu du social. Il décrit le phénomène de la migration de classe avec une acuité et une profondeur que les sociologues auraient tort de dédaigner. »

Il est possible de voyager dans l’éternité du monde (Patrice Dericuqbourg) : « Le récit de voyage est à la mode. Le lecteur y trouve des sensations fortes et des émotions, vendues comme relevant de la spiritualité, qui l’aident dans son développement personnel. Il y a cinquante ans, Jacques Lacarrière, au plus loin du tourisme, faisait du voyage un apprentissage de la joie. »

Serge Halimi nous invite à découvrir un bien triste et dangereux personnage : (La guerre est son métier) : « Le 4 janvier dernier, l’année commence à peine et le président des États-Unis revient à Washington dans son avion. Il est en forme. À Mar-a-Lago, où il a joué au golf, il a également assisté la veille, en direct, à l’enlèvement de son homologue vénézuélien Nicolás Maduro par un commando de l’armée américaine. Surprise totale, exécution parfaite. M. Donald Trump a donc envie de parler aux journalistes plus encore que d’habitude. En roue libre, il menace six États en quelques minutes. Ceux qu’il vient d’attaquer, le Venezuela et Cuba — trente-deux gardes du corps cubains de M. Maduro ont été tués —, mais aussi l’Iran, un pays qu’il a déjà bombardé sept mois plus tôt. S’ajoutent à la liste la Colombie, le Mexique, le Groenland. »

Bernard GENSANE

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08/02/2026 14:54 par CAZA

Le pinard des sionistes et les raisins de la colère des Palestiniens
https://www.monde-diplomatique.fr/2026/02/LARIBI/69283

Suite
Le gouvernement investit massivement
La plantation de vignes offre des perspectives économiques aux colons, tout en empêchant les Palestiniens de revenir sur leurs terres. Deux entreprises viticoles installées dans la région d’Hébron écoulent leurs bouteilles sur le marché français : La Forêt Blanche, fondée par un colon reconnu coupable du meurtre de trois Palestiniens, et Antipod, qui opère dans la colonie israélienne de Kiryat Arba et commercialise sa production sous trois appellations (Jerusalem Winery, Noah Winery et Hevron Heights Winery).

Avant de fonder son domaine viticole, M. Menachem Livni, un des dirigeants du groupe extrémiste Jewish Underground (HaMakhteret HaYehudit, en hébreu), avait été condamné pour le meurtre de trois étudiants palestiniens à Hébron et pour avoir blessé trente-trois personnes en 1983. Il avait également été impliqué dans des tentatives d’assassinat de maires palestiniens en Cisjordanie et dans un projet d’attentat contre la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem. Condamné à l’emprisonnement à perpétuité en 1985, il sera libéré moins de sept ans plus tard à la faveur d’une grâce présidentielle (1).

À sa sortie de prison, il se lance dans la viticulture dans la région d’Hébron en fondant en 2003 le domaine Livni Winery. Il s’associe ensuite avec deux Français, l’œnologue Bruno Darmon et l’homme d’affaires Yaacov (Jacques) Bris. Ensemble, ils rebaptisent le domaine La Forêt Blanche en 2018.

Le domaine de M. Livni n’est pas un cas isolé : d’autres entreprises viticoles dans la région sont également liées à des colons impliqués dans des violences contre des Palestiniens. Des documents obtenus par l’organisation de veille Kerem Navot révèlent que la société Ba’al Hamon cultive aussi la vigne dans les collines du sud d’Hébron. Parmi ses actionnaires figure M. Shimon Ben Gigi, « coordinateur de la sécurité » à Havat Maon, un avant-poste de colons considéré comme illégal même au regard du droit israélien. M. Ben Gigi a été poursuivi pour agression et a été cité dans de multiples faits de violences et de harcèlement contre des habitants palestiniens (2).

Les régions viticoles constituent une part appréciable des territoires occupés, qu’ils soient palestiniens ou syriens. Selon un rapport préparé pour le Conseil de la vigne en Israël, on estime à 1 320 hectares la superficie des vignobles dans le plateau du Golan occupé (3). En Cisjordanie, il est plus difficile d’évaluer l’étendue des vignobles implantés par les colons, car Israël ne fait aucune distinction entre son territoire reconnu et ceux de ses colonies. Toutefois, selon le Conseil, les collines de Judée — dont une partie se situe au-delà de la « ligne verte », démarcation reconnue internationalement — figurent parmi les régions viticoles les plus importantes après le Golan.

Le chercheur israélien Dror Etkes met en garde : les chiffres officiels ne reflètent pas l’ampleur réelle de l’agriculture coloniale en Cisjordanie. « Il y a de nombreuses saisies de terres qui ne sont pas recensées. On observe une expansion ces dernières années, notamment dans des zones comme le sud d’Hébron », explique celui qui a cartographié 1 300 hectares de vignobles en Cisjordanie. Sur son ordinateur portable, il montre des images aériennes documentant la dépossession progressive des paysans palestiniens au fil des décennies.

Non loin de Ramallah, cette expansion coloniale a profondément transformé le paysage. Mme Iman Hamayel se souvient d’une enfance imprégnée des sons et des saveurs de la terre de sa famille à Jabal Al-Taweel (la « haute colline »), dans la municipalité d’Al-Bireh : « Ma mère et moi y allions tôt le matin, accompagnées par le chant des oiseaux. Nous portions un panier chacune et nous les remplissions de figues. Pendant la saison des récoltes, nous allions cueillir les olives après l’école. C’était comme une fête. Ensuite, ils ont commencé à nous interdire d’y aller. »

À la fin des années 1990, les propriétaires palestiniens ont perdu l’accès à leurs terres lorsque la colonie de Psagot, établie en 1979 sur les terres d’Al-Bireh, s’est progressivement étendue, accaparant vergers et oliveraies. Depuis 1967, Israël a ainsi saisi plus de 200 000 hectares de terres (4).

En 1998, M. Yaakov Berg, né en Union soviétique et installé avec sa famille dans cette colonie illégale, a commencé à planter des vignes sur des terres prises aux Palestiniens. Cinq ans plus tard, pendant la seconde Intifada, alors qu’il fondait avec sa femme la cave Psagot, l’armée israélienne a posé une clôture empêchant définitivement les propriétaires palestiniens d’accéder à leur terre de Jabal Al-Taweel.

« Une fois, ma mère a réussi à s’infiltrer pour voir la terre… Ils avaient arraché les oliviers et les figuiers et planté des vignes », poursuit Mme Hamayel. En toute illégalité, M. Berg a construit une maison avec piscine sur les terres des Palestiniens spoliés. En 2003, l’Administration civile israélienne de Cisjordanie a émis un ordre de démolition à son encontre qui n’a jamais été exécuté. Sa cave a quant à elle bénéficié de l’équivalent de plus de 1 million d’euros de subventions publiques (5). Elle a également reçu des fonds de la famille américaine Falic, qui a investi plus de 1 million de dollars et est devenue actionnaire majoritaire de Psagot (6). Ses vignobles s’étendent désormais sur plus de huit hectares de terres palestiniennes.

Comme Psagot, de nombreuses caves situées dans les territoires occupés jouissent de généreuses subventions, d’avantages fiscaux et de l’accès à l’eau pour l’irrigation fourni par l’entreprise publique israélienne. « Le gouvernement israélien en général, et plus encore celui qui est en place actuellement, investit massivement dans ce système », confirme M. Etkes. Ces subventions étatiques et l’appui de la famille Falic ont permis à Psagot de passer du statut de petite exploitation à celui d’exportateur primé. La cave dispose aujourd’hui d’un centre d’accueil proposant des visites, des banquets et des événements privés, ainsi que d’une pâtisserie récemment ouverte. Selon son site Internet, celle-ci « connaît une croissance constante », produisant environ un million de bouteilles de vin, dont plus de 70 % sont exportées dans le monde entier — y compris en France.

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