Pierre TEVANIAN
Quelques réflexions sur la campagne pour l’entrée de Missak Manouchian au Panthéon
« Missak Manouchian, à quand la patrie reconnaissante ? ». Tel est le titre d’un appel lancé, en deux temps, dans le quotidien Libération, en janvier et février 2022. Un appel entendu au sommet de l’État puisque le président Macron va l’annoncer ce dimanche 18 juin 2023 : Missak et Mélinée Manouchian seront panthéonisés. Le texte qui suit réagit à cette initiative, qui soulève une vraie question : celle de la « reconnaissance » d’un homme, et autour de lui d’un groupe, et d’une histoire glorieuse et trop longtemps occultée – mais le fait en des termes singulièrement inadéquats : ceux de la « patrie » et du « patriotisme ».
Mieux vaut tard que jamais, dira-t-on, en termes de reconnaissance historique – et sans doute est-ce ce que se sont dit les gens très estimables qui ont soutenu cette initiative en dépit d’un comité de parrainage plus que douteux [1] et d’un argumentaire pour le moins problématique.
Le problème que pose cet argumentaire, c’est qu’il enrôle Missak Manouchian, (…)
Pierre TEVANIAN
L'image de l'islam, nous dit-on à la une du Figaro, se dégrade. Sondage à l'appui, on nous explique que 43% des Français appréhendent la présence musulmane comme étant « plutôt une menace ». Soit 1% de plus qu'il y a un an et demi... Nous avions à l'époque analysé en détail la construction de ce sondage de l'IFOP, et plus précisément la manière dont, par la formulation des questions, le choix des termes employés, l'éventail des réponses proposées, et quelques autres effets de texte et de contexte, il produit activement la psychose islamophobe qu'il prétend ensuite enregistrer de manière neutre. Plus d'un an après, la critique garde hélas toute son actualité, à 1% près - et ce petit point supplémentaire pour l'islamophobie n'est finalement pas énorme au regard de l'exubérance des moyens politiques et médiatiques remobilisés dans l'intervalle, de la guerre du halal à la menace terroriste en passant par les prières de rue, les pains au chocolat et le retour du retour de Charlie (…)
Pierre TEVANIAN
Ce titre peut rappeler Lewis Carroll, mais c’est plutôt au Candide de Voltaire que peut se comparer mon questionnement, car je sens bien qu’il y a quelque chose de candide à s’interroger sur le pourquoi et le comment, et avant cela sur l’existence même d’un racisme au pays dit des droits de l’homme : la France - qui joue dans ce questionnement le rôle du « meilleur des mondes possibles » cher au docteur Pangloss. Cette candeur cela dit me paraît assumable car elle a quelque chose d’heuristique (comme était heuristique la candeur du personnage de Voltaire) face à tous les Pangloss contemporains qui ont pour nom Sarkozy, Guéant, mais aussi Hollande, Zemmour, Fourest ou Finkielkraut, et qui nous expliquent que tout va pour le mieux sinon dans le meilleur des mondes possibles, du moins dans le moins raciste des pays possibles.
Tout en un sens est déjà dit - j'y reviendrai - dans cette singulière formule, « le moins raciste des pays possibles », qui concentre en elle toute la spécificité du racisme français contemporain, tout ce qu'il a d'à la fois déroutant, grotesque et odieux. Mais ma question pour le moment est celle- ci : quel est ce racisme, ou plus précisément comment ce racisme particulier s'articule-t-il théoriquement et pratiquement à un régime politique et une idéologie dominante qui professent les droits de l'homme ?
Mon propos ne vise pas à l'exhaustivité, il se concentrera sur le racisme anti-africain - anti-noir, anti-arabe - et antimusulman, ce qui n'épuise pas le sujet du racisme, l'antisémitisme existant toujours, ainsi que d'autres racismes comme le racisme anti-asiatique ou le racisme anti-roms. Par racisme j'entends une manière particulière d'appréhender et de traiter certaines populations, fondée sur la combinaison de plusieurs opérations :
la différenciation, c'est-à -dire la (…)
Pierre TEVANIAN
Vendredi dernier, j'ai reçu un coup de téléphone qui m'a quelque peu perturbé. L'assistante de Serge Moati, interressée par certains de mes articles qu'elle avait lus sur internet, m'invitait à participer, le mercredi suivant, à l'enregistrement d'un débat d'une heure pour l'émission « Ripostes », autour des questions suivantes : « Le modèle français d'intégration est-il en crise ? » et « Y a-t-il une tentation du repli communautaire ? ». Elle me précisa que les autres participants seraient le dirigeant d'une association d'entrepreneurs noirs-africains, l'historien Benjamin Stora, le député de droite Yves Jégo, le président de SOS Racisme Malek Boutih et enfin Jean-Pierre Chevènement, qu'on ne présente plus… Je lui répondis que j'avais des choses à dire sur ces questions (et sur leur formulation), que la proposition m'intéressait, mais que la composition du plateau et les conditions du débat me semblaient difficiles ; je lui demandais donc de m'accorder deux jours de réflexion, ce (…)