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Le projet à court terme des extrêmes droites latino-américaines

Alvaro García Linera

L'extrême droite actuelle ne promet pas un destin de paix mondiale fondée sur les marchés, mais une purification apocalyptique des impies qui s'opposent à l'« inégalité naturelle » des personnes

Une vague réactionnaire avance sur tout le continent latino-américain. À l’exception du Mexique, du Brésil — les deux puissances de la région —, de l’Uruguay et du Guatemala, le reste des pays (Argentine, Chili, Colombie, Bolivie, Pérou, Équateur, Paraguay, Salvador, Honduras, Panama, etc.) ont choisi des gouvernements d’extrême droite autoritaire.

Nous ne sommes pas face à la droite libérale traditionnelle qui a caractérisé le néolibéralisme triomphant des années 1980 et qui a inauguré un cycle de 20 ans. À l’époque, elle se sentait porte-drapeau d’un destin universel et final de l’humanité autour du libre marché, de la mondialisation, du multiculturalisme et de l’État minimal.

L’extrême droite actuelle ne promet pas un destin de paix mondiale fondée sur les marchés, mais une purification apocalyptique des impies qui s’opposent à l’« inégalité naturelle » des personnes. Pour l’extrême droite, il n’y a pas de paradis à atteindre, mais les braises d’un Armageddon dans lequel purifier les déviations d’une humanité corrompue par les aspirations à l’égalité.

Cette extrême droite fanatique a grandi au début du XXIe siècle à mesure que le néolibéralisme régional est entré en crise et que la société a embrassé un malaise généralisé. Elle s’est renforcée parmi les classes moyennes rancunières là où les progressismes ont atteint le gouvernement et ont impulsé des processus d’égalisation et de mobilité sociale ascendante des classes populaires. Et elle est devenue gouvernement là où les gestions progressistes ont déçu les attentes de bien-être des classes nécessiteuses.

Cependant, contrairement à ce qui s’est produit dans les cycles antérieurs de la montée des extrêmes droites en Amérique latine, les actuelles chevauchent un projet sociétal mutilé et à court terme qui, sur le plan économique, va à contre-courant des tendances émergentes dans le monde.

Alors que les grandes puissances qui tirent l’économie mondiale, comme la Chine, les États-Unis et l’Union européenne, lèvent des droits de douane contre le libre-échange, impulsent des politiques industrielles pour créer des marchés depuis l’État, deviennent protectionnistes, transforment leurs États en actionnaires d’entreprises stratégiques et se fixent des objectifs de souveraineté énergétique ou technologique ; les extrêmes droites gouvernementales d’Amérique latine s’accrochent anachroniquement aux nostalgies d’un globalisme de libre marché disparu.

Elles ont imposé une brutale austérité fiscale en attendant que l’investissement direct étranger (IDE) arrive à flots et soit le grand moteur de la croissance économique expansive à toutes les activités.

Mais le monde de 2026 n’est pas celui de 1995, lorsque l’IDE a connu une ascension mondiale spectaculaire et que les pays en développement offraient un taux de profit élevé grâce à la privatisation des entreprises publiques et de leurs marchés captifs.

Aujourd’hui, il n’y a plus de grandes entreprises à privatiser et, pire encore, l’IDE comme grand dynamiseur des économies du monde s’est rétractée. Après avoir atteint des niveaux de 4 % à 5 % par rapport au PIB mondial dans les années 1990 et au début des années 2000, depuis la crise de 2008, elle a réduit son importance et aujourd’hui, elle atteint à peine 1 % du PIB. Bien sûr, l’investissement étranger continue de circuler dans le monde et, sur le continent — principalement vers le Mexique et le Brésil, actuels bastions progressistes — ; mais désormais, en pourcentages du PIB, il n’atteint qu’à peine le quart de ce qu’il était auparavant.

Les extrêmes droites ont gagné au second tour électoral et par une courte majorité, mais elles sont gouvernement et expriment un état d’esprit de ressentiment et d’agressivité politique anti-égalitaire d’une partie de la population.

En Argentine, l’IDE a représenté jusqu’à 8,5 % du PIB en 1999. Entre 2005 et 2015, elle a évolué dans les bandes de 2 % à 3 % du PIB. Avec le gouvernement « libertarien », elle est tombée à 1,8 % en 2024 et à 0,5 % en 2025. La Banque mondiale estime qu’en 2026, elle approchera 1 %. Les secteurs vers lesquels se dirige cet investissement sont les hydrocarbures, les mines et, dans une moindre mesure, la finance. L’Équateur suit le même chemin : à la fin du XXe siècle, l’IDE a atteint 3 % du PIB ; en 2023 et 2024, elle est tombée à 0,5 ; et en 2025, elle a à peine approché 1 %. Au Pérou, dans les années 1990 et entre 2005 et 2015, l’IDE a fluctué entre 4 % et 7 % du PIB. Ces dernières années, elle se situe entre 1 et 3 %.

Dans ces cas et d’autres, l’IDE a perdu l’importance qu’elle a jouée pour la croissance et la stabilité économiques. De plus, c’est un investissement d’enclave, dirigé vers l’extraction de matières premières et dont les profits sont externalisés vers les pays d’origine, ce qui empêche une irradiation dynamisante dans le reste de l’économie.

Ce panorama déprimant se répète aussi avec l’investissement public et privé national dans les pays gouvernés par l’extrême droite. Dans les années du néolibéralisme globaliste (entre 1990 et 2000), l’investissement total dans ces pays a évolué entre 21 % et 24 % par rapport au PIB. De 2015 à 2025, l’investissement a fluctué entre 18 % et 19 % (CEPAL, 2026). L’Argentine, ces trois dernières années, a un taux d’investissement de 15 % à 16 % du PIB (INDEC, 2026). L’Équateur, 18 % du PIB, etc.

Comparativement, les pays d’industrialisation récente et de forte croissance économique, comme ceux qui composent l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), ont des taux d’investissement qui frôlent 30 % du PIB.

Les « ajustements » des dépenses publiques, la réduction des impôts des riches et la privatisation de zones périphériques encore aux mains de l’État ne représentent aucune injection fraîche de capital dans l’économie. Ce ne sont que des modes d’extractivisme prédateur des ressources publiques pour les déposer entre des mains privées habituées au rentisme. Le résultat est une économie structurellement stagnante, à forte précarité qui ne génère pas de processus stratégique de bien-être national expansif et qui, par conséquent, est encline à couver continuellement d’intenses cycles de malaise social.

Contrairement à ce que l’extrême droite américaine ou européenne cherche à impulser avec son néo-étatisme productiviste de longue haleine, les extrêmes droites latino-américaines se sont enlisées dans un néolibéralisme globaliste moisi au devenir décapité qui doit convertir les pays en protectorats coloniaux des grandes puissances porteuses de projets historiques.

Pourtant, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi cette extrême droite, malgré son échec économique prématuré, maintient une base sociale de soutien politique considérable qui varie entre 20 % et 40 % de l’électorat.

Certes, les déceptions antérieures que le progressisme a engendrées en ne pouvant pas surmonter la crise économique (inflation, récession) contribuent à la vigueur des droites. Mais cela ne suffit pas. Pour expliquer leurs indices de soutien, il faut comprendre que les extrêmes droites ont surgi en brandissant deux épées : d’une part, celle de mettre fin à certains des aspects les plus pertinents de la crise économique ; et, d’autre part, celle de dédommager moralement les offensés par la crise.

La première épée s’effondre rapidement et irréversiblement ; mais la seconde est agitée avec une dextérité flamboyante. La haine revancharde convertie en politique d’État contre les droits, les migrants, les « gauchistes », les communistes, les kirchnéristes, les Indiens, les féministes ou toute trace d’égalitarisme social, joue le rôle d’une expiation collective qui dilue la peur de l’égarement d’un avenir de bien-être. S’il n’y a pas d’avenir heureux, qu’il y ait au moins le plaisir de la cruauté exercée contre ceux que l’on considère comme coupables de la peur existentielle.

Cette perversion morale de l’espérance déchire le tissu social. Et la façon de la combattre n’est pas seulement par une fureur inversée. Bien qu’en temps de crise, une personnification du responsable des offenses sociales soit nécessaire — seulement dans ce cas focalisée sur une minuscule minorité de puissants —, ce qui est requis, avant tout, est une audacieuse restitution d’une espérance plausible autour d’un projet productiviste et de justice sociale capable de remuer les fondations des vieilles structures économiques et mentales avilies.

 https://www.lahaine.org/mundo.php/el-proyecto-cortoplacista-de-las-extremas-derechas

COMMENTAIRES  

16/09/2026 15:16 par sylvain

Ca me rappelle l’experience de Laborit. Un rat est placé dans un aquarium avec un plancher électrifié. Dans le premier cas, le rat peut se refugier dans une partie non électrifié. Quelques minutes après une sonnerie, une décharge parcours le sol. Le rat apprend très vite à se mettre à l’abri. Malgrès quelques secousses il est en parfaite santé (le choc électrique est faible et ne produit a priori pas d’effets sur la santé en lui même). Ensuite tout le plancher est électrifié, le rat n’a aucune issue. En quelques heures tout son métabolisme se détériore, son niveau de stress est catastrophique. Puis deux rats sont mis dans les mêmes conditions. Rapidement après la sonnerie ils se mettent à se battre, et ils vont beaucoup mieux que dans le second cas.

Ces petits pays qui n’ont jamais eu d’infrastructures industrielles conséquentes n’ont aucune chance d’avoir des projets souverains comme les grands ensembles cités, Chine, europe ou USA. En fait, quelque soient leurs choix ils n’ont aucune chance de s’en sortir dans la guerre totale qui se prepare. Alors la societe se bat contre elle meme, pour conjurer l’angoisse. Ca n’explique pas tout, mais ca joue son rôle

16/09/2026 23:15 par Vania

Article un peu confus affirmer : 1)"" l’Union européenne, lèvent des droits de douane contre le libre-échange, impulsent des politiques industrielles pour créer des marchés depuis l’État, deviennent protectionnistes, transforment leurs États en actionnaires d’entreprises stratégiques et se fixent des objectifs de souveraineté énergétique ou technologique ..... "" me semble assez contradictoire avec la Réalité actuelle. En France, il me semble qu’ils n’impulsent pas de politiques industrielles pour créer des marchés depuis l’état, puisqu’ils ont démantelé TOUT en vendant les filières les plus importantes (Alstom etc) aux eeuu , devenant une colonie étasunienne !!
2)D’autre part, dans le but de généraliser l’auteur mélange tous les progressismes de l’A.latine, qui ont été fort différents.En effet, les pays qui ont impulsé des politiques peu radicales ("les tièdes") (Chili, Argentine, Brésil ) ont provoqué la déception des classes populaires. Dans une moindre mesure en Bolivie avec un traitre, un sombre individu (Cerimedo) et malheureusement un harakiri impulsé par les dirigeants progressistes de Evo qui ont choisi l’abstention au lieu du dirigeant indigène Andronico Rodriguez . Dans d’autres pays comme en Équateur, une trahison phénoménale d’un agent de la cia (l’hypocrite Judas Moreno) qui a semé la terreur et la persécution des dirigeants du "correisme" qui ont été très naifs, suivi de l’implantation par fraude électorale d’un individu étasunien corrompu, menteur, narco milliardaire et tricheur, pion des eeuu (Noboa). Les pays qui ont été vraiment révolutionnaires (Venezuela et Cuba avec des grandes différences) ont subit et subissent des punitions extrêmes de l’empire ( sanctions, blocus criminel, vol, piraterie, tentatives d’assassinat)et maintenant génocide par strangulation économique pour Cuba et séquestration à main armée pour le Venezuela.Donc, la déception des classes populaires devient radicalement différente. 3) Affirmer que les derniers présidents élus (j’imagine qu’il parle du Honduras, Colombie, Pérou ) ont "gagné" avec une petite marge est faux, car il y a eu un mécanisme coordonné par les eeuu et le mossad pour exécuter des fraudes électorales. Au Honduras le cas "Honduras gate" coordonné par les eeuu/l’u.e et j’imagine le mossad. En Colombie , une compagnie coordonnée par le mossad a effectuée la fraude et même un centre de données administré par les eeuu qui au 2è tour, a ajouté plus de 5 000 postes électoraux ,pour les électeurs des eeuu, SANS supervision des autorités électorales colombiennes. Dans ces postes "artificiels" le candidat fasciste de la espriella gagnait avec 85 % !! Au Pérou, la fraude venait également des électeurs de l’étranger. Voilà la méthode. Ces présidents sont donc illégitimes et gouvernent grâce à l’intervention du régime dictatorial des eeuu.
P.S. : La traduction de l’article est également assez confuse.(IA ?)

17/09/2026 14:54 par marti michel

A propos du commentaire de Vania.
Disons d’emblée que j’ai beaucoup apprécié l’article d’Álvaro García Linera . Et pourtant j’ai tout aussi aimé le commentaire sérieux de Vania. J’ai même plusieurs fois relu le premier à la lumière du second.
Je m’explique. J’écarte, comme Vania, les considérations peu claires de l’auteur sur L’Union Européenne et le bloc occidental qui se fixeraient des objectifs de souveraineté économique.
Mais je crois que pour le reste, il s’agit de deux analyses sur deux plans différents. Vania, qui a une bonne connaissance de l’histoire contemporaine du continent, s’en tient à une lecture géo politique de l’évolution de la situation en Amérique du Sud. C’est celle aussi d’analystes comme Romain Mingus ou Maurice Lemoine qui les ont conduit à justifier l’attitude de Delcy Rodríguez Gómez au Venezuela.
Il faut noter que jusqu’ici ce fut aussi le cas pour Álvaro García Linera : voir son article sur le Vent se lève - « L’Amérique latine face au « néolibéralisme souverainiste » de Trump – Entretien avec Álvaro García Linera »- 21 janvier 2025.
Mais là, Álvaro García Linera quitte maintenant le terrain purement conjoncturel pour s’interroger sur les causes plus profondes de la montée du fascisme et son succés électoral.
Le tournant n’est pas tellement dans la nouvelle doctrine Monroe de Trump. Les sociétés sud-américaines ont quitté l’ère du néo libéralisme impulsé par l’impérialisme US des années 80 qui finançait pour leur compte l’économie, mais finançait quand même. Dorénavant, le continent n’attire plus les investissements étrangers, seuls certains secteurs (mines, hydrocarbure) présentent un intérêt. La crise économique, notamment l’inflation, s’installe alors durablement, sans qu’aucune solution ne soit avancée de façon crédible.
C’est alors qu’une "nouvelle" extrême droite trace sa voie dans l’instauration d’une guerre civile permanente et sauvage contre un ennemi intérieur responsable de tous les maux.
C’est ce ressort intérieur que met en relief Álvaro García Linera. Ce qui n’est pas en contradiction pour moi avec le commentaire de Vania.
A titre d’information et pour comprendre bien qu’ Álvaro García Linera n’est pas n’importe qui et connaît parfaitement bien le terrain latino-américain, , ce bref extrait de sa biographie :

Álvaro García Linera (Cochabamba, Bolivie, 1962) est l’une des figures intellectuelles les plus marquantes du marxisme latino-américain. Étudiant en mathématiques à l’UNAM, il a participé à la fondation de l’Armée de guérilla Tupaj Katari (EGTK) et a passé plusieurs années en tant que prisonnier politique à la prison de Chonchocoro, à La Paz. Il a été élu vice-président de la Bolivie en 2006 et réélu jusqu’au coup d’État de 2019, qui l’a contraint à l’exil aux côtés du président Evo Morales.

18/09/2026 10:12 par lou lou la pétroleuse

Il ne me semble pas y avoir de contradiction flagrante effectivement entre le point de vue de Vania et celui de l’auteur de l’article, mais deux angles de vue différents : celui de Vania plus centré sur le Vénézuéla, l’actualité géopolitique récente, et la volonté de montrer que tout n’est pas encore perdu au Vénézuéla, celui de l’auteur plus centré sur le temps long, celui de l’histoire, et élargi à l’économie et à l’ensemble des continents (bien qu’il n’explique pas sur quoi il fonde son analyse de l’état politique européen - ce qui serait intéressant pour les lecteurs européens du GS), qui tend à montrer que tout pourrait être rapidement perdu pour l’extrême droite si...

Oser lutter oser vaincre, comme disait Mao. C’est dans le temps long que peuvent se résoudre les contradictions... tant qu’il y a de la vie. Ne les laissons pas détruire notre planète !

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