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Dissocier les Palestiniens (Electronic Intifada)

Depuis le troisième et plus récent soulèvement palestinien, commencé début octobre, nous assistons à une ruée de la part des différents pays arabes et de leurs intellectuels pour légitimer leurs bonnes relations et leurs amours pour Israël.

Le soulèvement palestinien refusant de s’amoindrir, la panique s’est installée au sein du camp arabe anti-palestinien ; camp qui a gagné beaucoup de terrain à travers le monde arabe depuis 1978 et les accords de Camp David entre l’Égypte et Israël, poussant les gouvernements arabes et leurs experts à dissocier les Arabes et les musulmans des Palestiniens.

Le 1er Novembre, le gouvernement égyptien, en plus d’être l’un des deux geôliers de 1,8 million de Palestiniens à Gaza, a voté ouvertement et pour la première fois en faveur d’Israël à l’ONU lorsqu’il a appuyé la candidature d’adhésion de ce dernier au Comité des Nations Unies sur l’utilisation pacifique de l’espace.

Quelques semaines plus tard, le 24 Novembre, l’expert koweïtiens Saleh al-Shayeji a publié une tribune déclarant qu’Israël n’est pas "notre ennemi."

Le 27 Novembre, le gouvernement Emirats Arabes Unis a approuvé l’ouverture d’une mission diplomatique israélienne à Abu Dhabi.

Pendant ce temps, les autorités saoudiennes ont manifesté leur amour pour Israël en continuant leurs réunions ouvertes et secrètes avec ses fonctionnaires, qui ont, en retour, fait des déclarations publiques sur les relations chaleureuses qu’ils entretiennent avec leurs « alliés arabes sunnites. »

Normalisation

Tandis que la lutte nationale palestinienne contre la colonisation juive a été complètement délégitimée aux yeux de beaucoup d’Arabes par la capitulation de l’Organisation de Libération de la Palestine lors de la signature de 1993 des accords d’Oslo, la question de Jérusalem est restée un point épineux pour les pays arabes cherchant à normaliser leurs relations avec Israël.

Pendant que les Palestiniens étaient de plus en plus dissociés des intérêts du monde arabe depuis les années 1970, le contre-courant islamiste qui a émergé en même temps, a ralenti cet effort en insistant pour que la Palestine demeure une cause pour les musulmans.

Ici Jérusalem est pas considérée comme une grande ville palestinienne dont les terres et les lieux saints sont confisqués jour après jour pour une utilisation exclusivement juive, et dont la population palestinienne - musulmane et chrétienne - est expulsée, assiégée, humiliée et dénationalisée. Au contraire, Jérusalem est dépeint comme un simple symbole religieux pour les chrétiens et les musulmans dont les sanctuaires sont tombés sous la domination d’Israël et de leurs colons juifs.

Le colonialisme juif dans cette ville palestinienne n’a pas diminué depuis 1880 et l’expulsion de la première vague de Jérusalémites puis l’occupation et l’achèvement du nettoyage ethnique des parties occidentales de la ville en 1948.

Les parties restantes et les plus anciennes de Jérusalem, où se trouvent les lieux saints, ne seront soumis à la suprématie coloniale juive qu’après l’occupation de 1967.

Les Hachémites de Jordanie se sont nommés les « gardiens » des lieux saints musulmans de Jérusalem dans le cadre du traité de paix normalisant leurs relations avec Israël en 1994. Leur mission a été moins fructueuse lors des deux dernières décennies.

Ils n’ont, en effet, pas empêché l’empiètement de groupes, soutenus par le gouvernement Israélien, décidés à détruire la mosquée al-Aqsa pour la remplacer par un temple juif.

La Jordanie a toutefois récemment accepté avec Israël d’installer des caméras de surveillance à l’intérieur des lieux saints (mais pas à l’extérieur, là où les troupes israéliennes tirent et tuent des Palestiniens), que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu saura, sans aucun doute, utiliser pour surveiller et arrêter les Palestiniens dans le cadre des efforts israélien pour réprimer le soulèvement en cours.

Mais tandis que les Hachémites ne transigent pas sur le caractère sacré de Jérusalem, le gouvernement jordanien a réussi à convaincre le Vatican de changer la désignation du site du baptême de Jésus de la rive ouest du Jourdain, du côté palestinien, lieu traditionnel, à la rive est du fleuve, côté jordanien.
Demande qui a été approuvée par le Vatican lors de la visite en 2009 du pape Benoît XVI. Le site est depuis devenu une attraction pour les touristes chrétiens venus du monde entier.

Plus récemment, les Jordaniens ont fait pression avec succès auprès de l’UNESCO pour soutenir leurs réclamations contestées. Alors que le projet jordanien est peut être motivé pour la promotion du tourisme et rivaliser avec la Palestine comme « berceau du christianisme », leurs actions servent intentionnellement ou non la même stratégie globale de désacraliser les lieux saints de Palestine.

Désacraliser Jérusalem

Si le site du baptême du Christ peut-être changé si facilement, pourquoi ne pas, dès lors, changer le caractère même des lieux saints musulmans à Jérusalem ?

Pour cette tâche, l’orientaliste britannique et irakien Kanan Makiya, qui fit pression sur le gouvernement américain pour envahir et bombarder l’Irak en 1990 et en 2003, tout en prédisant que les Irakiens accueilleraient leurs envahisseurs américains avec fleurs et bonbons, entra en scène.

Makiya, qui a reçu des doctorats honorifiques des universités israéliennes (pour couvrir le fait qu’il n’a jamais reçu un véritable doctorat de nul part ailleurs), a publié un livre, mort-né, en 2002, malgré les tentatives de promotion par la presse occidentale, y compris le magazine de gauche américaine anti-palestinien et sioniste, The nation, où je publiais, alors, une réponse
.
Le livre, intitulé le Rocher, a fait valoir que le Dôme du Rocher était en fait pas un monument conçu et construit par les musulmans arabes, mais plutôt par un juif converti à l’Islam, Kaab al-Ahbar.

L’objectif, pas si subtil, de Makiya est de dérober les Palestiniens et les musulmans des sites religieux de Jérusalem et de renforcer les revendications coloniales sionistes sur les terres et lieux saint des palestiniens. Son charlatanisme restera un effort relativement solitaire parmi les intellectuels arabes jusqu’à récemment.

Ce sera un romancier de troisième ordre égyptien, Youssef Ziedan, qui fournira les nouveaux arguments. Le pro-Moubarak Ziedan, qui en Novembre 2009 a rejoint la campagne lancée par les fils de Hosni Moubarak contre l’Algérie lorsque son équipe nationale de football a battu l’Égypte lors d’un match de qualification en séries éliminatoires de la Coupe du Monde au Soudan. Qualifiant les Algériens comme vivant dans un pays qui n’est « qu’un désert qui s’étend partout, y compris dans les âmes de sa population ».

Il a ajouté que tous les étudiants algériens qu’il a connu à l’université étaient « exemplaires dans leur stupidité, leur violence interne, et leur fanatisme absolu ». Et bien qu’ils présentent le genre de lâcheté « caractéristique des habitants du désert (...) dont le pays n’a jamais connu la civilisation. » Les algériens, ajouta-t-il, ne sont qu’une bande de criminels, « des bédouins du désert qui ont acquis un pays et ont commencé à se considérer comme l’égal des Égyptiens ».

Dans sa défense du plan de Moubarak de léguer le pouvoir à son fils Gamal, Ziedan condamné le gouvernement algérien pour avoir critiqué Moubarak, insistant sur le fait que « les Égyptiens savent ce qui est le mieux pour eux, » et a critiqué l’Algérie pour avoir imposé des taxes sur les entreprises du milliardaire égyptien Naguib Sawires. La diatribe Ziedan contre les Algériens faisait partie d’une campagne, rejoint par une grande partie des intellectuels et des médias égyptiens à l’époque. Il a terminé sa diatribe en appelant le régime de Moubarak à couper ses relations avec l’Algérie.

Vu que les palestiniens se sont vu dissociés des préoccupations égyptiennes via une nouvelle campagne de haine que les médias égyptiens pro-Moubarak et pro-Sisi n’ont cessé de répandre ces quatre dernières années, Ziedan a récemment été ressuscité par les médias pro-Sisi pour se joindre à la campagne contre les Palestiniens en tentant de les dissocier les musulmans en général, et non pas seulement les musulmans égyptiens, de Jérusalem. Ziedan a allégué, dans une récente discussion avec des journalistes, avec des preuves fragiles, que le lieu où le prophète Mahomet est monté au ciel, n’est pas Jérusalem, contrairement aux croyances coraniques qui ont cours depuis 14 siècles, mais, depuis la péninsule arabique, près de Taif dans le Hijaz.

Dans la pure tradition des propagandistes sionistes qui, étant donné que le Coran ne mentionne pas Jérusalem par son nom, insistent sur le fait que la ville n’est pas sainte pour les musulmans. Ziedan fait de même, en conformité avec les politiques anti-palestiniennes en cours au sein du régime de Sisi.
Il est souvent rappelé aux propagandistes israéliens que la Mecque n’est mentionnée qu’à une seule reprise dans le Coran. La Mecque devrait-être considérée comme sans importance pour les musulmans ?

La mise en danger des chrétiens d’Égypte

Les tentatives de désanctifier Jérusalem pour les musulmans ont, cependant, été supplées par la réhabilitation de la ville pour les chrétiens d’Égypte. Alors qu’Israël continue de tuer hommes, femmes et enfants Palestiniens avec une intensité toujours plus accrue, le nouveau pape copte Théodore II d’Alexandrie, a entrepris un voyage à Jérusalem, contrevenant ainsi avec la politique de l’Église copte qui interdit, sous peine d’ex-communication, à tout chrétien égyptien de visiter la ville occupée.

Alors que chrétiens arabes qui effectuaient le pèlerinage à Jérusalem, ont cessé d’être en mesure de le faire après le début de l’occupation israélienne ; les chrétiens égyptiens auraient pu, en principe, reprendre leurs pèlerinages après les accords de Camp David. Toutefois, c’est sans compter sur le Pape copte Cyrille VI qui a établi un décret interdisant le pèlerinage chrétien de la ville après sa chute en 1967.

Le Pape Shenouda, qui a pris la papauté en 1971, a réitéré ce décret en 1980.

Le Pape Shenouda, célèbre pour avoir déclaré : « du point de vue national arabe, nous ne devons pas abandonner nos frères palestiniens et nos frères arabes en normalisant nos relations avec les Juifs... Du point de vue de l’église, les Coptes qui vont à Jérusalem trahissent leur église puisque Israël refuse de rendre aux Coptes le monastère d’al Sultan »

La défiance du Pape Shenouda vis-à-vis de l’accord de Camp David et son refus d’accompagner le président égyptien Anouar el-Sadate lors de sa visite, en 1977, dans Jérusalem occupée, sans parler de ses protestations contre le sectarisme qui a grandi dans l’ombre du règne de Sadate et qui a conduit à des massacres de chrétiens d’Égypte, conduira Sadate à l’exiler dans un monastère du désert de Wadi al-Natroun.
Le successeur de Shanouda et partisant de Sisi, Tawadros II a, en revanche, compris les avantages qu’il pouvait obtenir en coopérant.

En agissant ainsi, Tawadros II semble inconscient des dangers dans lequel il met la communauté chrétienne d’Égypte, qui est accusée par les salafiste et autres musulmans sectaires d’être une communauté soumise à Israël.

Comme la majorité des musulmans égyptiens, la plupart des chrétiens égyptiens sont pauvres et ne sont pas responsables de cette situation à laquelle participe la classe d’affaires chrétienne et le Pape copte. Ils seront, néanmoins, les premières victimes de la violence sectaire qui risque d’en découler.

Dans ce contexte, on ne peut que noter le contraste entre le silence de Tawadros sur la souffrance des Palestiniens avec la déclaration de Shenouda en 2001, affirmant qu’il ne visitera Jérusalem « qu’avec un visa palestinien » et accompagné par le directeur d’Al-Azhar, le célèbre centre islamique millénaire d’apprentissage au Caire, et de « mes frères arabes, qui n’aura lieu après la fin de l’occupation de Jérusalem. »

Il est curieux que dès avril 2014, Tawadros a confirmé l’interdiction de Shenouda de pèlerinage à Jérusalem, mais a jugé bon de visiter la ville pendant le carnage continue des Palestiniens par Israël.

Il convient de rappeler ici que le chef de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas et son ancien Premier ministre Salam Fayyad, ont, ces dernières années, encouragé les musulmans et les chrétiens arabes, en particulier les dirigeants des pays à majorité musulmane, à se rendre à Jérusalem, dans le cadre d’une collaboration permanente de l’autorité palestinienne avec la stratégie israélienne.

En effet, malgré le refus de la plupart des musulmans et de leurs dirigeants à tenir compte de l’appel de l’Autorité Palestinienne, le Grand Mufti Ali Gomaa d’Égypte a accepté l’invitation de l’AP et a visité la mosquée al-Aqsa en 2012.

Pour favoriser encore un peu plus la dissociation entre Palestiniens et musulmans, les militaires israéliens et américains islamophobes ont organisé et financé des voyages dans Jérusalem occupée pour des soi-disant « leaders » musulmans américains.

Ces leaders autoproclamés continuent ces visites au mépris des appels palestiniens au boycotte, puis rentrent chez eux exprimant leur admiration retrouvée pour le sionisme.

Il semble y avoir plusieurs stratégies complémentaires visant à supprimer le dernier obstacle qui se dresse sur le chemin de la normalisation avec Israël, y compris le retrait du tabou pour les musulmans et les chrétiens à se rendre à Jérusalem alors sous occupation. Dans le cas où cette stratégie échoue (et son échec est en effet devenu un fait), de supprimer le caractère sacré de Jérusalem et des autres lieux saints de Palestine d’un coup, en transférant ce qui peut l’être vers les pays voisins.

La crainte nourri par les Arabes anti-palestiniens qu’un troisième soulèvement palestinien pourrait relancer la lutte anti-coloniale palestinienne et dans le même temps inspirer ceux qui dans le monde arabe, dont les soulèvements ont été supprimées par des mesures contre-révolutionnaires parrainées par l’Arabie Saoudite, à se lever à nouveau, est la motivation qui pousse à la normalisation avec Israël et à en finir avec la question de la colonisation juive de Jérusalem comme une question qui devrait être une préoccupation pour les musulmans et les chrétiens dans l’ensemble du monde arabe et musulman.

Depuis que l’Arabie Saoudite a désigné l’Iran et les chiites comme le principal ennemi de tous les musulmans sunnites, tout appel visant à rappeler qu’Israël a toujours été leur ennemi n’est pas le bienvenu auprès des autorités saoudiennes et leurs alliés arabes, surtout égyptiens.

Dans une période post-coup d’État en Égypte qui a vu émerger une vague de chauvinisme et de nationaliste contre tous ses voisins - Soudan, Palestine, Syrie, Éthiopie et Libye - à l’exception d’Israël. La campagne anti-palestinienne est la plus forte. Mais elle produit également des échos dans les pays du Golfe, dont l’insistance à faire de l’Iran et non d’Israël leur ennemi, les poussent à dissoudre une fois pour toute la question palestinienne.

Joseph Massad

Joseph Massad est professeur histoire politique et intellectuelle arabe moderne à l’Université Columbia. Il est l’auteur le plus récent de Islam in Liberalism (University of Chicago Press, 2015).

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