Dans son excellente série « Les clés », sur les ondes de la RTBF, Arnaud Ruyssen a diffusé trois émissions, les 16, 17 et 18 février 2026, destinées à « nous plonger dans l’histoire des relations entre la Russie et l’Ukraine afin de remonter aux sources du conflit actuel » (1). Allaient-elles être de la même qualité que les trois émissions des Clés consacrées au conflit palestinien, diffusées les 6, 7 et 8 octobre 2025 et rediffusées les 22, 23 et 24 décembre 2025, qui avaient donné lieu à un exposé magistral de l’historien français Vincent Lemire, professeur en histoire contemporaine à l'université Gustave-Eiffel ?
Dans un premier temps, j’ai cru que l’experte invitée, Anna Colin Lebedev, sociologue et politologue française d’origine russe, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris-Nanterre, allait soutenir la comparaison et nous donner les bonnes clés pour comprendre les origines du conflit ukrainien. Mais j’ai commencé à me poser des questions en constatant que le seul historien qu’elle ait cité se trouve être le sulfureux Timothy Snaider, pour qui la politique de Poutine s’assimile aux pratiques d’extermination de masse menées par ... Hitler.
Malgré ce patronage douteux, Anne Colin Lebedev a le mérite de rappeler, dans ce premier volet du 16 février, que l’ambivalence des relations entre la Russie et l’Ukraine ne date pas d’hier : si d’une part l’indépendance de l’Ukraine déclarée en 1918 a été sans lendemain du fait de son incorporation dans l’Union soviétique, le nouveau pouvoir a paradoxalement contribué à renforcer le sentiment national ukrainien en y valorisant la langue ukrainienne (interdite du temps des tsars) et en s’appuyant sur les élites locales pour implanter l’idéal communiste.
Je constate avec amusement que son approche hyper-nuancée du courant néo-nazi s’assimilant parfois simplement au courant ultra-nationaliste par rejet de l’URSS rejoint en bonne partie l’analyse de Jacques Baud, lequel est pourtant non seulement sanctionné par l’UE mais de plus blacklisté par nos médias, y compris la RTBF (2) : comprenne qui pourra.
Quoi qu’il en soit de la qualification de cet ultra-nationalisme, il ne fait pas de doute qu’aujourd’hui encore la nostalgie nazie est bien présente dans la société ukrainienne où les criminels Bandera et consorts sont toujours célébrés comme des héros nationaux (3). J’ai peu apprécié qu’Arnaud Ruyssen ne soulève même pas la question ; quelle serait l’attitude de la RTBF si des monuments en l’honneur de Léon Degrelle étaient érigés en Wallonie et à Bruxelles et si des rues en portaient le nom ?
Intéressant aussi de noter qu’Anna Colin Lebedev, même si elle penche plutôt pour une réponse affirmative, ne tranche pas vraiment la question épineuse : doit-on, oui ou non, qualifier de génocidaire (c.-à-d. intentionnelle) la famine des années 1931-1933, baptisée Holdomor ? Je note aussi qu’elle s’abstient de porter un jugement sur l’initiative politique partisane prise par le Parlement européen le 15/12/2022, par le Parlement belge le 09/03/2023 (avec l’abstention de Nabil Boukili du PTB) et par l’Assemblée nationale française le 28/03/2023 (avec l’abstention de LFI) de reconnaître l’Holodomor comme génocide. Sur cette question, la RTBF avait fait preuve d’un manque total d’esprit critique, en s’entêtant à placer le signe = entre Holodomor et Shoah (4). N’était-ce pas une bonne occasion de demander à Mme Colin Lebedev ce qu’elle pensait de ce parti pris antirusse et de relancer le débat ?
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Le deuxième volet de l’émission diffusé le mardi 17 février n’a pas diminué mon malaise. Tant s’en faut. Comme elle le dira elle-même, Anna Colin, née Lebedev, était jeune adolescente à Moscou en 1989, avant de partir en France. On imagine mal que sa vision des faits historiques n’ait pas été teintée par les souvenirs familiaux propres aux cercles des exilés.
Étrangement, elle ne nous dit rien de la décennie tragique qui a résulté de la dissolution de l’URSS décrétée le 8 décembre 1991 par Boris Eltsine (Russie), Leonid Kravtchouk (Ukraine) et Stanislav Chouchkievitch (Biélorussie), contre l’avis des populations consultées par référendum le 17 mars, lesquelles s’étaient prononcées massivement (75,4%) pour le maintien dans l’Union, le score atteignant même les 83,5% en Ukraine...
Rien sur la misère provoquée dans ces années noires par la rupture brutale de l’interdépendance des économies des anciennes entités de l’Union dont chaque spécialisation profitait à l’ensemble. En Ukraine, le PNB a chuté de plus de 50% et sa population a fondu dramatiquement : serait-ce de peu d’importance pour une sociologue ?
Tout ce que Mme Colin Lebedev nous dit de cette décennie, c’est que les Russes et les Ukrainiens devenus indépendants sont restés voisins dans une relative indifférence, accaparés les uns et les autres par des oligarques, dans une atmosphère « assez démocratique » marquée par la « désaffection envers l’État ».
Quant à la Révolution orange de 2004 qui a éclaté pour protester contre le résultat d’élections jugées frauduleuses, pas un mot sur les soutiens extérieurs de la Fondation Soros et de la Freedom House, actives sur le terrain dès 1990, avant même l’indépendance de l’Ukraine (5). Tout ce que l’auditeur est invité à retenir, c’est que cette révolution « a semé des graines » et aussi « l’idée que la mobilisation peut payer »...
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L’on en arrive ainsi tout naturellement au troisième épisode des Clés, consacré aux événements de 2014. C’est alors que mon malaise s’est mué en désappointement, face à tant de silences qui confortent la narratif pro-Kiev.
Ianoukovytch est présenté comme un être corrompu et pas très raffiné qui a voulu mater par la force les manifestants de la Place Maïdan et qui a été forcé de quitter le pouvoir : c’est vrai. Mais ce que Mme Colin Lebedev ne dit pas, c’est qu’il s’est agi d’un coup d’État orchestré par les États-Unis, bien décidés à mettre la main sur l’Ukraine et donc à saboter l’initiative européenne de MM. Laurent Fabius (France), Frank-Walter Steinmeier (Allemagne) et Radoslaw Sikorski (Pologne) qui avaient obtenu le 21 février 2014 la signature d’un accord prévoyant notamment la constitution d’un gouvernement d’union nationale et l’organisation d’élections présidentielles anticipées.
Rien sur les tirs des snipers dans le dos des manifestants (6), faisant voler cet accord en éclats.
Rien sur la tuerie perpétrée le 2 mai à Odessa par des milices armées « maïdanistes » contre 49 Ukrainiens partisans des républiques populaires.
Rien sur le délitement des accords de Minsk 2 de 2015 entre Vladimir Poutine et Petro Porochenko, auxquels François Hollande et Angela Merkel avaient apporté leur caution.
Rien sur les 14.000 morts dans le Donbass entre 2014 et 2022.
Rien sur l’accroissement exponentiel des bombardements de Kiev sur le Donbass, dans la quinzaine qui précédé le 24 février 2022 (7).
Une bonne question à poser à Mme Colin Lebedev aurait été celle qui divise encore aujourd’hui les mouvements pacifistes : Poutine a-t-il commis une faute en lançant son opération spéciale ou bien a-t-il eu raison de ne pas rester les bras croisés et d’honorer sa responsabilité de protéger les populations du Donbass ?
En tout cas, suggérer, comme le fait l’ « experte », que l’initiative de l’opération spéciale aurait été motivée par la volonté de Poutine de regagner une popularité qui commençait à baisser, il s’agit là d’un procès d’intention tenant lieu d’analyse.
Et quand Arnaud Ruyssen a remercié son invitée et l’a félicitée pour « la rigueur de son travail de chercheuse », ça m’a fait sourire.
André LACROIX
(1) https://auvio.rtbf.be/media/les-cles-les-cles-3438424, https://auvio.rtbf.be/media/les-cles-les-cles-3438428 et https://auvio.rtbf.be/media/les-cles-les-cles-3440013.
(2) Voir https://www.legrandsoir.info/reponse-aux-propos-de-daniel-fontaine-de-la-rtbf.html.
(3) Voir à ce sujet les travaux de nombreux historiens et observateurs comme Annie Lacroix-Riz, Maxime Goldarb, Lev Golinkin, Christopher Simpson, Laurent Brayard, Sébastien Bourdon, etc.
(4) Voir https://www.legrandsoir.info/holodomor-et-complaisance-lettre-ouverte-a-la-rtbf.html et https://www.legrandsoir.info/holodomor-le-fin-mot-ou-le-faux-mot.html.
(5) Voir https://x.com/ivan_8848/status/2022845933222846936.
(6) Voir Michel Collon, Ukraine, la guerre des images. 50 exemples de désinformation, éd. Investig’Action, 2023, p. 56. Confirmation dans le livre du politologue ukrainien Ivan Katachanovski The Maidan Massacre in Ukraine : The Mass Killing that Changed the World, éd. Palgrave Macmillan, 2024.
(7) Le 15 février 2022, l’OSCE a enregistré 41 violations du cessez-le-feu, le régime de Kiev ayant commencé à bombarder activement le Donbass.
16 février : 76
17 février : 316
18 février : 654
19 février : 1 413
20-21 février : 2 026
22 février : 1 484.Voir aussi le témoignage de Benoît Paré, témoin oculaire du conflit ukrainien de 2015 à 2022, auteur de Ce que j’ai vu en Ukraine, TheBookEdition, 2025.