Alvaro García Linera
L'extrême droite actuelle ne promet pas un destin de paix mondiale fondée sur les marchés, mais une purification apocalyptique des impies qui s'opposent à l'« inégalité naturelle » des personnes
Une vague réactionnaire avance sur tout le continent latino-américain. À l'exception du Mexique, du Brésil — les deux puissances de la région —, de l'Uruguay et du Guatemala, le reste des pays (Argentine, Chili, Colombie, Bolivie, Pérou, Équateur, Paraguay, Salvador, Honduras, Panama, etc.) ont choisi des gouvernements d'extrême droite autoritaire.
Nous ne sommes pas face à la droite libérale traditionnelle qui a caractérisé le néolibéralisme triomphant des années 1980 et qui a inauguré un cycle de 20 ans. À l'époque, elle se sentait porte-drapeau d'un destin universel et final de l'humanité autour du libre marché, de la mondialisation, du multiculturalisme et de l'État minimal.
L'extrême droite actuelle ne promet pas un destin de paix mondiale fondée sur les marchés, mais une purification apocalyptique des impies qui s'opposent à l'« inégalité naturelle » des personnes. Pour l'extrême droite, il n'y a pas de paradis à atteindre, mais les braises d'un Armageddon dans lequel (…)
Alvaro Garcia Linera
Il existe une prédisposition sociale à l'impensable et à l'abomination, propre à ces temps d'effondrement du système de croyances dominant et à l'absence, temporaire, d'un nouveau.
Comment exterminer une civilisation ?
Il existe une prédisposition sociale à l'impensable et à l'abomination, propre à ces temps d'effondrement du système de croyances dominant et à l'absence, temporaire, d'un nouveau.
Le 7 avril, sur son réseau social Truth, Trump a proféré sa sentence contre l'Iran : « Cette nuit, toute une civilisation disparaîtra. »
Ce qui est terrifiant, ce n'est pas seulement l'intention d'un président d'une puissance nucléaire de se préparer à exterminer toute « une civilisation », mais aussi le silence et le morbide avec lesquels cette déclaration monstrueuse a été reçue par « l'opinion publique » dominante dans le monde entier.
Peu de gens ont été horrifiés par la menace publique et officielle d'assassiner des millions de personnes – enfants, adultes, personnes âgées – et de dévaster leur culture, leur histoire, leur religion, leur économie, leur géographie, leurs institutions et leur descendance, car tout cela constitue une « civilisation ». (…)
Alvaro Garcia Linera
Les élites réclament le libre marché et appliquent le protectionnisme. Elles demandent un Conseil européen doté de plus de pouvoirs, mais elles sont terrifiées à l'idée de le soumettre à une élection populaire qui légitimerait cette autorité.
Une sensation générale de malaise et d'abattement s'empare de l'Europe. La social-démocratie et les droites cosmopolites qui se sont relayées routinièrement au pouvoir pendant 40 ans sont, depuis des années, évincées par des droites autoritaires, anti-immigration, nationalistes et anti-égalitaires. Ce n'est pas une erreur des « cordons sanitaires politiques ». C'est le symptôme d'un état de la société. Ou d'une partie de celle-ci.
Si l'on observe l'évolution générale du revenu par habitant de l'Union européenne au cours des 20 dernières années, on ne constate pas de chutes prononcées. Au contraire, elle présente une pente de croissance stable et soutenue (BM, Statistiques 2025). De même, les dépenses publiques se sont maintenues entre 45 et 55 % du PIB tout au long de ces 25 dernières années (OurWorldinData) ; ce qui explique que, si le néolibéralisme a démantelé certaines composantes de l'État-providence, le cœur du régime de protection sociale est resté intact. En général, les (…)
Álvaro GARCIA LINERA
Tel un épais brouillard nocturne, la haine parcourt voracement les quartiers des classes moyennes urbaines traditionnelles de Bolivie. Leurs yeux débordent de rage. Ils ne crient pas : ils crachent ; ils ne réclament pas : ils imposent.
Leurs slogans ne sont pas d’espoir ni de fraternité : ils sont de mépris et de discrimination envers les Indiens. Ils enfourchent leurs motos, montent sur des camionnettes, se regroupent dans leurs fraternités carnavalesques et leurs universités privées et partent à la chasse des Indiens soulevés qui ont osé leur ôter le pouvoir.
À Santa Cruz, ils organisent des hordes motorisées 4 x 4, gourdin à la main, pour faire un exemple contre les Indiens, qu’ils appellent collas et qui vivent dans les quartiers marginaux et dans les marchés. Ils scandent des slogans : Tuons des collas, et s’ils croisent en chemin une Indienne portant la pollera, ils la frappent, la menacent et la somment d’abandonner leur territoire. À Cochabamba, ils organisent des convois pour imposer la suprématie raciale dans la zone Sud où vivent les classes nécessiteuses et chargent comme des régiments de cavalerie contre des milliers de femmes, des paysannes sans défense qui marchent en demandant la paix. Ils (…)
Álvaro García Linera
Pour le vice-président bolivien, intellectuel reconnu en Amérique latine, le réveil des nations indigènes constitue le ferment révolutionnaire
de la lutte pour une autre société. Rencontre.
Intellectuel et responsable politique de premier plan : le profil d’Álvaro García Linera est atypique. Né en 1962, à Cochabamba, il est mathématicien et sociologue. Depuis 2005, il est le vice-président, communiste, de l’État « plurinational » de Bolivie, aux côtés d’Evo Morales, le premier Indigène à occuper la fonction de président du pays.
Après des études universitaires au Mexique, García Linera revient en Bolivie, en 1985, et s’investit dans le militantisme politique. En 1992, il est arrêté pour sa participation à l’armée guérillera Tupac Katari. Il passe cinq ans en prison sans être jugé. Il y étudie alors la sociologie, qu’il enseigne dès sa sortie de prison. Il donne ensuite des conférences dans l’ensemble du continent sud-américain, mais également en Espagne ou en France.
Intellectuel reconnu dans l’ensemble de l’Amérique latine, il est le théoricien du réveil identitaire indigène, qu’il considère comme l’élément le plus révolutionnaire de la société bolivienne. Le (…)