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L’hypothèse communiste - interview d’Alain Badiou par Pierre Gaultier

Professeur émérite de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure, Alain Badiou a longtemps été plus populaire à l’étranger - et surtout aux Etats-Unis - qu’en France... jusqu’à la sortie, en 2007, de son essai De quoi Sarkozy est-il le nom ? Considérable succès en librairie, ce recueil de textes lumineux et d’une grande hauteur de vue historique examine la situation politique immédiatement avant et après la présidentielle de 2002, critique la démocratie électorale (un choix fallacieux, une "désorientation organisée qui donne les mains libres au personnel de l’Etat") et analyse les différents traits d’un "transcendantal pétainiste" de la France, dont relèverait Sarkozy. En conclusion, Badiou rappelle le sens premier de l’hypothèse (ou Idée) communiste : "En tant qu’Idée pure de l’égalité, l’hypothèse communiste existe à l’état pratique depuis sans doute les débuts de l’existence de l’Etat. Dès que l’action des masses s’oppose, au nom de la justice égalitaire, à la coercition de l’Etat, on voit apparaître des rudiments ou des fragments de l’hypothèse communiste (...). Les révoltes populaires, par exemple celle des esclaves sous la direction de Spartacus, ou celle des paysans allemands sous la direction de Thomas Münzer, sont des exemples de cette existence pratique des "invariants communistes"".

A cette Idée, Badiou consacre aujourd’hui un livre entier : L’hypothèse communiste. Il y dissèque trois exemples (la Révolution culturelle chinoise, Mai 68 et la Commune de Paris) et en détaille les échecs, l’influence et les enseignements. Badiou raconte qu’en mai 68, les grévistes de l’université de Reims, où il est alors maître assistant, se joignent spontanément aux ouvriers de l’usine Chausson, sans l’intermédiaire des partis et des syndicats. C’est cette "autre politique", se tenant "à distance" des organisations traditionnelles et de l’Etat, permettant des "réunions entre gens qui ordinairement ne se parlent pas", que Badiou défend en tant que penseur, romancier, dramaturge et militant. Le communisme autoritaire (Etat-parti, "dictature du prolétariat", méthodes militaires) ayant mené à des régimes sanglants, c’est à de nouvelles formes politiques que le philosophe appelle à réfléchir : en France, l’"organisation Politique", qu’il a cofondée en 1983 ; à l’étranger, "le mouvement Solidarnosc en Pologne en 1980-81, le mouvement Zapatiste au Mexique, la première phase de l’insurrection contre le Shah d’Iran, les "maoïstes" au Népal"...

Ici, Alain Badiou évoque les malentendus dont son oeuvre fait l’objet. Il résume ses décennies d’action sur le terrain (notamment aux côtés des sans-papiers), discute de l’actualité de l’Idée communiste et s’interroge sur le rôle politique de l’art et du cinéma.

Vous n’avez jamais été aussi populaire en France. De quoi Sarkozy est-il le nom ? a dépassé les 50 000 exemplaires et vous accordez davantage d’interviews qu’auparavant (deux passages à Ce soir (ou jamais !), un long entretien pour Libération...). Du coup, en ces temps de désorientation, une partie de vos lecteurs semble attendre de vous des propositions politiques concrètes, précises, actuelles, alors que vous présentez clairement L’hypothèse communiste comme un livre de philosophie, et non de politique ou de philosophie politique. Y voyez-vous un malentendu sur le but de votre oeuvre en général ?

Je crois que tout succès soudain est un malentendu. Mon oeuvre véritable, celle dont j’ai l’orgueil de croire qu’elle sera encore lue bien après ma disparition, est organisée autour de trois "grands" livres : Théorie du Sujet en 1982, L’être et l’événement en 1988, et Logiques des mondes en 2006. Les "petits" livres sont des jalons disposés entre deux des "grands", ou alors des applications locales de ce qui y est élaboré en détail. Je ne suis pas étonné que ces petits livres soient souvent plus lus que les grands. En un sens, ils sont écrits pour cela. Déjà Descartes écrit son petit Discours de la méthode comme une sorte d’abrégé de ce qui n’est pleinement explicité que dans les Méditations. La conférence de Sartre L’existentialisme est un humanisme vise à élargir le public (restreint) de ce qui demeure le livre le plus important de cet auteur, à savoir L’être et le néant. Il est clair que mes deux Manifestes pour la philosophie (1989 et 2009), tout comme l’Ethique (1993) ou même Le siècle (2004) ont des fonctions comparables.

Je crois cependant qu’il faut mettre un peu à part la série des Circonstances (1, 2, 3, 4 et 5), qui ont connu des fortunes tout à fait différentes. Limitée à mon public ordinaire (pour 1 et 2), provoquant un scandale et une violente polémique, mais qui est à certains égards une tempête dans un verre d’eau (le 3, sous-titré "portées du mot "juif"), rencontrant un vaste succès (le 4, De quoi Sarkozy est-il le nom ?). Dans ces essais, la dimension d’intervention est plus visible, le lien à la conjoncture politique plus marqué. Je m’expose alors au malentendu dont je parlais au début : que le livre soit pris pour ce qu’au fond il n’est pas, une sorte de proposition politique, venant combler un vide.

Il faut bien dire qu’au moment de l’élection présidentielle, la littérature sur Sarkozy a été aussi faible qu’abondante. Elle a oscillé entre une polémique usée, codée par une opposition droite/gauche venue d’un autre temps, et une littérature de gare où on ne trouvait à la fin que des histoires de femme et d’argent. J’ai cherché des catégories à la fois plus générales et plus claires, non seulement pour juger Sarkozy, mais surtout pour situer dans l’Histoire la signification du vote en sa faveur. J’ai esquissé les principes les plus généraux d’une sorte de tenue subjective face au désastre. Et j’ai enfin élargi la scène en tentant de ressusciter une Idée, l’Idée du communisme, dont il me semblait que l’absence avait laissé le champ libre, au moins en Europe, par une sorte de décompression sinistre, à des aventuriers boursicoteurs du type de Berlusconi ou Sarkozy (on notera en passant que l’Italie et la France sont les pays où l’inspiration communiste des politiques avait été la plus vivace depuis la dernière guerre mondiale).

Le succès a signifié que je répondais à une attente, que je comblais un manque. Mais si on regarde les choses de près, on voit que ce petit essai est entièrement nourri par mon dernier "grand" livre, Logiques des mondes. Par exemple, quand je dis qu’il faut au moins, pour ne pas s’effondrer subjectivement, tenir un point (sur l’amour, sur l’information, sur les sans-papiers etc.), cela renvoie à la théorie des points qu’on trouve au chapitre 6 de Logiques des mondes, comme une pièce très importante de ce que je nomme les procédures de vérité. Ou quand je parle de l’hypothèse communiste, quand je distingue une Idée d’un programme, cela vient en droite ligne de la conclusion du même livre, qui démontre que la vie véritable est une vie placée sous le signe de l’Idée. Et ainsi de suite.

Du coup, le succès, dont je me réjouis, est aussi une sorte d’oblitération de la portée réelle du livre. On ne peut y trouver ce qu’on y cherche, à savoir un programme d’action politique immédiate, et on y trouve ce qu’on n’y cherche pas, à savoir une philosophie optimiste pour notre sombre temps.

Même si votre oeuvre ne propose pas de "programme d’action politique immédiate", vous n’avez cessé, toute votre vie, d’être un homme de terrain. Ainsi, vous avez longtemps été l’un des secrétaires de l’"organisation Politique", fondée sur l’idée d’une politique sans parti et attachée à la régularisation des sans-papiers. Quel bilan -politique, philosophique- tirez-vous de ces années d’action ?

L’organisation Politique a été fondée en 1983. C’est dire que son histoire est longue, très diversifiée. D’autant que pour moi, et pour la plupart de ses fondateurs, et au début de ses militants, elle venait après les treize ans d’existence de l’UCFML (Union des Communistes de France Marxiste-Léniniste).

Notre activité a couvert un champ considérable. Si l’on prend par exemple la séquence entre 1987 et 1993, on voit que les expériences les plus importantes concernent les usines, avec les noyaux ouvriers de Chausson, de la Steco, de Renault, les mots d’ordre entièrement nouveaux en cas de fermeture et de licenciements, le ralliement de nouvelles générations d’ouvriers d’origine malienne ou sénégalaise après un temps (fin des années 70) où ils étaient surtout marocains etc.

Dans le même temps, nous sommes à l’origine du quinzomadaire "Le Perroquet", où la plus haute intellectualité, la critique littéraire ou théâtrale la plus fine, se mélangent aux analyses politiques, aux entretiens avec des ouvriers etc. Nous montons le cycle des conférences du Perroquet, où parleront tout ce que la France compte alors d’intellectuels progressistes, de Balibar à Vitez, de Milner à JL Nancy, de Lacoue-Labarthe à Denis Roche, de F. Regnault à Jacques Roubaud... Vraiment, c’est là que, comme le désirait Rimbaud, l’action était "la soeur du rêve".

Je garde de tout ce temps un souvenir émerveillé, et bien plus encore : mon oeuvre en a été nourrie. Non seulement ma philosophie, mais mon filon romanesque ("Calme bloc ici-bas", en 1997) et toute ma production théâtrale, l’Echarpe rouge en 1984 comme le cycle d’Ahmed de 1994 à 1998. Si je suis aujourd’hui moins immédiatement organisé pour la politique militante, ce n’est qu’un effet de circonstance. Il y a l’âge, aussi. La politique est action et dépense de soi. Je demeure convaincu que participer directement à la politique d’émancipation est une condition pour la philosophie. C’est bien parce que j’ai obéi à cette maxime que j’occupe aujourd’hui dans le champ philosophique une position particulière.

Je peux dire que l’action politique m’a presque tout appris en matière d’indépendance de la pensée. J’y ai vérifié, jour après jour, que se soustraire aux opinions dominantes - ce qui, depuis Platon, est le B-a Ba de la philosophie - demande d’abord d’être lié à ceux qui n’ont aucun contact avec la domination et les opinions qu’elle charrie, de travailler avec eux à la construction politique, de ne rien concéder à la mainmise de l’Etat sur les politiques (le vote, les crédits, les partis, la gauche et la droite etc.). Le bilan que je fais de mon engagement politique, de la lutte contre la guerre d’Algérie dans les années 50 jusqu’au combat pour l’amitié avec les ouvriers étrangers et l’abrogation des lois scélérates qui les visent, est entièrement positif, sur le plan subjectif et sur le plan intellectuel.

Lorsque vous citez, dans vos livres, des séquences politiques récentes travaillant à faire revivre l’hypothèse communiste, vos exemples concernent uniquement des pays non occidentaux (en dehors, justement, de celui de l’organisation Politique en France). Depuis les années 80, existe-t-il des mouvements, en France et en Occident, qui vous donnent confiance en l’ouverture de cette nouvelle séquence ?

Faire vivre l’Idée communiste est une tâche de caractère idéologique (donc aussi philosophique), et non pas immédiatement une tâche politique. Il s’agit en effet que les individus puissent être préparés à accepter, si possible dans l’enthousiasme, qu’une autre vision du monde, radicalement opposée au capitalo-parlementarisme actuellement hégémonique (notamment sous le nom falsifié de "démocratie") est non seulement souhaitable, mais possible. Toute politique d’émancipation accepte comme horizon cette hypothèse, et elle en est la part réelle. Mais elle n’en est pas la réalisation, justement parce que cette Idée -ou cette hypothèse- n’est aucunement un programme qui demanderait à être réalisé. Elle est plutôt une norme devant laquelle comparaissent les politiques. Celles qui sont compatibles avec l’hypothèse sont bonnes, celles qui ne le sont pas sont mauvaises.

Il faut donc transformer votre question, et dire : "Existe-t-il des actions réelles, depuis les années 80, qui vous paraissent en tout cas compatibles avec la renaissance espérée de l’Idée communiste ?". La réponse est évidemment positive. Même des mouvements aussi confus que les immenses manifestations de décembre 1995 contre le plan Juppé, avec comme unique mot d’ordre "ensemble !", portaient cette compatibilité. Il en va de même pour les actions organisées pour le droit des ouvriers sans-papiers, ou pour les manifestations, dans toute l’Europe, soit contre la guerre en Irak, soit contre la guerre à Gaza. Et bien d’autres choses. Je ne dis pas qu’il s’agit de politiques cohérentes inscrites dans l’horizon de l’Idée. Je dis seulement que l’existence de ces processus, prolongés ou sporadiques, atteste que l’Idée communiste n’est pas coupée de tout réel. Le retour actuel de la violence de classe (séquestrations de patrons, bagarres de rue, émeutes de la jeunesse populaire...) est lui aussi tout à fait confus, et parfois même a-politique. Il n’en est pas moins inscrit sous le signe potentiel de l’Idée, parce qu’il rompt avec le consensus parlementaire, et rend de nouveau acceptable qu’on puisse courir des risques au nom de ses convictions, au lieu de toujours s’en remettre à la médiation de l’Etat, lequel, aujourd’hui, est clairement anti-populaire, voire guerrier, tous partis politiques confondus.

Le moment actuel est mouvant, inquiétant, instable, troué d’éclairs. Cela vaut en tout cas mieux que le ronronnement qui sous couvert de "gauche", de Mitterrand à Jospin, faisait avancer en douceur la servilité populaire devant la monstrueuse et réactive installation mondiale d’un capitalisme de brigands.

Quel pourrait être le rôle de l’art, aujourd’hui, dans cette "renaissance espérée de l’Idée communiste" ?

Comme je le soutiens (notamment dans Circonstances 2), la difficulté aujourd’hui ne réside pas dans les formes de la critique, mais dans son dépassement affirmatif. C’est de l’Idée créatrice que nous avons besoin, non du spectacle désolant de l’oppression, lequel communique avec une pénible idéologie victimaire. Je suis, pour utiliser mon vocabulaire, un "affirmationiste". L’art contemporain doit faire voir affirmativement la possibilité de l’émancipation, laquelle ne réside jamais dans le simple constat de l’oppression, même fait du point de vue des opprimés. C’est ce qu’il y avait de juste, il faut le dire, dans certains aspects "héroïques" du réalisme socialiste. Le relais, pour l’instant, n’est pas pris. La critique occupe tout l’espace. Nous avons besoin d’une critique de la critique.

Le cinéma peut-il "faire voir affirmativement la possibilité de l’émancipation" ? Inventer, par exemple, de nouvelles utopies, de nouveaux héros révolutionnaires, capables de convaincre les gens que l’Etat, le capitalisme et la démocratie parlementaire ne sont pas l’horizon indépassable de l’humanité ?

Oui, il le peut sans aucun doute, comme on l’a vu dès les débuts du cinéma avec Eisenstein et toute l’école soviétique des années vingt et trente, ou tout à fait récemment avec Straub, certains films de Godard de l’époque du groupe Dziga Vertov, ou les films chinois qui traitent des métamorphoses du couple ouvrier/usine. Et il y a bien d’autres exemples. Il suffit en un sens que le cinéma fasse confiance à des matériaux issus de la politique réelle et de ses acteurs, pour y organiser la visitation de l’Idée.

Selon Augusto Boal, dramaturge et homme politique brésilien, le "système tragique coercitif" d’Aristote, omniprésent au théâtre et au cinéma, participe au maintien de l’ordre établi. En effet, par la catharsis, il purge les spectateurs des pulsions socialement nuisibles. Vous qui avez écrit des pièces de théâtre et consacré de nombreux textes au cinéma, êtes-vous d’accord avec Boal ?

Je n’ai jamais considéré que la théorie d’Aristote sur la catharsis soit bien fondée. L’effet artistique, dans son essence, est un effet d’incorporation à l’Idée, Idée qui, au théâtre, est symbolisée dans l’instant des corps-langages, et qui, au cinéma, est de l’ordre de la visitation dans l’image. Tout dépend donc en dernier ressort de la nature subjective de l’Idée, de son rapport à la conjoncture, du type de division qu’elle instruit dans le public. On sait parfaitement qu’un cinéma de forme tout à fait classique, comme celui de Chaplin, produit globalement des effets progressistes, ou peut les produire, tandis que des performances "participatives" n’y parviennent pas.

Pourquoi ?

Parce qu’il est impossible de légiférer sur le rapport entre art et politique d’un point de vue uniquement formel. Sur ce point, les avant-gardes n’ont pas eu plus de succès que le "réalisme socialiste" stalinien. Détruire les vieilles formes ne conduit pas nécessairement à des résultats politiquement utiles, mais remplir ces vieilles formes avec des contenus révolutionnaires peut tout aussi bien n’être qu’une rhétorique d’Etat. Toute la question est de savoir par où passe, dans un contexte politique et esthétique donné, la puissance de l’Idée, sa capacité à changer, au moins un peu, les individus. Et cela ne peut être décidé unilatéralement, ni du point de vue des formes artistiques, ni du point de vue des exigences politiques. On est à un croisement de deux procédures de vérité distinctes, et il n’y a pas de méta-discours qui puisse organiser ces croisements. Il faut expérimenter, et réagir selon les effets.

Que pensez-vous justement du "théâtre de l’opprimé", participatif, qu’a théorisé et pratiqué Augusto Boal ?

Il a de grands mérites, mais il ne dépasse pas la critique, la (re)présentation populaire de l’oppression, le cri de la révolte.

Pourtant, il ne se limite pas à un simple constat dénonciateur : il se donne pour objectif d’entraîner le spectateur/acteur à affronter les situations d’oppression.

La politique ne consiste pas à "affronter les situations d’oppression". Elle consiste à faire valoir, dans une situation déterminée, et de façon organisée, la force de quelques principes opposés à ceux qui dominent en général l’esprit des individus. Dans ce que j’en connais (et encore une fois, je soutiens ce théâtre, et je suis bien loin d’en connaître toutes les manifestations), le Théâtre de l’opprimé est encore très pris dans l’idée que la politique commence par la révolte sociale contre l’oppression, économique principalement, et ses dérivés. Ce marxisme classique est sympathique, mais obsolète. Nous savons aujourd’hui que la politique va des principes aux situations, et non du "social" à l’Etat par l’intermédiaire de la révolution, comme la doctrine classique le croyait. Il est de ce fait tout à fait possible qu’une comédie de Molière ait plus d’emprise politique positive sur un spectateur passif qu’un sketch "en situation" et participatif sur son public, généralement du reste convaincu d’avance.

Au-delà du cinéma, du théâtre et de l’art, quels penseurs actuels vous paraissent "affirmationistes" ? Les travaux de Michael Albert et Robin Hahnel, par exemple, décrivent des modèles assez précis d’économie participative.

Il ne faut pas confondre l’affirmation avec le programme. Il est absurde, en un sens, de proposer des "modèles précis", alors que les forces capables de les porter ne sont même pas constituées ! C’était déjà le débat entre Marx et les communistes utopiques. Ces derniers prétendaient régler les détails de la future société, alors que l’organisation des ouvriers était encore d’une faiblesse insigne, et que c’était déjà beaucoup de la renforcer au niveau idéologique, par l’Idée du communisme. On est aujourd’hui encore bien plus bas. L’idée générale elle-même est terriblement affaiblie.

Nous sommes à peine au commencement d’une nouvelle séquence, et deux choses seulement sont à la fois possibles et requises : au niveau philosophique et idéologique, reconstituer de façon à la fois très sophistiquée et très affirmative la consistance de l’Idée communiste. Sur ce point, nous devons être à la fois Hegel et Marx : une nouvelle pensée dialectique, et un nouveau Manifeste politique. Au niveau pratique, organiser une liaison militante entre les intellectuels qui le veulent et les ouvriers qui l’attendent, sur des points déterminés à valeur universelle. Le principal de ces points est sans aucun doute le statut des étrangers, parce que c’est par lui que passe l’Internationalisme contemporain, à savoir le refus catégorique des "frontières" entre un Occident riche et arrogant et une masse de gens tenue pour inexistante.

Il ne faut pas se laisser distraire de cette exigence par les diversions millénaristes, dont la principale aujourd’hui, chez nous, est l’écologie. Il serait tellement utile à nos adversaires en crise qu’il faille tous se réconcilier pour sauver la planète ! L’unité de la planète menacée contre la division violente des politiques, quelle aubaine ! Le capitalisme lui-même deviendra pour se tirer d’affaire écologique pour deux. Ce ne seront que banques du développement durable, holdings pour la pureté de l’eau, et fonds pour la pension des baleines. Je ne crains pas de l’affirmer : l’écologie, c’est le nouvel opium du peuple. Et comme toujours, cet opium a son philosophe de service, qui est Sloterdijk. Etre affirmationiste, c’est aussi passer outre les manoeuvres d’intimidation menées autour de la "nature". Il faut affirmer nettement que l’humanité est une espèce animale qui tente de surmonter son animalité, un ensemble naturel qui tente de se dé-naturaliser.

Propos recueillis par Pierre Gaultier.

Editeur : Éditions Lignes
Prix : 15,00 € (disponible)
Format : 11 x 18 cm
Nombre de pages : 192 pages
Date de parution : 26 mai 2009
ISBN : 978-2-35526-025-4
EAN : 9782355260254
Pour commander : http://www.editions-lignes.com/L-HYPOTHESE-COMMUNISTE.html

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