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Le Monde Diplomatique, octobre 2026

Pourquoi il faut réenchanter l’État, demande Alex Spire ? Tandis que la croyance des Français dans la capacité des administrations à les protéger vacille, le candidat Gabriel Attal propose la suppression de cent mille postes de fonctionnaire et le Rassemblement national (RN) l’instauration d’une « règle d’or » budgétaire. La gauche en campagne s’accroche, elle, aux « valeurs » du service public. Pourtant toujours plus abstraites.

Amira Hass est allée à la rencontre de la terreur coloniale en Cisjordanie : Moins meurtrier que le génocide à Gaza depuis trois ans mais de plus en plus violent, un conflit embrase peu à peu la rive ouest du Jourdain. Des habitants des colonies israéliennes illégales s’y approprient des biens palestiniens ou les détruisent. Cette entreprise de dépossession est activement soutenue par les autorités de Tel-Aviv.

Pour Benoît Bréville et Pierre Rimbert, le domaine de la géopolitique a été confisqué : Issus des mêmes écoles, habitués des cercles du pouvoir, journalistes et experts propagent une lecture manichéenne des grands événements internationaux, sans laisser aucune place aux voix discordantes. Heureusement, il existe désormais un outil pour résister à l’air du temps : le Manuel d’autodéfense intellectuelle de Sophie Mazet.

Ilan Pappé observe la polarisation extrême de la société israélienne (“ L’État de Judée contre Israël ”) : Le 27 octobre, les électeurs israéliens se déplaceront aux urnes pour renouveler leur Parlement. Au-delà de la question de l’avenir politique du premier ministre sortant Benyamin Netanyahou, l’enjeu du scrutin réside dans la confirmation, ou non, de l’essor du sionisme religieux. Partisan d’une annexion des territoires palestiniens, ce courant contribue à une polarisation extrême de la société.

Rémi Guyot constate que Bagdad suffoque : « Asphyxiée par une pollution-record et paralysée par un gouvernement inactif, la capitale irakienne suffoque. Entre un air irrespirable, des infrastructures obsolètes et l’absence d’investissements, les 10 millions d’habitants de la mégapole luttent chaque jour pour respirer. 

Pour Guillaume Pitron (“ Game of drones ”), les classes dominantes mondiales s’intéressent aux océans : « Sur les terres émergées, les ressources s’épuisent. Alors les regards des dirigeants, des militaires et des investisseurs se tournent vers l’océan. Et, plus précisément, vers les fonds marins. Une nouvelle ère s’ouvre : celle de l’exploitation des abysses.

Pour Philippe Leymarie, les F-35 sont “ les ailes de l’empire ” : Équipement-phare des armées de l’air américaine et israélienne, le chasseur F-35 développé aux États-Unis a été adopté par une vingtaine d’États, notamment en Europe, en dépit – ou à cause ? – de la dépendance qu’il impose à ses utilisateurs… En avance sur ses concurrents, ce chasseur furtif se distingue également par un prix prohibitif et des coûts d’exploitation faramineux. Leymarie rappelle que le 18 mars 2019, la ministre des armées française Florence Parly tançait un parterre d’experts de l’Atlantic Council, un cercle de réflexion américain, à propos des relations entre les membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). « La clause de solidarité de l’OTAN est l’article 5, pas l’article F-35 », lançait-elle, au moment où Washington incitait fortement un nombre croissant de pays européens à acheter cet avion dernier cri. Depuis, le F-35 Lightning II, chasseur furtif de cinquième génération produit par Lockheed Martin, principal groupe d’armement mondial, est « entré en premier » dans les espaces aériens syrien et iranien sous bannière israélienne, puis lors des guerres israélo-américaines contre l’Iran en 2025 et 2026.

Philippe Descamp et Philippe Meyer constatent que Même en Pologne, le soutien à l’Ukraine se délite : Le débat géopolitique semble clos. L’Ukraine doit entrer dans l’Union européenne dès la guerre terminée. En réalité, cette promesse inquiète toute la région et comporte des risques pour la cohésion du Vieux Continent. En Pologne, alors que les élites soutiennent une telle adhésion de longue date, de plus en plus de citoyens renâclent devant ses conséquences économiques et sociales à court terme, comme face à l’arrogance de Kiev sur les questions mémorielles.

Hélène Richard décrit les déchirures de la société russe : (Deux cousins russes) : On avait d’abord cru à une brouille banale, du type de celles qui déchirent bien des familles à travers le monde. Comme souvent dans ces cas-là, on s’était dit qu’avec une petite incitation amicale une simple discussion permettrait de mettre les choses « à plat ». Et de repartir du bon pied. Mais derrière la fâcherie, une fracture. Non pas celle d’une famille : celle d’un pays.

Pour par Ana Otašević, les Balkans sont en voie d’accaparement : Encore préservées du béton, les côtes albanaises de l’Adriatique sont rattrapées par les conséquences du tourisme, lequel conduit à détruire ce que l’on vient admirer. Le phénomène se répand d’autant plus vite qu’il peut rapporter gros à ceux qui s’approprient les meilleurs sites. Pour gagner l’allégeance des responsables politiques du cru, la tâche est d’autant plus facile quand on s’appelle Trump.

Hubert Peres estime qu’à Ceuta, la crise a été instrumentalisée : Drame humain, crise de l’accueil et tensions diplomatiques avec Bruxelles et Rabat : l’afflux migratoire exceptionnel dans l’exclave espagnole en Afrique du Nord et ses suites ont semblé affaiblir le président du gouvernement. Critiqué par ses alliés, il aborde la fin de son mandat sous la pression de la droite, et de l’extrême droite qui poursuit son ascension.

Aimee-Noel Mbiyozo voit Pretoria comme saisi par l’« afrophobie » : Les images ont fait le tour du monde : pillages, commerces incendiés, migrants fuyant en masse, assassinats. Si l’Afrique du Sud a déjà connu des flambées xénophobes, le mouvement du printemps 2026 frappe par son ampleur et sa résonance internationale. Alors qu’elle s’enfonce dans une profonde crise sociale, la « nation arc-en-ciel » subit des attaques inédites, notamment des États-Unis.

En décembre 2025, des collectifs antimigrants ont sommé tous les étrangers en situation irrégulière de quitter l’Afrique du Sud avant la « date butoir » du 30 juin 2026. Cet ultimatum, sans le moindre caractère officiel, faisait suite à plusieurs mois de manifestations violentes qui avaient causé de lourds dégâts matériels, contraint des centaines de milliers de personnes à l’exode et fait au moins quatre morts. La journée du 30 juin s’est finalement déroulée sans débordement majeur, en partie grâce aux 600 millions de rands – environ 32 millions d’euros – débloqués par le ministère de la police pour financer des opérations de contrôle dans les neuf provinces du pays. Chef de file de la mobilisation, le mouvement March and March a repoussé l’échéance au 30 septembre, intimant aux entreprises de cesser d’employer des personnes sans papiers d’ici là.

La Chine veut-elle « gagner » en Iran, se demande Renaud Lambert ? L’univers médiatique ressemble au « monde à l’envers » que décrivait l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Plus les États-Unis piétinent le droit international, plus la Chine est accusée de se montrer menaçante. Ainsi du conflit en Iran, déclenché par Washington et Tel-Aviv, mais qui verrait surtout Pékin « avancer ses pions » et laisser libre cours à ses velléités impériales…

Pour Christophe Ventura, les ingérences étasuniennes dans les élections brésiliennes sont patentesÉlections : Washington s’est toujours immiscé dans les affaires de Brasília. La campagne des élections générales des 4 et 25 octobre l’a confirmé. Une victoire du candidat d’extrême droite Flávio Bolsonaro, soutenu par l’administration Trump, provoquerait un basculement régional favorable au locataire de la Maison Blanche et à son projet de reprise en main de l’Amérique latine.

« Veuillez accepter mes vœux les plus sincères à l’occasion de votre accession à la présidence des États-Unis du Brésil. » Le 2 avril 1964, deux jours après le coup d’État militaire qui a renversé le président travailliste João Goulart, son homologue américain est le premier chef d’État étranger à reconnaître les nouvelles autorités. Le courrier empressé de Lyndon Johnson s’adresse alors au président de la Chambre des députés, Pascoal Ranieri Mazzilli, à qui le Congrès, sous la pression des militaires brésiliens, vient de confier la présidence de la République. Quinze jours après ces événements, Mazzilli cède directement la présidence au maréchal Humberto Castelo Branco. La dictature militaire s’installe au palais du Planalto à Brasília jusqu’en 1985. Avec la bénédiction de Washington.

Charlotte Recoquillon décrit le très lamentable quotidien des vieux prisonniers aux États-Unis (“ Vivre et mourir en cellule ”) :Souvent condamnés jeunes à des très longues peines, des dizaines de milliers de détenus américains ont aujourd’hui atteint un âge canonique, obligés de finir leurs jours dans des prisons où rien n’a été pensé pour eux. Grimper sur un lit superposé, attendre debout dans une file, mastiquer une nourriture inadaptée, sans même parler de rencontrer un médecin : chaque tâche du quotidien est une épreuve.

Anne Alombert se demande si l’IA va tous nous tuer (“ Dire « tu » à une machine ”) : « Les gens qui construisent l’intelligence artificielle croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie », a admis en septembre dernier un salarié démissionnaire d’Anthropic, l’une des entreprises les plus à la pointe du secteur. Alerte ou alarmisme ? Quoi qu’il en soit, les robots conversationnels ont déjà profondément modifié notre rapport aux machines et aux autres humains.

Selon Frédéric Lordon, rien ne va plus pour la dette américaine : Depuis plusieurs mois, entre « private credit » et bulle de l’intelligence artificielle, l’édifice de la finance craque de toutes parts… Voici que des lézardes apparaissent dans le compartiment réputé le plus solide, vers lequel les investisseurs se précipitaient jusque-là pour trouver refuge : le secteur des titres de la dette américaine. Qui semble désormais échapper à tout contrôle.

Carlos Pardon est saisi par l’épouva,te d’Hollywood (“ Donald Trump et Tony Soprano ”) : Ce serait la fusion du siècle. Paramount rachète Warner. C’est déjà une histoire exemplaire. Le casting : un transhumaniste et son fils, le Tout-Hollywood et des journalistes épouvantés. En 1966, Gulf+Western, fabricant de butées à ressort pour portes coulissantes, acquiert le géant du cinéma Paramount. Depuis une trentaine d’années, le mouvement de fusions et d’absorptions est en plein élan à Hollywood. Tous les grands studios « ont fini par se faire manger par des multinationales étrangères au monde de l’art et de la culture », observent les chercheurs Martin Barnier et Laurent Jullier. Le capitalisme de prédation poursuit aujourd’hui son avancée, à la faveur de l’essor du streaming et de l’arrivée récente des entreprises de la « tech » dans ce secteur. C’est un enjeu non seulement financier, mais aussi politique et artistique.

Thomas Frank se demande ce que cache derrière le souhait des présidents des EU de construire des bibliothèques et autres bâtiments de presti (“Tout le changement du monde ”) : Aux États-Unis, la construction des bibliothèques présidentielles modernes obéit à deux grands principes. Le premier, esthétique, est de rivaliser de splendeur avec ses devancières. De l’immense bâtisse à angles droits de M. George W. Bush, à Dallas (Texas), au rectangle de verre surélevé de M. William Clinton à Little Rock, dans l’Arkansas, chaque nouvelle réalisation est tenue de surpasser les précédentes en coût, en majesté et en prouesse architecturale. Le second principe, presque aussi important, est que la fonction ostentatoire prend désormais le pas sur la fonction pédagogique. Théoriquement, ces institutions semi-publiques ont pour mission d’organiser les archives de l’exécutif et de les ouvrir aux chercheurs. Dans les faits, elles ressemblent de plus en plus à des pseudo-mémoriaux de Lincoln conçus par les pseudo-Lincoln eux-mêmes. Toutes incluent un musée sur les années passées à la Maison Blanche par l’intéressé et proposent une version de l’histoire que seuls peuvent valider ses partisans les plus dévoués.

En illustration “ The Blind Patriot ” de Conor Harrington

COMMENTAIRES  

03/10/2026 18:35 par ernesto

Ces faits graves, et presque tous les "indicateurs" que l’on peut observer, montrent une avancée menaçante vers la désintégration du droit, l’instauration de la loi du plus fort, du plus avide de pouvoir et de richesses, du plus riche et du mieux armé, en un mot de la barbarie.

Plus que jamais cet extrait d’un roman prémonitoire expose lucidement ce qu’une majorité occulte inconsciemment, et qu’il faut mettre en lumière :

"— Voici comment cela se passe, et depuis longtemps : des politiciens de métier et des milliardaires forment une classe qui règne de facto sur le monde, qui ’’fait la loi’’ et les lois, en utilisant les institutions qu’ils contrôlent et les médias qu’ils possèdent, par la propagande, le mensonge, et surtout par l’intimidation et par la force.

Il n’y a pas de procédure d’inscription à cette classe, ou caste, disparate en apparence : ils sont simplement liés par leurs intérêts, qui convergent. Leurs lieux de pouvoir sont d’abord les gouvernements, et les directoires des multinationales ; mais ils ont aussi leurs réseaux, clubs, comités, et organismes internationaux – où ils discutent entre eux des grands problèmes, c’est-à-dire des meilleurs moyens d’accroître leurs richesses et leurs privilèges, tout en affichant une façade démocratique.

Il fit une pause. Les étudiants ne semblaient pas impressionnés, mais pas non plus dissipés, et attendaient la suite.

— Les politiciens les plus notoires – on pourrait les appeler caïds - font partie de ce cénacle ; vous les connaissez, ces bateleurs sournois qui prétendent servir l’État et usurpent la confiance par une rhétorique rodée et grâce à des médias complaisants. Je vous révèle un secret de Polichinelle au passage : ils n’ont aucun besoin de comploter, puisqu’ils sont déjà au pouvoir, et font la loi en droit, et en fait.

Les détenteurs des plus gros capitaux, grâce à leur argent, à leurs réseaux d’influence et à leurs empires de presse, assurent à leurs commis politiciens de se faire élire. Ceux-ci servent alors en retour leurs riches parrains, comme hommes de main qui font la sale besogne : ils mettent en œuvre les dispositifs de captation de la valeur créée par notre travail, et les contre-réformes qui démantèlent les acquis de la civilisation.

Santé publique, éducation, justice, équipement du territoire, transports collectifs, droit du travail, protection sociale, et le Droit lui-même... les progrès de la société sont méthodiquement démantelés, affaiblis, détruits, afin d’ouvrir les marchés et laisser libre champ aux profiteurs. L’intérêt public a totalement cédé la place au pillage des ressources naturelles, à la dévastation de l’environnement, terres, eau, biosphère qui ne sont pour eux que des moyens supplémentaires d’accroître leurs profits. S’ensuivent exploitation, oppression, néocolonialisme, néofascisme, pillage des ressources, conflits, guerres et accroissement galopant de la pauvreté.

Et cela aussi bien lorsque la droite ou l’extrême droite gouverne que quand ce sont des partis qui n’ont de socialiste que le nom."
(Extrait de "Sonia ou L’avant-garde", Michel Levy, Editions Infimes, 2025).

Puisque cette oligarchie criminelle, qui dispose désormais de quasiment tous les pouvoirs, policier, judiciaire, militaire, médiatique et qui s’est arrogé maintenant les systèmes numériques les plus puissants jamais imaginés, aux mains de prédateurs milliardaires fascisants, la seule issue possible - bien qu’invraisemblable aux yeux de beaucoup - est un soulèvement massif et violent naissant au sein des populations les plus opprimées et exploitées, pour renverser cet ordre qui a commencé à détruire la civilisation.

04/10/2026 10:10 par ROBESS 73

LA LIGNE DU MONDE DIPLO A EVOLUE DEVAVORABLEMENT VERS L EXTREME CENTRE .LE VOICI DESORMAIS ASSIS ENTRE DEUX CHAISES ....JE NE L ACHETE PLUS ...

04/10/2026 11:53 par lou lou la pétroleuse

A Ernesto,
Excellent résumé de la situation !

la seule issue possible - bien qu’invraisemblable aux yeux de beaucoup - est un soulèvement massif et violent naissant au sein des populations les plus opprimées et exploitées, pour renverser cet ordre qui a commencé à détruire la civilisation.

Il me semble important de préciser, par les temps qui courent, la nature de la violence utile, et de la distinguer de la violence provoquée contre les intérêts des insurgés, notamment des populations les plus opprimées et exploitées. Nous avons derrière nous 2 siècles d’expériences internationales pour nous aider à analyser les stratégies les plus efficaces.

Pour illustrer mon propos par des faits récents, je dirai qu’incendier la façade d’un établissement scolaire ne sert nullement les intérêts des élèves en colère, tabasser un flic en civil qui vient d’arrêter un lycéen, me semble plus judicieux... mais plus dangereux pour ceux qui s’y collent.
Un mouvement de masse peut être plus efficace que les actes spectaculaires de groupes isolés, mais il nécessite une adhésion moins sélective au mouvement que les seules "populations les plus opprimées et exploitées".
Le maoisme a donné de bonnes idées à ce sujet : analyser la contradiction principale qui permet d’associer le plus grand nombre, jusqu’à ce que celle-ci étant résolue, on s’en prenne à la contradiction qui devient principale, pour un population assez nombreuse pour parvenir à la résoudre.
N’oublions pas que l’armement qui est aux mains des classes dominantes est incomparablement plus puissant que celui dont disposent les plus opprimé(e)s et exploité(e)s. Le pouvoir de ces dernier(e)s réside dans leur capacité à bloquer solidairement le fonctionnement des services des classes dominantes qui les oppriment, tout en se tenant le plus loin possible de leurs appareils de répression (exemple donné par la révolte de 2014 au Burkina Faso qui a su chasser du pouvoir le commanditaire de l’assassinat de Sankara - ce qui n’était pas rien !).

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