URL de cet article https://www.legrandsoir.info/comment-constituer-un-parlement-par-le-vote-et-le-tirage-au-sort.html

28 octobre 2013

Comment constituer un parlement par le vote et le tirage au sort

Laurent S

Le vote et le tirage au sort ont des qualités et des inconvénients pour désigner des représentants politiques. Voici comment lier les deux pour désigner les députés et les sénateurs et instituer un pouvoir législatif qui soit le plus représentatif du peuple grâce à des partis politiques de masse.

Etienne Chouard mène un combat très juste et encore solitaire pour la désignation par tirage au sort dans les institutions politiques. Son discours est bien argumenté, mais je ne l’ai pas entendu faire de proposition de constitution donnant au tirage au sort un rôle principal. Cette absence de concrétisation de ses idées, laisse donc le vote sans réelle alternative. S’en abstenir, car cela serait la prérogative exclusive d’une assemblée constituante, est presqu’un aveu d’échec : une telle assemblée ne peut pas tout réinventer, un vrai débat et des idées doivent précéder et aider à ses choix souverains. D’un autre côté, le vote a certaines vertus qu’il serait dommage d’abandonner. Voici donc une proposition pour un parlement constitué par une alliance du vote avec le tirage au sort.

L’Assemblée nationale

Le parlement se compose d’une Assemblée nationale et d’un Sénat comportant deux fois moins de sénateurs que de députés. L’assemblée est renouvelée par tiers tous les deux ans par un scrutin proportionnel national. Les partis qui se présentent doivent préciser au sein de quelle coalition de partis ils s’associeraient pour former un gouvernement. À l’issue du dépouillement, les voix obtenues par chaque parti sont additionnées par coalition. Le nombre de députés de chaque coalition est la proportion, multiple de trois, du carré de ces additions.

Concrètement, par ce mode de scrutin, nous aurions eu avec le vote des législatives de 2012, l’assemblée suivante :

CoalitionNombre de voixCarré du nombre de voix (en milliards)Nombre de députés pour une chambre de 500 sièges
Majorité présidentielle (PS, EELV, RG,…)10 347 043107 061261
Droite parlementaire (UMP, NC, PR,…)8 994 34980 898198
Front national3 528 66312 45130
Front de gauche1 793 1923 2169
Le Centre pour la France458 0982100
Extrême gauche253 386640
Écologistes249 068620
Régionalistes145 809210
Autres133 752180
Extrême droite49 49920
Total25 952 859204 004498

Les personnes qui vont exercer ces mandats sont tirées au sort parmi les militants des partis de chaque coalition.
L’assemblée étant renouvelée par tiers et devant respecter le nouveau partage politique à chaque élection, deux cas se présentent :

  1. Si la coalition a gagné des sièges, le nouveau tiers sera plus important que les deux précédents.
  2. Si la coalition a perdu des sièges, alors un tirage au sort désigne les députés de chacun des deux tiers non renouvelés dont le mandat est interrompu à l’issue de cette législative de façon à ce que les trois tiers comportent le même nombre de députés.

    Chaque coalition représentée a le droit de former un groupe parlementaire, qui comporte donc au minimum 3 députés. Si un parti a, à lui seul, plus de députés que la plus petite coalition, il peut former un groupe parlementaire autonome.

    Le Sénat

    Le même vote permet aussi le renouvellement complet du Sénat. Le nombre de sénateurs est attribué par parti, en proportion de la racine carrée du nombre de voix obtenues.
    Toujours avec les législatives 2012, nous aurions eu le Sénat suivant :

    PartiNombre de voixRacine carrée du nombre de voixNombre de sénateurs pour un Sénat de 250 sièges
    Union pour un mouvement populaire7 037 2682 65340
    Divers droite910 03495414
    Nouveau Centre569 89775511
    Parti radical321 1245678
    Alliance centriste156 0263956
    Front national3 528 6631 87828
    Le Centre pour la France458 09867710
    Régionalistes145 8093826
    Extrême droite49 4992223
    Parti socialiste7 618 3262 76041
    Europe Écologie Les Verts1 418 2641 19118
    Divers gauche881 55593914
    Parti radical de gauche428 89865510
    Front de gauche1 793 1921 33920
    Extrême gauche253 3865038
    Écologistes249 0684997
    Autres133 7523665
    Total25 952 85916 735249

    Comme pour un scrutin de liste traditionnel, les sénateurs seront désignés selon leur rang dans la liste de candidats présentée par chaque parti.

    Il y a autant de groupes parlementaires qu’à l’Assemblée Nationale. Dans cette limite, seuls les plus importants groupes de sénateurs peuvent donc être un groupe parlementaire.

    Les citoyens

    Avec ce mode de scrutin, il faut aussi revoir le droit des élus et le financement des partis politiques :

On peut imaginer qu’un parti soit confus sur sa coalition ; il faudrait alors mieux pour lui que ses électeurs ne soient pas confus sur leur soutien.
À l’issue du dépouillement, si un parti voulait changer de coalition, cela ne peut se faire qu’avec l’accord des militants car ce sont eux qui siègeront à l’Assemblée nationale. Le changement de coalition après dépouillement peut avoir une importance décisive et devra être discuté lors du débat électoral. Le cas de figure peut se produire avec les écologistes : s’ils avaient choisi de se coaliser dans le Front de Gauche on aurait eu l’assemblée suivante :

Droite parlementaire219
Front national33
Front de gauche27
Majorité présidentielle216
Total495

Et la droite aurait été majoritaire mais n’aurait jamais pu faire passer les lois sans l’accord du Front National, c’est-à-dire sans mener exactement sa politique.
Les dernières déclarations de François Fillon sur le parti le moins sectaire laissent entendre que cela serait possible. Mais la gauche peut aussi s’unir : le Front de gauche a toujours dit qu’une alliance FdG, EELV et PS était possible sur une ligne Hamon-Montebourg mais pas sur la ligne actuelle Valls-Moscovici. Le Président François Hollande aurait eu à choisir entre une cohabitation avec la droite extrême ou une politique franchement à gauche : abandon du nucléaire et de l’austérité.
Avec ce mode de scrutin, les Verts auraient pu tout à fait faire plier le Président de la République, car quoiqu’il arrive, ils auraient eu leurs sénateurs et leurs députés. Et deux postes de ministre subalternes ne valent certainement pas le reniement de leurs convictions politiques.

Mais que les belles personnes se rassurent, ce dilemme entre ces deux solutions scandaleuses n’aurait pas eu lieu, car avec un scrutin proportionnelle le Modem n’aurait pas disparu et François Hollande aurait opté pour une coalition PS-Modem avec ou sans EELV. Avec la proportionnelle, il y a en effet la possibilité d’avoir un parti centriste perpétuellement au pouvoir, un coup avec la gauche, un coup avec la droite. Sauf qu’ici, les députés ne sont plus des notables mais des Français moyens dont les intérêts personnels sont ceux de la population et pas ceux d’une élite économique.

Prééminence d’une assemblée populaire sur un Sénat élitiste

L’Assemblée Nationale doit jouer un rôle prépondérant sur le Sénat, c’est pourquoi les députés sont deux fois plus nombreux que les sénateurs. Ce rapport est encore accentué pour les grands partis qui gouvernent : on aura une quarantaine de sénateurs face à près de 200 députés. Donc en commission mixte paritaire par exemple, les députés, même débutants arriveront en force face aux politiciens de métiers du Sénat.

Dans les grands partis les places de sénateurs seront chères. On ne pourra toutes les donner aux plus ambitieux et aux plus médiatiques car ce sont souvent les moins compétents : on ne peut pas en même temps courir les meetings et les caméras et travailler ses dossiers.

La naïveté des députés sera compensée par le renouvellement par tiers de l’assemblée : les anciens pourront transmettre le relai aux nouveaux ; leur transmettre la culture de cette chambre du parlement. Les députés gagneront ainsi en indépendance face aux sénateurs et à leur attaché parlementaire.

L’absence de majorité au Sénat n’empêchera pas le parlement de légiférer : la gauche sous Mitterrand a toujours fait voter ses lois malgré un Sénat à droite. Avec la proportionnelle à la racine carrée des voix, le Sénat devient la chambre des débats politiques idéologiques avec une réelle représentation de toutes les diversités de pensée même les plus minoritaires. Il ne pourra plus y avoir de pensée unique par censure médiatique ou économique. Mais il pourra peut-être y avoir des jeux de mains entre les sénateurs d’extrême gauche et ceux d’extrême droite…

Comme l’assemblée est renouvelée par tiers, les élections doivent être fréquentes afin qu’un mandat ne dure pas trop longtemps. Les Américains votent déjà tous les 2 ans pour leur parlement. Un vote régulier permet de maintenir l’intérêt du débat politique dans la population. Il permet aux électeurs de contrôler l’action du parlement. Et comme on peut espérer qu’une coalition dure deux ans, cela évite aussi au Président de la République de convoquer des élections anticipées.
En effet, le nombre de députés étant fonction des coalitions, tout éclatement de la coalition majoritaire implique très probablement un scrutin anticipé : cela dépend si avec l’assemblée courante une autre majorité peut faire passer des lois. La rupture d’une coalition minoritaire n’implique pas de dissoudre l’assemblée même si le nombre de députés est déterminé par l’existence de cette coalition, car elle ne remet pas en cause l’expression majoritaire, et de toute façon elle reste très improbable : on se désunit quand il faut gouverner, pas quand il faut s’opposer.

Une représentativité sans circonscription

Ici le Sénat ne représente plus les collectivités locales. Mais ce rôle n’est qu’un prétexte pour garantir que le Sénat, en France comme aux États-Unis, soit le plus conservateur possible, car on a un collège électoral de notables et une surreprésentation des collectivités rurales. Le Royaume-Uni se passe très bien d’une telle assemblée et les élus locaux ont bien d’autres moyens de se faire entendre : ne sont-ils pas des militants et des élus qui côtoient régulièrement les députés et les sénateurs ?

Les députés, tout comme les sénateurs, ne sont plus affectés à des circonscriptions. Mais ils restent accessibles aux citoyens : les parlementaires ont un domicile.
Avec le tirage au sort, on aura donc beaucoup de députés là où il y aura le plus de militants et un sixième de l’Assemblée nationale viendra certainement d’Ile de France, car cette région a plus de 10 millions d’habitants. Les députés seront encouragés à ne pas abandonner leur travail pendant leur mandat. Cela pour permettre leur retour à la vie civile mais aussi pour rester en contact avec les citoyens.

Aucun parlementaire ne pourra exercer d’autres fonctions politiques. Cela est de facto le cas pour les députés qui sont désignés par tirage au sort. Quant aux sénateurs, si les militants de leur parti le veulent, le scrutin de liste leur garantit à vie leur poste : ils n’ont pas de baronnie locale à se constituer, leur nouvelle baronnie est leur parti. Ce n’est pas parce qu’un sénateur n’exerce pas une autre fonction qu’il perd le sens des réalités ou qu’il ne peut pas s’intéresser aux problèmes de terrain. Au contraire, c’est parce qu’il n’a qu’un seul mandat qu’il aura le temps de le faire en plus de son travail législatif.

Comment pervertir ce scrutin

Le parti de la presse et de l’argent peut tout à fait continuer à avoir un pouvoir législatif à sa solde avec un tel parlement. Comme aujourd’hui, en contrôlant les médias, il peut abrutir les gens par les divertissements et contrôler les informations : parler des faits divers et pas des luttes sociales, crédibiliser trois partis (deux pour la fausse alternance politique et un troisième d’extrême droite pour ramasser les déçus du système) et être odieux avec les autres. Mais il ne suffira pas de gagner les élections, il faudra aussi que les militants de ces partis ne fasse pas parti des 99% les plus pauvres de la population, car il sera difficile de les faire voter contre leurs intérêts de classe.
On peut faire voter une population pour une opposition qui une fois au pouvoir poursuit la même politique que le camp sortant, mais faire voter directement une loi qui la dessert est autrement incertain : en 2005 avec le référendum du TCE cela n’avait pas marché. Pour ainsi dire on devra avoir deux partis de gouvernement ayant autant de militants que d’élus : est-ce possible et crédible ? Qui va coller les affiches ?

Si on part de l’hypothèse que des lois ont permis de rendre indépendants les médias, comment peut gouverner le parti de l’argent ? Il ne peut pas payer des citoyens pour qu’ils deviennent de faux militants, car il en faudrait tellement que l’un d’entre eux parlerait et déclencherait une enquête judiciaire. Mais tout simplement il pourra toujours corrompre des députés et des sénateurs. Cela peut ne pas déranger certains partis, mais ceux qui veulent servir le peuple formeront alors leurs députés pour ne pas tomber dans ce piège et leurs militants surveilleront leur travail législatif. Quant aux corrupteurs, les mandats de députés n’étant pas reconductibles, il devront recommencer leur travail tous les 2 ans avec les nouveaux députés.

Le parti de la presse et de l’argent devra donc déployer beaucoup de talents et d’efforts pour continuer à dominer la population avec un tel parlement. Il serait bien plus efficace pour lui de dénigrer et combattre un tel mode de scrutin et d’encenser le régime actuelle de démocratie prévisible : une présidence tentaculaire avec un parlement à sa botte.

Du peuple, par le peuple, pour le peuple

La logique d’une telle réforme du parlement implique aussi que l’on passe d’un régime présidentiel à un régime parlementaire fort où le parlement a l’initiative des lois et du budget.
Par les élections, la haute bourgeoisie a pu assoir sa domination sur toute la société depuis 1789.
Par le tirage au sort, le nouveau Tiers État d’aujourd’hui, c’est-à-dire la petite bourgeoisie intellectuelle, les ouvriers et les employés, prendront enfin le pouvoir. L’élément moteur des partis ne sera plus l’élu mais le militant dont la base sociale est beaucoup plus importante.

Laurent S