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Pourquoi rendre compte d’un livre sans intérêt ...

Laurent Binet sur la campagne de Hollande

Ceci est un livre sans intérêt. Alors, me direz-vous, pourquoi parler d’un livre sans intérêt. C’est que, justement, là est l’intérêt. L’auteur n’est pas en cause, sauf à dire qu’il s’est fourvoyé dans une entreprise, justement, sans intérêt. Laurent Binet est une grande et forte plume. En septembre 2011, j’avais rendu compte, pour le seconde fois, avec émerveillement, de son HHhH (http://www.legrandsoir.info/HHhH-par-Laurent-Binet.html). Je cite ici le début de cet article :

C’est un des livres qui m’a la plus marqué ces dix dernières années. Un tour de force, une performance littéraires. Il y a vingt ans, j’ai passé une semaine à Prague : sept jours d’émerveillement à raison de dix heures de marche quotidienne. Avant de quitter cette sublime cité, j’ai fait un petit détour de quelques centaines de mètres pour me recueillir à l’endroit où Heydrich avait été assassiné. Dans ce lieu assez quelconque de la ville, j’ai pensé, de manière tout à fait banale, qu’il ne faudrait jamais se taire, qu’il faudrait inlassablement dire l’horreur du nazisme pour pouvoir dire toutes les horreurs. En grand amoureux de Prague et de la Tchécoslovaquie, Laurent Binet s’est extraordinairement acquitté de cette tâche.

Un des grands mérites de Laurent Binet avait été de rénover le style des ouvrages historiques et, tout en étant très présent dans son texte, de disparaître derrière Heydrich et ses héros pragois. Alors pourquoi son Rien ne se passe comme prévu est-il bon à remiser ? D’abord parce que Binet ne trouve jamais la bonne distance par rapport à son sujet. Il nous rappelle qu’il est fils de communiste, que sa sympathie allait vers Mélenchon et qu’il a été introduit dans le cercle magique par Valérie Trierweiler. Il n’était certes pas responsable de ces contradictions, mais il n’a pu les dépasser.

Et puis, quand on écrit sur Rien, cela donne : Rien. Ce n’est pas que Hollande - et ceux qui l’ont aidé comme Moscovici ou Fabius - soient des gens insignifiants, bien au contraire. Le problème est que leur geste, au sens médiéval du terme, est insignifiante, une coquille vide, un trompe-l’oeil. On reste constamment à l’extrême surface de quelque chose qui n’a aucun fond. Bien sûr, lorsque Binet décrit la posture de judoka de Hollande quand il utilise la force de l’adversaire après l’avoir absorbée, nous comprenons une donnée intéressante (en fait nous l’avions plus ou moins observée d’un regard distrait lors de la décennie du héros à la tête du PS), mais tellement anecdotique par rapport à ce qui compte réellement. Certes Hollande a de l’humour : on lui demande de commenter une remarque méprisante de Fabius à son égard : « Franchement, vous imaginez Hollande président ? On rêve ! » Il répond : « Eh bien je garde le mot : c’est un beau rêve. Je suis content qu’il y participe. » Ce qui pourrait à la rigueur nous concerner, c’est le profit politique que Hollande tire de cet art consommé de l’esquive, du compromis, de ses plumes de canard sur lesquelles tout glisse en apparence. Il y a forcément une relation dialectique entre l’humour de « Monsieur Fraises-des-Bois » et sa vision du monde.

Laurent Binet cite un constat peut-être subtil de Malek Boutih : « Hollande n’existe pas. Il s’est déjà complètement dépersonnalisé pour incarner la fonction. » Si cela est vrai, pas de quoi s’étonner : le parti socialiste a accompli exactement le même trajet en devenant un parti sans corps d’idées (ne parlons pas d’idéologie), sans perspectives à moyen et long termes, un groupement d’élus sans relations charnelles ou intellectuelles avec les électeurs, et qui renouvelle ses dirigeants soit par la fraude, soit de manière encore plus opaque que celle du politburo du parti communiste bulgare dans les années soixante. « Monsieur Fraise-des Bois » est au centre de ce vide et de cette opacité. Hollande « ne se laisse pas approcher » ? Hé bien ne faisons même pas semblant de l’approcher et ne perdons pas notre temps à courir de train en avion pour recueillir un de ses bons mots ou une assertion définitive d’un de ses groupies.

Dans ce livre de plus de 300 pages, je pense avoir trouvé UNE analyse politique, dans la bouche de Benoît Hamon. Je la cite tellement elle dénote par rapport au reste des blablateries des membres de l’aréopage : « On dit que c’est le traumatisme des années 30, quand l’inflation sous la République de Weimar a propulsé Hitler au pouvoir, mais c’est faux ! Ce qu’on oublie, c’est que de 1930 à 1932, avant Hitler il y a eu Brüning, qu’on surnommait " le Chancelier de la faim " , qui a fait subir à l’Allemagne une politique d’austérité très dure. C’est l’austérité qui a mené Hitler au pouvoir ! » L’ironie dramatique de cette réflexion est que le parti socialiste allemand (SPD) avait, en 1931, refusé d’organiser une Marche de la faim avec les communistes pour soutenir les chômeurs et pour protester contre la politique déflationniste de Brüning !

Comment pour les socialistes, avec Hollande à leur tête, susciter le début d’un embryon de programme ? Fastoche, explique Olivier Faure, auteur de la BD Ségo, François, Papa et moi : « On réunit un groupe test, on lui pose des tas de questions ouvertes et on l’écoute derrière une glace sans tain pendant cinq heures. » Ils auraient regardé des fourmis dans une assiette de confiture, le résultat eût été identique ! Il y a mieux : le « projectif » : on pose la question suivante à un échantillon-test : « Et si François Hollande était une voiture ? » Ils vont te dire " une deux-chevaux " , une Mercedes " … L’idée, c’est de sortir le sondé de sa condition de pseudo-expert parce que sa pseudo-expertise, t’en fais rien, il va te refourguer des analyses qu’il a lues à droite et à gauche. Ce qu’on a besoin de comprendre, c’est comment il perçoit une personne ou un groupe. » A force de monter vers la stratosphère, les stratèges du PS vont manquer d’oxygène ! Et quand on ne peut plus respirer, on meurt, comme Aquilino Morelle, la plume de Hollande qui admet que l’Europe libérale est une création de Mitterrand, Delors et Lamy, qui avait voté non à Maastricht et qui murmure que maintenant, l’Europe étant là , il faut « faire avec ».

Il fut un temps où les jeunes dans les partis politiques fournissaient du sang neuf, de l’irrévérence, de la contestation. Tels que décrits par Binet, les jeunes socialistes sont encore plus creux que leurs congénères de l’UMP : « Une jeune chauffeuse de salle vient nous réciter un discours à base de " Nous sommes tous les enfants du monde " , Mandela, Martin Luther King, Obama c’est bien et la guerre c’est mal. » Il est vrai que, quand on a biberonné du « Désir d’avenir » pendant des années, la dialectique ne peut pas casser des briques.

La vérité est toujours dans le rire, même gêné : « Mathieu sapin, le dessinateur de Libé, dit qu’il n’y connaît rien en politique. Hollande : " Nous non plus ! " . Rires. » Julien Dray a beau essayer de rattraper le coup à l’occasion de la préparation d’un discours très important : « La question sociale, il faut qu’elle apparaisse » (tu crois, mon Juju ?), les simulacres de débat entre Hollandais historiques, Hollandais rattrapés par la peau des fesses, Fabiusiens repentis, Strauss-Kahniens Je-vous-l’avais-toujours-dit-que-François-gagnerait-les-primaires semblent à des années-lumière de la vraie vie, de la souffrance du peuple.

Le livre est donc à l’image de ceux qu’il raconte : sans contours, sans épine dorsale. On l’aura compris : le titre de l’ouvrage est sa propre mise en abyme. Rien ne marche comme prévu dans ces pages sans intérêt, dans cet acte manqué.

Bernard GENSANE

http://bernard-gensane.over-blog.com/

Laurent Binet. Rien ne se passe comme prévu. Paris : Grasset et Fasquelle 2012.

URL de cet article 17733
 
 

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