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La révolution bolivarienne, un rendez-vous manqué pour la gauche occidentale ?

« La traîtresse Delcy Rodriguez brade le pétrole ». Chaque décision du Venezuela est repeinte par l’Empire et les médias comme une victoire. Mais Washington ne fait que rétablir les accords signés avec Hugo Chávez et Nicolas Maduro avant de s’auto-exclure en décrétant un blocus cruel et plus de 1 000 sanctions illégales, et de laisser la place à la Russie et la Chine.

Comme l’a annoncé la présidente par intérim, la reprise des ventes n’entraîne aucun rabais et finance déjà les nombreuses politiques sociales de la révolution. En mars 2025, quand Trump révoqua la licence de Chevron, Maduro étendit le marché vers l’Asie et remit le logement numéro 5 millions 258 milles à une famille de travailleurs.

Face à la course contre la montre lancée par la barbarie, face aux menaces contre le Venezuela, contre le Mexique ou contre Cuba sommé de « négocier avant qu’il ne soit trop tard », la stratégie reste la patience des alliances tous azimuts, sans cesser de construire le monde nouveau.

Je vis au Venezuela depuis 32 ans. Dès les années 1980, Ramonet, Mattelart, Chomsky ou Bourdieu nous expliquaient ce qui se passerait si la gauche laissait le capitalisme achever la concentration des médias. Aujourd’hui, les communicants rappellent à l’élu.e de gauche qui hâte le pas vers la forêt de micros de ne pas prononcer le mot Venezuela. En 2024, le NPA, le PS et Mme Autain s’indignèrent de « l’évocation par Maduro de camps de rééducation ». En réalité, le président avait proposé que les militants ou mercenaires d’extrême droite, coupables de destructions de services publics ou d’assassinats de « noirs donc chavistes », puissent apprendre un métier en prison. Leur libération anticipée, initiée par Maduro en 2025, montre la volonté de réconciliation du gouvernement. Dans l’espoir que ces personnes recrutées par les oligarques, puis relookées par les médias en « prisonniers politiques », ne retombent pas dans la violence et jouent le jeu électoral, comme le fait la droite modérée.

Laissons là le champ médiatique et ses ombres portées que sont les porte-parole du trotskisme, déguisés en experts, et leurs minuscules « cautions locales ». L’éternel ping-pong défensif nous empêche de parler de ce que nous faisons.

Pourquoi les USA n’ont-ils pu occuper le Venezuela ni renverser la révolution bolivarienne ? Unité politique ? Direction collective ? Force morale d’une longue lutte anticolonialiste ? Oui, si l’on en juge par les fortes mobilisations populaires dans tout le pays, invisibilisées par les médias mais appuyées par de nombreux collectifs militants du monde entier, pour exiger la libération du président Maduro et de Cilia Flores. Il y a aussi ce que les médias (de gauche y compris) occultent depuis 25 ans et qui fait redouter à l’impérialisme un nouveau Vietnam.

Maurice Lemoine : « Au risque de surprendre les contempteurs du Venezuela, ses milliers d’autogouvernements populaires sont l’expérience de démocratie participative la plus ambitieuse du continent, et même sans doute de bien au-delà ».

Messilene Gorete, coordinatrice internationale des Sans Terre brésiliens : « Parfois, à gauche, nous avons des schémas très fermés sur le niveau de formation nécessaire pour avancer, cela peut devenir un obstacle. La créativité est une grande vertu de la révolution bolivarienne. Le peuple est vraiment le sujet de la révolution. La commune vénézuélienne est un modèle dont notre continent a besoin. »

Chargée de l’Amérique Latine au Parti Communiste espagnol, la militante féministe Marta Martin Moran a observé une dizaine d’élections et ne cache pas son enthousiasme à propos des scrutins trimestriels où chaque autogouvernement communard choisit un projet que l’État cofinancera. La sociologue mexicaine Karina Ochoa souligne le rôle central des femmes, « qui veulent substituer un pouvoir pour au pouvoir sur ».

Le prochain vote sera organisé le 8 mars. Du 4 au 8 février, des milliers de communard.es échangeront à Caracas leurs expériences d’économie productive.

Tout autant qu’à cause du pétrole, c’est pour éviter que d’autres peuples s’inspirent du Venezuela que les médias en font une « dictature ». Plutôt que de laisser le piège médiatique se refermer sur elle, pourquoi la gauche occidentale ne défendrait-elle pas la démocratie participative la plus avancée du monde ?

Caracas, 2 février 2026
Thierry Deronne
cinéaste, universitaire, licencié en communications sociales.
www.venezuelainfos.wordpress.com

 https://www.humanite.fr/en-debat/delcy-rodriguez/la-revolution-bolivarienne-un-rendez-vous-manque-pour-la-gauche-occiden

COMMENTAIRES  

04/02/2026 13:07 par D.Vanhove

"Plutôt que de laisser le piège médiatique se refermer sur elle, pourquoi la gauche occidentale ne défendrait-elle pas la démocratie participative la plus avancée du monde ?"

c’est évidemment la bonne question... et qui met en lumière l’absence d’une ’gauche occidentale’ à l’image de celle qui est à l’œuvre au Venezuela depuis des années, et devrait l’inspirer...

le travail est vraiment colossal pour repartir sur d’autres bases que celles proposées par des ’gauches’ qui n’en ont plus que le nom... et pour ce qui est de la France, la seule lueur est LFI, mais avec encore bcp de choses (au niveau de l’international) à affiner

04/02/2026 13:16 par RV

Un grand merci pour votre site https://venezuelainfos.wordpress.com/

Une interrogation.
Vous écrivez : "Washington ne fait que rétablir les accords signés avec Hugo Chávez et Nicolas Maduro avant de s’auto-exclure en décrétant un blocus cruel et plus de 1 000 sanctions illégales, et de laisser la place à la Russie et la Chine"

Oui, et en parallèle le Venezuela modifie sa loi sur les hydrocarbures.

La réforme partielle de la loi organique sur les hydrocarbures au Venezuela ne modifie pas le principe constitutionnel fondamental selon lequel les ressources pétrolières appartiennent à la République. Elle n’opère donc ni une privatisation des gisements ni un abandon formel de la souveraineté énergétique. En revanche, elle transforme en profondeur les modalités juridiques et institutionnelles de leur exploitation, en redéfinissant le rôle de l’État dans le secteur.

Le modèle antérieur reposait sur un État producteur, fortement impliqué dans la gestion opérationnelle et financière de l’activité pétrolière, principalement à travers PDVSA et les entreprises mixtes à participation majoritaire publique. Ce schéma assurait une souveraineté économique affirmée, mais exposait l’État aux risques industriels, à l’endettement et à une dépendance croissante à des capacités techniques et financières dégradées, aggravée par les sanctions internationales.

La réforme introduit officiellement des contrats de participation à la production, dans lesquels les opérateurs privés assument l’intégralité du financement, de la gestion et des risques, tandis que l’État perçoit redevances, impôts et compensations sans engager son patrimoine. Elle accorde aux acteurs privés une autonomie accrue, notamment en matière de gestion opérationnelle, de commercialisation partielle et de flux financiers, tout en maintenant un contrôle administratif formel exercé par le ministère compétent. La flexibilisation des redevances et de la fiscalité, ainsi que l’introduction de clauses de rééquilibrage économique et de mécanismes d’arbitrage international, rapprochent le cadre vénézuélien des standards contractuels internationaux.

Sur le plan juridique, l’État conserve l’essentiel de ses prérogatives : propriété des ressources, pouvoir normatif, contrôle de la commercialisation, capacité fiscale et faculté de suspension ou de révocation des autorisations. La rupture est donc moins juridique que fonctionnelle. L’État se retire partiellement du rôle d’opérateur pour devenir un État régulateur et stratège, moins exposé financièrement mais plus dépendant de sa capacité à contrôler des acteurs privés puissants et internationalisés.

L’enjeu central devient alors celui des capacités institutionnelles. L’efficacité réelle du modèle dépendra de la compétence administrative, technique et juridictionnelle de l’État, de sa capacité à réduire les asymétries d’information, à assumer le coût juridique du contrôle dans un contexte d’arbitrage international et à rendre effectifs les dispositifs de transparence annoncés.
À défaut, la souveraineté conservée en droit pourrait se transformer, dans la pratique, en souveraineté largement symbolique.

04/02/2026 19:45 par Jérôme Dufaur

Ils pourraient au moins aller voir sur place.
Mais on ne peut pas être, en même temps, sur un plateau télé à Paris et dans un conseil communal à Caracas.
Question de priorité.

04/02/2026 21:38 par Vania

Merci M Deronne pour cet article qui démontre avec clarté l’importance pour la gauche actuelle d’être solidaires, honnêtes et d’avoir le courage de soutenir les pays qui osent mettre en place une démocratie révolutionnaire participative et qui subissent sans cesse la violence extrême de l’empire étasunien et de ses complices.
Voici le témoignage d’I. Ramonet qui nous décrit l’entrevue avec le président Maduro quelques heures avant sa séquestration
https://www.nodal.am/2026/02/con-nicolas-maduro-la-vispera-de-su-secuestro-por-ignacio-ramonet/

04/02/2026 21:42 par Vania

Manifestation pour la libération du président Maduro à Caracas, hier 3 février.
https://x.com/ChrisRodrigAl/status/2018807273934483918

04/02/2026 21:58 par RV

Merci "marc molitor" pour cette source, Energy Intelligence, qui se présente comme leader mondial de l’information sur l’énergie, médias d’affaires et fournisseurs d’analyse du secteur énergétique mondial, de perspective et de capitaux américains, indépendant et orienté vers un public professionnel international.

L’article "Le Venezuela adopte des réformes « historiques » de la loi sur les hydrocarbures" apporte" des précisions qui permettent de modifier l’analyse précédente.
Le risque principal de la réforme ne serait pas une perte de souveraineté au profit du privé, mais une souveraineté exercée de manière excessivement discrétionnaire, sans mécanismes institutionnels de stabilisation.
L’État vénézuélien conserve juridiquement un pouvoir très étendu, mais cette concentration du pouvoir, combinée à l’absence de garanties normatives durables, affaiblit paradoxalement l’attractivité du cadre juridique et complique l’exercice effectif de la régulation.
Mon interrogation semble non fondée.

L’article "La pression exercée par Trump sur le pétrole vénézuélien risque de se retourner contre lui" se place sur un autre plan.
Il nous dit que même avec cette réforme juridique les conditions économiques ne sont pas réunies (prix trop bas, CAPEX colossal, risques politiques) et que les investissements resteront limités et opportunistes. La réforme n’est pas conçue pour un boom immédiat, elle est plutôt un signal politique, une mise en condition pour un futur cycle haussier, un outil de négociation géopolitique avec Washington et les majors. La loi ne serait pas un cadre stable, mais un instrument tactique.

L’article "La présence américaine au Venezuela : les leçons tirées de l’Irak" n’est ni une analyse juridique et réglementaire ni une analyse économique et stratégique de marché mais relève de la prospective politico-stratégique.
L’analogie n’est pas démontrée, elle est utilisée comme cadre interprétatif, elle produit des hypothèses fortes (ingérence, gouvernance à distance, pente glissante). On n’est plus dans « ce que fait la loi » ou « ce que dit le marché », mais dans ce que cela pourrait devenir si une logique impériale s’installe.
Il y a une différence radicale de contexte juridique international, en Irak c’était une invasion militaire, occupation reconnue de facto, mandat international flou mais réel, administration directe (CPA) et régime d’exception alors qu’au Venezuela on est dans la coercition financière, les sanctions, le contrôle indirect des flux, sans occupation, sans mandat multilatéral, sans administration civile américaine.
L’Irak post-2003 était un État effondré, sans appareil administratif fonctionnel alors que le Venezuela, malgré la crise, conserve une bureaucratie, un appareil fiscal, une entreprise nationale (PDVSA) et une capacité normative (comme le montre précisément la réforme). Cela contredit l’idée implicite selon laquelle les États-Unis devraient « gouverner » faute d’État.

04/02/2026 22:10 par John

Je suis d’accord avec la conclusion de RV, car sans sous-estimer les compétences des autorités il ne faut pas omettre l’expertise des majors US du pétrole et leur savoir-faire (malice) pour extraire le maximum des ressources de cette matière première. Par ailleurs, comme je l’ai déjà souligné, faire intervenir un tribunal arbitral (donc privé) en cas de litiges est une quasi assurance pour le Venezuela de ne pas obtenir gain de cause.
Quant à la gauche occidentale, pour une grande majorité de ses élites, elle est affligeante.

05/02/2026 21:55 par RV

Le texte de la "Loi portant réforme de la loi organique sur les hydrocarbures" est disponible sur le site du journal officiel du Venezuela.
https://mega.nz/file/JNUkFLyY#1HnwUFh-4vi6E26RR_4tGmWItGJAua33kfClr7XJ7qc

Voici une synthèse de mes échanges avec ChatGPT et Deepseek à propos du texte officiel :

La réforme de la Loi organique des hydrocarbures de 2026 constitue une réponse législative à une situation de crise multidimensionnelle – sanctions économiques extrêmes, isolement financier et déstabilisation politique marquée par l’enlèvement du chef de l’État. Adoptée par des institutions restées fonctionnelles (Assemblée nationale et présidence par intérim constitutionnelle), elle vise avant tout à assurer la résilience opérationnelle de l’État en verrouillant son principal secteur générateur de revenus. Son objet n’est pas d’abandonner la souveraineté formelle – la propriété publique des ressources et le rôle central de l’État y sont réaffirmés – mais d’en adapter les modalités d’exercice à un environnement de contrainte absolue.

Le mécanisme central de cette adaptation réside dans un transfert massif et structuré de pouvoirs discrétionnaires vers l’exécutif, principalement le ministère des Hydrocarbures. La loi se contente d’établir des cadres larges et des plafonds (pour les taxes, les types de contrats), tout en déléguant la fixation des paramètres réels au cas par cas, via des négociations administratives. Cette architecture permet de légaliser des pratiques de contournement des sanctions (commercialisation directe par des partenaires, gestion de comptes offshore, recours à l’arbitrage sous conditions) et d’offrir des garanties sur mesure à des alliés stratégiques, afin de maintenir les flux financiers et techniques indispensables.

Cependant, cette efficacité défensive immédiate s’acquiert au prix d’une transformation profonde de la gouvernance. En écartant délibérément le secteur des règles de la commande publique et en remplaçant des normes claires par de larges clauses habilitantes, la loi substitue à un État de droit prévisible un « État de négociation » permanent. La légalité des opérations dépend moins du respect de procédures objectivables que de l’obtention d’une autorisation discrétionnaire. Cette concentration du pouvoir affaiblit les contre-pouvoirs institutionnels, personnalise l’accès à la rente et rend le système vulnérable aux opacités et aux arrangements privilégiés.

Ainsi, la réforme illustre un paradoxe stratégique : pour préserver la souveraineté de l’État face à des pressions externes existentielles, elle en dissout les garanties institutionnelles internes, faisant de la flexibilité et de l’exception les nouveaux principes directeurs. Elle assure la continuité économique à court terme, mais au risque d’une érosion durable de la transparence, de la redevabilité et de la prévisibilité juridique, fondements de tout développement à long terme.

Nota : les IA sont relativement malléables et d’autres questions que les miennes donneront des résultats différents. Aucune "neutralité" revendiquée ici.

06/02/2026 11:23 par Assimbonanga

C’est déjà pas facile de lire tous les articles. C’est déjà pas facile de lire tous les commentaires. Si maintenant, il faut en plus lire les échanges de contributeurs avec des IA et se creuser le ciboulot pour démêler ce qui relève de la déduction humaine et ce qui relève des biais d’une intelligence artificielle, c’est mission impossible ! Pitié, pourrait-on convenir qu’on laisse les conversation d’IA pour les usages personnels ? Pourrait-on convenir que les commentaires restent entre entre humains à dimension humaine ? Veut-on que le bas de page du Grand Soir soit rempli, inondé, pollué, dénaturé, par des sécrétions numériques ?

06/02/2026 17:17 par tchoo

La gauche occidentale c’est qui ? quoi ?
existe-t-elle seulement
En France, seule LFI, et avec timidité jette un regard amical, le PS n’est plus à gauche si ce n’est de la droite et le PC en mort clinique

06/02/2026 18:01 par D.Vanhove

> assimbonanga : + 1

06/02/2026 22:28 par RV

@ 06/02/2026 11:23 par Assimbonanga

J’espère que cela vous aura au moins donné envie d’aller lire le texte officiel.
Pour ma part, je n’ai pas de compétences juridiques particulières, et l’aide des IA m’a permis d’appréhender des implications qui m’avaient échappé à la simple lecture de la traduction française que je me suis infligée.
Cela dit, comme je l’ai précisé, mon commentaire n’est pas neutre et, quels que soient les biais introduits par les IA — que j’ai désamorcés ou laissés passer au fil des échanges — je n’ai fait sans doute qu’y ajouter les miens propres dans le dialogue avec ces charmantes petites bêtes.

07/02/2026 17:54 par Vania

@Assim +2. Il semblerait que l’utilisation du Chatgpt a des effets négatifs. Une étude comparative avec des utilisateurs de cette méthode, montre une diminution de la connectivité cérébrale. 83,3% des utilisateurs étaient incapables de retenir une simple phrase qu’ils avaient écrite quelques minutes auparavant.
https://x.com/NextScience/status/2020022742956048435

15/02/2026 14:03 par GARDES

« Mon dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ! » – Voltaire –

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