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Georges Séguy. Résister, de Mauthausen à Mai 68.

Il n’a jamais été le chouchou des médias. Trop syndicaliste, trop communiste, trop intransigeant à leur goût. Et puis, on ne connaissait même pas l’adresse de son coiffeur ! Seulement, à sept ans, il participe à sa première grève pour obtenir la libération de son professeur qui a pris part aux manifestations antifascistes de Février 34. Huit ans plus tard, à l’âge de quinze ans, il rejoint les rangs de la Résistance comme agent de liaison. Lui et les siens organisent de nombreuses évasions de militants étrangers incarcérés dans les camps du Vernet, de Gurs, d’Argelès, et ils procurent des faux papiers à des Juifs traqués par la police de Vichy. A dix-sept ans, il est déporté à Mauthausen.

Voici le témoignage d’un octogénaire serein, d’un homme qui a pris beaucoup de plaisir à écrire ce livre, avec application et une grande honnêteté. Il émet avec beaucoup de franchise des critiques vis-à -vis de certaines de ses actions personnelles, de celle de son syndicat ou de son parti. Malgré tout, les vieux démons resurgissent parfois : « De nationalité allemande, Cohn-Bendit est expulsé de France jusqu’en 1978. » Rappelons que, né à Montauban, Cohn-Bendit a passé les treize premières années de sa vie en France, qu’il a ensuite séjourné en Allemagne avant de revenir en France à l’âge de 21 ans. Pourquoi donc, quarante ans après, se réinstaller dans le discours des expulseurs Pompidou et Marcellin ? Et puis, Séguy n’insiste pas trop sur la manière peu démocratique dont les patrons de la CGT se passent le flambeau. Il se contente d’énoncer froidement des faits alors que le lecteur aurait pu beaucoup apprendre sur les arcanes de la confédération syndicale.

Son témoignage sur sa déportation à Mauthausen est édifiant. Il décrit par le menu, mais avec une grande sobriété (depuis Primo Levi ou Robert Antelme, on sait bien que seule la retenue, une littérature proche de l’os peuvent transmettre l’indicible) le calvaire des trois jours de transport dans un train bondé, sans boire, sans manger, sans voir la lumière du jour. Il rappelle la folie rationnelle de la gestion des camps quand, par exemple, en cas de pendaison, les SS faisaient jouer « J’attendrai le jour et la nuit » pendant le supplice.

Les camps de concentration n’ont pas été remplis par l’opération du saint-esprit. Côté français, de nombreux communistes ont été arrêtés dès 1939 par la police républicaine, puis vichyste. Jugés et condamnés pour leurs idées, souligne Séguy, « ils ont purgé des peines plus ou moins lourdes en France. Au lieu de les libérer au terme de ces peines, l’État français les a livrés aux Nazis. Ces derniers les ont déportés sous l’appellation de Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard. »

Ce n’est certes pas à Mauthausen que Séguy a appris la solidarité, la lutte en commun, le respect de l’Autre. Mais c’est là qu’avec d’autres, pour « survivre à l’enfer », l’adolescent de dix-sept ans (dix-sept ans !) a compris qu’il fallait résister au sein même du système concentrationnaire, en commençant d’abord par lutter contre les prisonniers de droit commun à qui les SS avaient confié l’administration et la surveillance subalternes du camp.

En octobre 1944, Séguy est victime d’une pleurésie. Grâce à l’aide de camarades, il sera l’un des rares grands malades à survivre au Revier, le mouroir du camp. En quelques mois, il a perdu presque la moitié de son poids et ne pèse plus que trente-huit kilos.

La victoire des Alliés se précise. La direction de Mauthausen envisage d’emmurer vivants les déportés dans des usines souterraines avant de les faire sauter. Elle renonce à cette horreur.

De retour de captivité, Séguy apprend qu’il a été proposé de « donner mon nom à la rue où j’habite. Une intention certes louable, mais probablement envisagée dans l’hypothèse où je ne m’en serais pas tiré. »

Outre ce puissant témoignage sur l’univers concentrationnaire, le livre de Georges Séguy offre une longue réflexion sur la difficulté du devoir de mémoire. Ce qui fut condamnable, pose l’ancien responsable syndicaliste, « n’est pas - ou peu - reconnu. A l’inverse, ce qui est tenu pour méritoire fait l’objet d’une apologie excessive. » Séguy rappelle que, dans les années d’après-guerre, des magistrats, des policiers, des politiques, des responsables économiques se sont montrés « allergiques » aux témoignages de ceux qui avaient lutté et souffert, souhaitant tourner la page au nom d’une réconciliation nationale de façade. Ce faisant, ils ont « fait fi de ce qui pouvait rappeler l’honneur de la Résistance durant la guerre et, par voie de conséquence, la honte de la collaboration. » Cinquante ans après, Séguy est - à juste titre -toujours choqué que De Gaulle ait pu nommer Papon Préfet de police de Paris avant de lui remettre la Légion d’honneur. Il regrette fortement que Giscard ait pu envisagé de supprimer la fête nationale du 8 mai avant de faire de l’inoxydable Papon son ministre du Budget. Au sommet de l’État, comme dans des sphères plus basses, on s’est "arrangé" (http://blogbernardgensane.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/11/19/l-arr...). La leçon que tire Séguy de ces compromissions est que la victoire de la Résistance a été confisquée au profit du patronat (une des défaites les plus significatives du mouvement syndical est, à ses yeux, de s’être laissé imposer l’expression " partenaires sociaux " , comme si, dans la lutte des classes, les antagonistes se situaient au même niveau). Prétendre quelque soixante ans plus tard, explique Séguy, « que les réformes issues du programme du CNR (conclu sans le patronat) sont de nos jours financièrement insupportables, alors même que la France n’a jamais été aussi riche, est donc inadmissible. »

Tout devient possible dès lors que les travailleurs luttent unis. Non sans ironie, l’ancien chef de la CGT raconte les accords de Grenelle : « Le gouvernement et le CNPF n’ont fait que clamer leur opposition absolue à une hausse de 35% du SMIG qu’ils jugent insensée. La plupart des médias ont fait chorus. Pourtant, dès les premières minutes de la négociation, cette augmentation est décidée unanimement. La démentielle utopie devient soudainement réalité sans que l’économie nationale n’en souffre le moins du monde. » Acculé, en plein désarroi, Pompidou, le Premier ministre ancien fondé de pouvoir de Rothschild, ira même jusqu’à proférer cette ineptie : « Je préfèrerais être simple fonctionnaire d’un gouvernement communiste que Premier ministre d’une France dominée par les Américains. »

Pour finir, Georges Séguy relie très subtilement, dialectiquement, les institutions dont la République Française s’est dotée à l’avenir du mouvement syndical. L’élection présidentielle au suffrage universel a organisé un bipartisme semblable à celui des États-Unis, interdisant « toute possibilité de changement économique et social réel. Il s’agit d’un scrutin propice à la personnalisation outrancière de la vie politique, où le look et le bagout des candidats prennent pour l’électrice et l’électeur moyens plus d’importance que les idées et les projets de société. » Dans ce contexte de dépérissement de la démocratie, Séguy craint que l’ambition actuelle de la CGT soit « trop circonscrite à la recherche d’une remontée de notre influence électorale et puisse donner l’impression - notamment aux nouvelles générations répugnées par les turpitudes politiques en tout genre - que nous ne nous distinguons guère de l’électoralisme vénal des autres partis politiques. »

« Ne nous y trompons pas », avertit l’ancien chef syndical. « La baisse du pouvoir d’achat des salariés et des retraités, les violations des droits du travail, la mutilation de la Sécurité sociale, la privatisation des services publics, les cadeaux faits au patronat, les faveurs fiscales accordées aux plus riches, les atteintes au droit de grève, le soutien de l’État aux restructurations des géants de la finance, de l’industrie et du commerce, la complaisance de l’Élysée envers les Etats-Unis, tout cela ne sort pas de la seule imagination de Nicolas Sarkozy. Il s’agit de la mise en oeuvre d’un projet mûrement réfléchi, destiné à inclure dans la mondialisation capitaliste, et sous l’égide des Américains, une France libérée de charges sociales prétendument excessives dont l’a dotée son mouvement social. »

Georges Séguy. Résister, de Mauthausen à Mai 68.
Paris, L’Archipel, 2008.

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