Une réforme discrète et hop ! la France est revenue à l’Ancien Régime

Jean-Claude BOUAL

Un décret, pris au cœur de l’été, a modifié radicalement la façon d’administrer le pays.

Désormais, tout ce qui organise la vie sociale locale (urbanisme, biodiversité, éducation...) est devenu le fait du ministère du « maintien de l’ordre ». La mise en œuvre de l’état d’urgence l’illustre déjà, explique l’auteur de cette tribune.

Dans une discrétion totale, au cœur de l’été, le gouvernement a modifié l’organisation des services déconcentrés de l’État dans les départements. Par un décret du 14 août 2020, les Directions départementales interministérielles (DDI), sous la responsabilité du Premier ministre depuis leur création, en décembre 2009, deviennent « des services déconcentrés de l’État relevant du ministre de l’Intérieur. Elles sont placées sous l’autorité du préfet de département ».

Ce texte change fondamentalement la façon d’administrer le pays, subrepticement. Pour comprendre, il faut s’intéresser au fonctionnement de l’administration de l’État dans les territoires, et remonter un peu en arrière. Jusqu’en 2009, les ministères avaient chacun des services déconcentrés, dans les régions et les départements. Les questions d’écologie étaient traitées par les services et des personnels qualifiés du ministère de l’Écologie, les questions d’emploi et sociales par le ministère du Travail et des Affaires sociales.

En 2009, il a été décidé de regrouper les services départementaux de ministères différents dans des directions communes (par exemple, la Direction départementale des territoires, DDT, regroupe à la fois des missions liées aux ministères des Transports, du Logement et de la Transition écologique). Les Directions départementales interministérielles ont donc été créées. Dépendant auparavant de plusieurs ministères à la fois, elles ont logiquement été placées sous l’autorité du Premier ministre, les préfets de département en assurant la coordination sous son autorité. Elles restaient en liaison avec leurs anciens ministères de tutelle, les ministères techniques (Écologie, Agriculture, etc.).

La grande rupture instituée par ce décret du mois d’août, c’est qu’il évince le Premier ministre, et prévoit que, désormais, ces directions départementales seront rattachées au ministère de l’Intérieur. C’est-à-dire que tous les champs de compétences de ces directions, qui organisent la vie sociale (urbanisme, logement social, biodiversité, transition écologique, agriculture, éducation populaire, jeunesse et sport...), vont désormais être placés sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et du préfet de département (dont la carrière dépend du ministère de l’Intérieur). Les significations politiques et administratives de ce changement de tutelle sont lourdes.

Le social, l’écologie... désormais subordonnés au maintien de l’ordre

Tout d’abord, ces services perdent ainsi leur caractère interministériel. Tout n’est plus vu que sous le prisme d’un seul ministère, le ministère de l’Intérieur. Or, pour ce ministère, la priorité est l’ordre public.

Toutes les missions énumérées ci-dessus (social, écologie, agriculture...) passent au second plan. Considérons, par exemple, celles du ministère de la Transition écologique. Eh bien ! L’écologie est aujourd’hui subordonnée au maintien de l’ordre. Après l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen, le 26 septembre 2019, nous en avons eu une illustration : ce n’est pas le ministère de l’Écologie qui, normalement, a la tutelle de ces installations classées Seveso, qui a communiqué, mais le préfet. Or les fonctionnaires du ministère de l’Écologie avaient des choses à dire, qu’ils n’ont pu dire.

Autre exemple, actuel celui-ci, la mise en œuvre de l’état d’urgence sanitaire est réalisée par l’Intérieur et les préfets, le ministère de la Santé restant au second plan. Ce qui explique que la gestion de la crise passe d’abord par des mesures répressives.

Il est donc à craindre que l’action contre le dérèglement climatique, et en faveur de la transition énergétique et de la biodiversité — dont le gouvernement parle pourtant beaucoup —, devienne subsidiaire.

Un retour subreptice à l’Ancien Régime

Cette réforme renforce également les pouvoirs des préfets, pour lesquels la fonction d’agent du ministère de l’Intérieur prend le dessus sur la fonction de représentant de l’État. L’article 2 du décret prévoit en outre que les carrières des fonctionnaires de ces directions départementales, l’organisation du service, les conditions de travail et ses missions dépendent désormais aussi du ministère de l’Intérieur. C’est donc comme si les ministères de la Transition écologique, de la Santé, du Logement, de la Jeunesse et des Sports perdaient leurs fonctionnaires dans les départements, au profit, là encore, de l’Intérieur. Il devient le seul ministère présent dans les territoires.

Ce mode de gouvernement est donc une sorte de retour à l’Ancien Régime. Aujourd’hui, tout comme le roi jadis, Jupiter-Macron ne gouverne plus qu’avec deux ministres : le ministre des Finances pour les questions de budget (l’Intendant de la Ferme générale d’autrefois, l’une des figures les plus honnies des révolutionnaires, car chargé de récolter l’impôt auprès de la population, quand les nobles et le clergé en étaient dispensés), et le ministre de l’Intérieur (le Lieutenant général de la police sous l’Ancien Régime, qui avait tout pouvoir sur les questions d’ordre public, notamment pour réprimer les pauvres), pour le maintien de l’ordre public et les autres affaires intérieures de l’État — les autres ministres étant là pour la décoration.

Une politique qui conforme l’État aux desiderata des multinationales

Cette décision n’a rien d’isolé et d’arbitraire. Elle relève d’un mode de gouvernement réfléchi, qui vise à favoriser l’activité économique des multinationales dans le contexte de la mondialisation. Celles-ci n’ont pas besoin d’une administration comme celle du ministère de la Transition écologique, qui demande de respecter la loi sur l’eau ou la qualité de l’air, et rallonge le temps nécessaire à la mise en œuvre d’un projet. Pour embêter le moins possible les multinationales, on relègue les administrations techniques au second plan. Les autorisations pour construire les « grands équipements inutiles », comme les immenses centres commerciaux, les fermes de mille vaches ou à plusieurs milliers de porcs ou dizaines de milliers de poulets, seront accordées plus rapidement et facilement, avant même que le public soit averti, afin que la décision ne puisse pas être contestée, notamment en justice.

Dans le même temps, l’État assure à ces multinationales la sécurité publique pour mener à bien leurs projets. Une sécurité face aux contestations, aux manifestations, mais aussi une sécurisation de leurs démarches auprès de l’administration ou de la justice. C’est-à-dire la garantie que les normes ou les recours n’empêcheront pas un projet de construction d’usine, d’installation potentiellement polluante, d’aboutir. Le message envoyé par cette décision est clairement que l’écologie n’est ni une priorité ni digne d’être au cœur d’une politique publique.

Ce décret, apparemment technique et difficilement compréhensible par le grand public, montre donc une dérive autoritaire du pouvoir. Du point de vue du bon gouvernement du pays et des territoires, concentrer tous les pouvoirs sur un seul ministère axé sur le maintien de l’ordre, et laisser tous les autres domaines (économique, social, financier, culturel, etc.) entre les mains des multinationales est une faute grave, ou alors il s’agit d’un choix politique délibéré : ce qui compte, c’est le maintien par la force de l’ordre capitaliste néolibéral.

Source Reporterre

 https://reporterre.net/Une-reforme-discrete-et-hop-la-France-est-revenue-a-l-Ancien-Regime

COMMENTAIRES  

07/11/2020 23:39 par Feufollet

Très mauvaises augures pour la démocratie française
Très mauvais exemple pour les autres démocraties qui tentent de subsister
Mon cauchemar subsiste hélas encore de plus belle
Jupiter 1er tient le premier rôle dans un spectacle de dupes
On peut deviner les auteurs des scénarios
En suivant la piste de la finance spéculative des oligarques
Je ne vous dirai pas qui est, ou qui sont les metteurs en scène
La liste serait trop longue
En recrutant à tous les étages de l’ignorance et du simulacre
Pensons aussi aux spectateurs ébahis et ébaudis par les lumières du spectacle
Le casting ressemble à une série B (ou à une série C, si ça existe)
Dans le genre film d’angoisse avant l’horreur

08/11/2020 11:39 par Manant

Dans « Le Nouveau Moyen Âge », écrit après l’effondrement de l’Union soviétique, Alain Minc a dessiné les contours du nouveau paysage mondial qui s’esquisse. Trois économies se développent à des échelles continentales : américaine, européenne et asiatique. L’Europe est dans la position la plus instable, car l’échafaudage soviétique « la tenait comme un mur branlant ». La France reposera donc sur « l’édredon allemand ». Après sa réunification, l’Allemagne replâtrera toute l’Europe centrale, de la Hongrie jusqu’à la Lituanie. Ce sera la reconstitution, selon Minc, du Saint Empire germanique. Pour y trouver sa place, la France est appelée à développer ses propres landers (ce qui a commencé avec son découpage en grandes régions). Le décret mentionné par cet article, donnera aux préfets une fonction de dirigeants politiques des régions, au profit des multinationales, qui sont d’ores et déjà les nouvelles féodalités… On peut imaginer la suite : Minc envisage l’anglais comme future langue européenne comme l’était le latin, et la Finance (l’ennemie de qui on sait) sera la nouvelle Église détentrice du pouvoir, non sur les âmes, mais sur les portefeuilles, (en voie de virtualisation). Le roi (un potiche adulé par les médias, comme la reine d’Angleterre) trônera au milieu comme l’illustre si bien la caricature accompagnant cet article.

08/11/2020 12:43 par totof

"Très mauvaises augures pour la démocratie française"
Mais quand allez vous vous décidez à considérer qu’il n’y a plus de démocratie ? Si tant est qu’elle ait jamais existé dans notre pays d’ailleurs mais c’est une autre question... Cela fait longtemps qu’on entend dire "la démocratie est en danger", etc. Mais quand allez vous enfin reconnaître que c’est terminé ? Y aura-t-il un moment, une limite que vous considérerez franchie et qui vous fera enfin admettre que c’est en fait fini depuis longtemps ? Est-ce que ça vous suffirait ? Ou il en faut encore ?
Allez, un petit effort de lucidité ! Courage !

08/11/2020 16:45 par Monique Sanciaud

Je m’étais indignée cet été quand j’avais vu que tous les projets
inutiles pouvaient passer sans enquête publique et en dehors des
radars par la seule entremise des préfets. Je n’avais pas compris quel
machiavélique simplification cela supposait. Il faudrait que tout le
monde lise ça et réagisse avant que nous soyons tous pieds et poings
liés face à Darmanin et Macron, vendus aux multinationales.
Il faudrait diffuser cela un max. Assez de servitude volontaire !
Monique
PS : j’ai diffusé urbi et orbi ce matin : une seule réaction, c’est à pleurer, l’anesthésie semble générale. Jamais la Stratégie du Choc de Naomi Campbell n’avait été.si bien illustrée.

08/11/2020 17:17 par ozerfil

L’été a toujours été la saison propice à passer des lois scélérates... pendant que "populo" fait la fête !!

Et plus le Pouvoir est retors plus les lois sont vicieuses et dures...

Totof a raison : la Démocratie n’est plus qu’un mot !

08/11/2020 17:24 par Le Fou D'ubu

JL Mélenchon monte aux créneaux. A tous les déçus dont moi-même, c’est maintenant qu’il faut le suive et ouvrir la brèche. A la fin de l’année il sera trop tard ...
https://youtu.be/DvxAc0V1s-M

08/11/2020 17:43 par Assimbonanga

De bons passages dans cette intervention de François Ruffin à l’Assemblée nationale : Face aux gens vous êtes des lions, face à Amazon des paillassons !. Il ne se démonte pas !

09/11/2020 22:41 par Feufollet

Mal alors,
La démocratie française est morte selon "totof" et d’autres
Je savais qu’elle était en état d’insuffisance respiratoire
Encore plus depuis le nouveau virus
Qui angoisse vraiment les gens craintifs même jusqu’à l’extrême
Les gens exposés par obligations
Les gens "malportants" atteints d’handicaps plus ou moins graves
Ou encore toutes les gentes atteintes par l’âge fatidique de la disparition
Même les "bienportants" doivent respecter la crainte et son ordre social
Peut-être que je n’ai pas le courage de croire à la disparition de la démocratie
J’en fait référence aux notions d’Etienne Chouard sur la démocratie représentative
Dans son état actuel et l’état dans lequel elle devrait être
Si les citoyens seraient consultés dans les choix décisionnels
On peut croire que cela pourrait être meilleures décisions
En conséquence des débats publiques que cela engendrerait
Contre les délires des élites néo-progressistes de conservation du capitalisme
La démocratie ça existe, c’est un projet à jamais fini mais qui existe encore
Mais c’est un projet à jamais combattu par l’intérêt/bénéfice privé
Voyons ainsi ou nous a conduit l’intérêt/bénéfice privé
Quelques milliers d’ "imbéciles et grabataires" luttent contre la démocratie
Sans parler d’autres sortes d’investisseurs de tous les étages
Qui détruisent notre petit univers
Voilà ma lucidité, mais je peux encore l’adapter aux temps futurs

10/11/2020 09:44 par cunégonde godot

En toute logique, M. Macron effectue le "grand reset" totalitaire induit par les traités européistes-"compromis de gauche"...

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