Le dossier Epstein : de Mal Empire (*)

Les six degrés de séparation (aussi appelée théorie des six poignées de main) est une théorie qui évoque la possibilité que toute personne sur Terre peut être reliée à n’importe quelle autre au travers d’une chaîne de relations individuelles comprenant au maximum six maillons. Vous connaissez quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît untel. En moyenne. C’est comme ça qu’un jour j’ai réalisé que j’étais à 3 degrés de séparation du Pape (ça vous en bouche un coin).

Je ne sais pas combien de degrés me séparent d’un éleveur de Yaks en Mongolie. Mais ça doit être un certain nombre. Mais va savoir. Si ça se trouve, mon pote Dédé, lors d’une soirée trop arrosée de lait fermenté, a peut-être déjà embrassé un Yak sur la bouche et ne s’en souvient plus ou a trop honte pour le raconter.

Évidemment, plus le cercle social est restreint et plus les degrés de séparation se réduisent. Entre éleveurs de Yaks, ils doivent se connaître tous par leurs prénoms et raconter autour d’un feu de bouse séchée la fameuse soirée où un touriste blanc a fait subir les derniers outrages à une de leurs bêtes avant de se blesser en tentant de plonger à moitié nu, et par moins trente degrés, dans un lac gelé. Pour une raison inconnue, mon pote Dédé ne trouve pas cette histoire drôle du tout. Quand je la raconte, il devient contemplatif, plongé dans des souvenirs, le regard perdu, l’esprit ailleurs, tout en se caressant les lèvres du bout des doigts. Il est parfois bizarre le Dédé.

D’après les dernières publications du Département de Justice des États-Unis, il se trouve que je suis aussi à 3 degrés de séparation d’Epstein. Je connais quelqu’un. Qui connaît quelqu’un. Qui connaît quelqu’un qui a mis quelque chose là où il fallait pas. Ca fait vraiment pas beaucoup de degrés de séparation pour quelqu’un dont le cercle social se limite principalement à quelques hurluberlus et une jolie caissière au supermarché (qui ne sait pas qu’elle en fait partie).

D’après ce que j’ai pu voir, il n’y a pas de prolos dans l’entourage du bonhomme et les degrés de séparation avec Israël se comptent sur les doigts d’un manchot.

On dit que le pouvoir corrompt. Que le pouvoir absolu corrompt absolument. On dit même que le pouvoir rend fou. Et que pour cette raison, il est bon de limiter les mandats des responsables politiques. C’est une idée qui est parfois mise en application ici ou là et qui n’a rien d’extraordinaire. C’est même couramment admis.

Notez que lorsque j’ai parlé de pouvoir, vous avez automatiquement pensé à pouvoir politique. Ne le niez pas.

Notez que lorsque j’ai précisé responsables politiques, vous n’avez pas tiqué non plus.

Notez qu’on n’aborde jamais cette question de limitation sous l’angle des pouvoirs financiers ou économiques ou... Étrange, non ?

Il n’y aurait donc que certains types de pouvoir qui corrompent. Des pouvoirs qui sont - par pur hasard - les plus visibles mais sans être forcement les plus puissants. D’ailleurs, ne parle-t-on pas toujours d’"Empires" financiers, économiques, industriels ou médiatiques, et jamais d’empires politiques ?

Exiger la limitation des pouvoirs politiques vous attirera un regard bienveillant. Essayez d’en faire de même pour les autres pouvoirs et vous aurez aussi bien fait de vous coucher dans un cercueil et leur tendre un pieu en bois en disant "Allez-y, quand vous voulez. Je suis prêt".

C’est peut-être la preuve, s’il en fallait une, que la dimension "politique" du pouvoir n’est qu’une façade. Et que vous, citoyen, n’êtes consulté que pour éventuellement choisir la couleur de l’enduit qui la couvrira. Mais demandez un tour guidé des lieux, exigez d’examiner la charpente, réclamez les plans, sondez les murs et un sort particulier vous sera réservé et vous apprendrez qu’il y a littéralement des seuils à ne pas franchir.

Et dans ce cas autant changer votre nom en Nicolas Maduro, ou Julian Assange, ou Fidel Castro ou...

Viktor Dedaj

(*) "De Mal Empire" est aussi le titre d’un livre co-écrit avec Maxime Vivas et Danielle Bleitrach, en 2005, aux éditions Aden.

COMMENTAIRES  

04/02/2026 13:37 par diogène

"Il n’y aurait donc que certains types de pouvoir qui corrompent. Des pouvoirs qui sont - par pur hasard - les plus visibles mais sans être forcement les plus puissants. "

Cette distinction entre "pouvoir" et "puissance" est la subtilité qui permet aux idéologues médiatiques de brouiller les cartes en prenant volontairement l’un pour l’autre et versi-versa. Le côté positif de la chose, c’est que la langue française fasse cette distinction, ce qui laisse l’espoir que quelques puristes continuent à s’égosiller pour attirer l’attention sur la rigueur nécessaire dans l’exercice de l’auto-défense intellectuelle.

Dans d’autres langues, cette distinction n’existe pas :
- en globish, les mots "pouvoir" et "puissance" se traduisent tous les deux par "power".
- en italien, les deux mots se traduisent par "energia"
En russe et en chinois, je sais pas, mais en tout cas, ça veut dire que pour Trump par exemple, le pouvoir politique et la puissance économique, c’est gloubi glouba.

What else ?

04/02/2026 17:41 par Made in Québec

« Notez que lorsque j’ai parlé de pouvoir, vous avez automatiquement pensé à pouvoir politique. Ne le niez pas. »

J’ai pensé à mon épouse.

« Notez que lorsque j’ai précisé responsables politiques, vous n’avez pas tiqué non plus. »

Je n’ai pas tiqué, j’ai Poutiné. En 2026, j’ai trouvé le secret du bonheur : tout est de la faute à Poutine (même mon taux de cholestérol), ou de la Chine, ou des deux, et inversement...

— -

Wo ! Wo ! Dédé
Dédé, Dédé, Dédé
Dis-moi comment tu fais pour endurer tout ça
Dis-moi qu′est-ce que j’peux faire pour te venir en aide
Chasser les démons qui rentrent dans ta tête ?

06/02/2026 20:14 par HUGO

Il existe des sociétés qui se donnent des airs de vertu, et d’autres qui se contentent d’en porter le costume. Le « monde respectable » qui gravite autour d’Epstein appartient à cette seconde catégorie. Un univers qui parle d’éthique en public et d’accès en privé, qui proclame la morale le jour et négocie l’impunité la nuit. Un univers qui se drape dans la dignité tout en fermant les yeux sur l’indignité la plus flagrante.
Car il faut le dire sans détour, Epstein n’était pas seulement un prédateur, il était le produit d’un système qui a toléré l’exploitation sexuelle de très jeunes filles. Un système qui a préféré détourner le regard plutôt que de renoncer à ses privilèges. Un système qui a trouvé plus commode de protéger ses réseaux que de protéger des mineures. Un système qui, au fond, n’a jamais été aussi vertueux qu’il le prétendait.
On a voulu faire d’Epstein un monstre isolé, comme si cela suffisait à sauver la façade. Mais ce serait presque trop lui accorder. Il n’était pas un génie du mal, ni un stratège de l’ombre. Il était un opportuniste, un parasite social, un courtier en compromissions qui prospérait parce qu’il savait exactement comment fonctionne ce monde prétendument moral ! Par l’accès, par l’utilité, par la réputation gérée comme un portefeuille. Il n’avait pas besoin d’être brillant. Il suffisait qu’il soit utile à ceux qui préféraient ne pas savoir.
Et ce monde-là, ce monde qui se donne des airs de vertu, n’a jamais été aussi prompt à s’indigner en public qu’à se protéger en privé. Il organise des conférences sur l’éthique, mais il ferme les portes quand l’éthique devient un coût. Il parle de responsabilité, mais seulement tant qu’elle ne menace pas ses alliances. Il se scandalise avec emphase, puis retourne à ses habitudes dès que les caméras s’éteignent.
La vérité, c’est que ce monde des affaires n’a pas été trompé par Epstein. Il l’a toléré. Il l’a accueilli. Il l’a utilisé.
Et lorsque la vérité est devenue trop lourde à porter, il l’a sacrifié comme on sacrifie un pion, espérant que l’opinion se contenterait de ce geste symbolique. Le scandale a été absorbé, l’indignation digérée, la façade restaurée. Le système s’est parfumé, s’est recoiffé, s’est présenté à nouveau impeccable.
Voilà la véritable obscénité. Non seulement les crimes, mais la facilité avec laquelle un monde se disant vertueux a su les intégrer, les minimiser, les oublier. Voilà ce qu’il faut brocarder : : l’hypocrisie d’un univers qui se croit moral parce qu’il sait gérer sa réputation.
Et pendant que ce monde se félicite de sa propre indignation, les structures qui ont permis ces crimes restent intactes. Elles se contentent de changer de rideaux, de renouveler leur vocabulaire, de produire quelques rapports. Rien qui dérange l’essentiel. Rien qui menace la mécanique.
La démocratie continue d’exister, mais parfois comme une vitrine. Et tant que la vitrine brille, tant que le public accepte une vérité édulcorée par les grands médias occidentaux, tant que l’indignation reste un rituel sans conséquence, ce monde pourra continuer à se dire vertueux, tout en protégeant ce qu’il ne veut pas voir !

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