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Et on l’appelle étincelle de la vie, par Dante Liano - il manifesto.

il manifesto, 25 janvier 2006.

Tout avait commencé par une bêtise. Tout ce qui advint ensuite, les changements de personnes, les couteaux , les armes, les 27 morts, la rage, la terreur, les enterrements et les vengeances, tout dériva de cette stupidité. La bêtise est dangereuse parce que, quand on insiste, elle devient cruauté. Ceci est une histoire longue et rude et doit être racontée depuis le début, quand personne n’imaginait qu’on en serait arrivé si loin, pour finir ensuite en rien du tout voire en oubli.

La bêtise fut celle de John C. Trotter, titulaire de la concession Coca Cola au Guatemala. Qui voudrait comprendre ce qu’est une multinationale doit essayer de faire de la pub pour une compagnie comme Coca Cola dans un petit pays du Tiers monde. Le fameux logo de la boisson gazeuse a la couleur rouge flamboyant : si un journal publie un encart avec ce logo et que la couleur n’est pas exactement celle voulue par la prestigieuse compagnie nord-américaine, il n’est pas payé, parce que le signe d’origine doit être ce rouge et pas un autre, semblable. Mais ces choses là sont des broutilles en regard de ce que nous allons raconter.

Les travailleurs de Coca Cola au Guatemala n’avaient pas de syndicat et Trotter haïssait ce type d’organisations, parce que pour lui c’était un héritage du communisme, doctrine que le patron haïssait de toute son âme. Cependant c’est une de ses idées qui donna naissance au syndicat et dans cette affaire on peut constater combien une action captieuse peut se retourner contre le fourbe qui la propose.


Trop d’ancienneté

Monsieur Trotter trouvait que désormais ses salariés avaient accumulé trop d’ancienneté et qu’en cas de licenciement, ils auraient eu droit à trop de sous, donc il décida de licencier en bloc tous ses salariés et le jour suivant les rembaucha. Avec ce coup, le renard de Trotter avait mis à zéro l’ancienneté de tout le monde. Mais il commit l’erreur de ne pas prendre en considération que la capacité à supporter des gens ne tient que jusqu’à un certain point. Le conflit en fait explose souvent pour des raisons banales. Les travailleurs avaient décidé en effet de former un syndicat et de proposer à la multinationale une négociation : « Une négociation ? Mais pour qui ils se prennent ces analphabètes ? » réagit Trotter, et il les envoya tous au diable. Le bras de fer entre patron et ouvriers dura deux ans ; à la fin, l’usine fut occupée et les concessionnaires décidèrent d’appeler la police qui intervint de façon décisive : quatorze ouvriers finirent à l’hôpital et douze en prison. Ce n’était qu’un début. Ces actes de résistance se terminaient toujours par un épisode violent. Ca avait l’air d’être des faits isolés, sporadiques mais, au contraire, ils étaient reliés entre eux en une chaîne qui allait être sans fin.

Les conducteurs, les manoeuvres, les vendeurs ambulants ne lâchèrent pas et à ce moment là les dirigeants de Coca Cola décidèrent de passer à la manière forte et de s’adresser directement au chef de la police, le colonel German Chupina Barahona, réputé pour son cynisme et sa cruauté. Certains membres des forces de sécurité de l’état furent alors nommés chefs du personnel, chef magasinier et chef de contrôle de l’usine, transformant la boîte en grande caserne. Les travailleurs eurent peur, mais persistèrent dans leurs revendications. D’un autre côté, que pouvaient-ils faire, sinon confirmer qu’ils avaient raison ?

C’est ainsi qu’on arriva au premier attentat. Le 10 février 1977, deux membres du syndicat, Angel Villegas et Oscar Sarti furent atteints par une rafale de mitraillette pendant qu’ils allaient à l’usine. Ils sauvèrent leur peau mais restèrent blessés.
Quelques jours après seulement, le 2 mars, les conseillers juridiques du syndicat, Gloria de la Vega et Enrique Torres furent blessés dans un deuxième attentat. Après cet avertissement, ils décidèrent de se réfugier à l’étranger.

La schizophrénie de la situation était notable : alors qu’à l’intérieur de l’usine on menaçait, on tirait, on vivait dans la terreur, à l’extérieur Coca Cola affichait une image idyllique, en continuant à faire de la publicité et à vendre le produit comme si c’était autre chose et pas la cause déclenchante du conflit. Dans la publicité, de très beaux jeunes du monde entier chantaient des refrains faciles à retenir (« We are the world... »), ritournelles des slogans heureux de la boisson gazeuse : « La chispa de la vida » (« L’étincelle de la vie »). Et comment aurait-on pu boire un bon Cuba libre sans Coca Cola ?

En février 1978, on arriva à la signature d’un contrat collectif, mais cette victoire apparente en réalité se transforma en défaite.

Le troisième attentat, en effet, fut mortel : le 12 décembre 1978, Pedro Quevedo, premier secrétaire du syndicat, fut assassiné. Des inconnus armés le tuèrent pendant que, dans la cabine de son camion distributeur de boissons, il attendait un autre collègue pour décharger la marchandise. C’était un signal clair, mais un homme courageux accepta de succéder à Quevedo à cette charge.

Il s’appelait Israël Márquez et montra qu’il avait plus d’un tour dans son sac : il échappa sans une égratignure à une première embuscade et dut vivre en semi clandestinité, parce que des escadrons de la mort lui tendaient des embuscades pour s’en débarrasser. Il dormait chaque soir dans une maison différente et, dans un deuxième attentat, un autre camarade, du nom de Moscoso, mourut à sa place. Sa femme, Gladys Castillo, resta gravement blessée et, de ce moment là , comme des innocents commençaient à payer à sa place, Márquez décida de partir en exil. Manuel López Balam lui succéda.

Le sixième attentat (Márquez en avait subi deux) fut mis à exécution le 5 avril 1979. Comme Márquez et Quevedo, López Balam était le conducteur d’un camion. Il fut égorgé au volant et on lacéra son corps de 17 coups de couteau. Désormais il était clair qu’être secrétaire du syndicat de Coca Cola signifiait automatiquement être un homme mort. Mais il y a des moments où , quand quelqu’un est appelé à représenter les autres, même si ça peut lui coûter la vie, il choisit aussi ce risque parce que se défiler n’est pas dans sa nature. C’est ainsi que Marlon Mendizabál accepta d’être élu comme successeur de López Balam.

A ce point, on perd le compte des attentats : le 1er mai 1980, furent séquestrés Ricardo Garcia et Arnulfo Gómez. Le cadavre de Ricardo fut découvert peu après à 100 kilomètres de la capitale, horriblement mutilé, avec celui d’Arnulfo, retrouvé pas loin de son ami. Le même mois, un sort identique échut à René Reyes, un autre syndicaliste. La terreur planait désormais sur les travailleurs de l’usine.


45 balles dans le corps

L’attentat contre Marlon Mendizábal, le nouveau secrétaire du syndicat, ne fut qu’un parmi tant d’autres : le 27 mai 1980 Mendizabal sortait du travail pour prendre l’autobus quand une rafale de mitraillette le cribla de 45 balles dans le corps, sur le marchepied. Mercedes Gomez fut élu à sa succession. Lui aussi, bien sûr, avait ses jours comptés, mais il s’en sortit grâce à un banal changement de chapeau. Gomez, en fait, avait offert le sien à un ami, Edgar Aldana, qui fut capturé, torturé et tué à sa place. Un échange de sombreros l’avait épargné.

Ce jour terrible était un samedi. Quand ils apprirent l’enlèvement de Aldana, les dirigeants syndicaux au niveau national décidèrent de se réunir dans l’après-midi. Ce qui était en train d’arriver à Coca Cola était trop, même si, il faut le rappeler, le reste du pays ne s’en sortait pas beaucoup mieux. Ce 27 mai 1980, les 27 membres de la Confédération nationale du travail se réunirent pour discuter de cette situation : ils furent tous séquestrés, torturés et tués.

Dès lors, il n’y eut plus de syndicat ni à Coca Cola, ni dans aucune autre usine. C’est la solution la plus radicale qui l’avait emporté, la solution finale. La fin du syndicat de Coca Cola, sans compter les 27 leaders nationaux, avait coûté 8 dirigeants morts, deux disparus et six blessés, même s’il faut rappeler aussi que les guérilléros des Far avaient tué par vengeance le chef du personnel et un militaire à la retraite du nom de Francisco Javier Rodas.

Entre temps, au Guatemala, maintenant que la démocratie est, dit-on, revenue, ces délits restent impunis. Par contre on continue à boire la fameuse boisson, dont la formule est gardée dans le plus rigoureux secret. On dit que le Coca Cola est capable de dissoudre une pièce de monnaie si on la plonge une nuit dans un verre de cette boisson, ou même qu’elle contient quelque drogue mystérieuse. Bien sûr, ça fait de superbes spots publicitaires, avec le slogan séducteur : « L’étincelle de la vie ! ». Comme ironie macabre, ce n’est pas mal.

Dante Liano, guatémaltèque, enseignant de littérature hispano américaine à l’ Université Catholique de Milan.


- Source : il manifesto www.ilmanifesto.it

- Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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