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Biocarburant, euphémisme à l’exhalaison nauséabonde

Aujourd’hui, en faisant le plein de nos bagnoles, nous avons le sentiment de remplir leurs ventres de salade verte et de tomates bio. Encore un peu, et on les entendrait hennir, nos pauvres tires. On est en droit de se demander pourquoi les agrocarburants sont ainsi affublés d’un tel euphémisme, « biocarburants », sinon pour nous tromper une fois de plus grâce à la magie des mots. Pauvres grecs ! S’ils pouvaient savoir entre quelles mains allait tomber leur rhétorique, ils auraient certainement fait un immense autodafé de leurs livres, de leur savoir et de leur art.

En gratifiant ces carburants du préfixe "bio", les promoteurs de ce type d’énergie cachent, assez mal d’ailleurs, une vraie arnaque ; car à l’opposé de ce qu’ils prétendent, l’utilisation massive de céréales de betteraves et d’oléagineux pour remplir le ventre glouton de nos voitures nécessitera une extension des zones de culture, provoquant déforestation, pollution des nappes phréatiques et hausse des émissions de CO2 . Les végétaux servant à la production des agrocombustibles exigent d’énormes quantités d’intrants chimiques et provoquent de graves dommages écologiques. Il est donc plus approprié et plus juste, pour parler de cette nouvelle source d’énergie, d’opter pour la neutralité du préfixe " agro " qui établit un lien objectif entre le produit fini et la matière première végétale .

L’Agrocarburant se subdivise en deux catégories : l’Agroéthanol et l’Agrodiésel.
L’agroéthanol est obtenu à partir de la fermentation de matières riches en sucre, comme la betterave et la canne à sucre, ou en amidon, comme le maïs et le blé. Dans l’Union européenne, l’éthanol est utilisé dans la fabrication d’ETBE pour être incorporé à l’essence. Quant à l’Agrodiesel, il est obtenu à partir des huiles issues de plantes comme la palme, le colza, le jatropha, le tournesol, le soja, le ricin, l’arachide. Il peut être transformé sous la forme d’EMHV pour être incorporé au diesel.

Depuis quelques années, une alliance des forces économiques et politiques les plus puissantes du monde chantent en choeur les bienfaits des « biocarburants ». Dans son discours sur l’état de l’Union en 2007, Georges W. Bush a proclamé l’objectif de remplacer 20% d’essence par des agrocarburants en dix ans. L’Union Européenne s’est fixé un objectif similaire. le G-8 a accueilli avec enthousiasme les efforts majeurs consentis pour développer l’utilisation d’agrocombustibles, et les institutions financières internationales se sont empressés de créer dans ce but des instruments de prêts de plusieurs milliards de dollars. Un tel engouement ne peut qu’inquiéter.

La vérité est que quatre groupes de pression à l’échelle mondiale s’entendent pour développer la production de l’agrocarburant. Ce sont les industries de l’agrobusiness, du pétrole, de l’automobile et des biotechnologies.

Des compagnies d’agrobusiness,comme ADM , Cargill, Bunge, Dreyfus et tant d’autres ont sauté sur ce nouveau filon encouragées par des subsides gouvernementaux qui coulent à flots et par les énormes profits qui peuvent être réalisés à travers le monde.
Pour les compagnies pétrolières, l’incorporation et la distribution de l’agrocarburant n’exigeant que peu de restructuration font qu’elles considèrent ce nouveau produit comme une sorte d’élixir de longévité. En autorisant une composante de 5 à 10% d’éthanol ou d’agrodiesel dans le gasoil habituel, l’utilisation des carburants fossiles peut être prolongée de plusieurs générations.

L’industrie automobile peut rêver de jours meilleurs. Rien qu’en France, seules les voitures fabriquées après 2000 sont en mesure de supporter l’éthanol. Ces sociétés peuvent donc tabler sur un accroissement des ventes de nouvelles voitures adaptées à l’utilisation des agrocarburants.

L’industrie biotechnologique, est en position de faire d’énormes gains malgré les réactions de rejet qu’elle suscite. Les cultures de plantes génétiquement modifiées (OGM) fournissent un moyen d’obtenir des gains de production à court terme . Des variétés génétiquement modifiées de maïs et de canne à sucre, spécifiquement adaptés à la production d’éthanol, sont déjà largement utilisées. 90% de l’éthanol états-unien provient du maïs génétiquement modifié.

Il est donc clair qu’en matière d’agrocarburants les choix reposent davantage sur des considérations économiques, c’est-à -dire offrir des débouchés à l’agriculture industrielle intensive et rentabiliser des investissements industriels que sur des considérations environnementales. Le comble est que tout se fait sur le dos des contribuables . En effets tous ces projets bénéficient de prêts avantageux, de subventions et d’exonérations fiscales. Bien des années après les premiers investissements, les industriels continuent à bénéficier de subventions, car l’envolée du prix des denrées alimentaires multiplie les coûts de production des agrocarburants. En France, sans les importantes subventions accordées par le ministère de l’Agriculture et l’Union européenne, la filière s’effondrerait .

Dans leur obsession de trouver de nouvelles sources d’énergie, les pays occidentaux font semblant d’ignorer l’impact d’une telle politique et les conséquences qui en découleront sur l’environnement et l’alimentation humaine.

Les modifications dans l’utilisation du sol entraînées par la stratégie en faveur des agrocarburants transformeront les paysages et les vies, non seulement aux États-Unis et dans l’Union européenne, mais aussi et surtout dans le tiers-monde . Même avec des rendements agricoles accrus et des modifications génétiques, la production d’agrocarburants aux États-Unis et en Europe sera très loin d’atteindre les objectifs récemment fixés en matière de consommation d’agrocarburants. . Un grand nombre de pays sud-américains allouent de plus en plus de terres pour la culture des végétaux qu’exige la fabrication d’agrocarburants. L’agrobusiness équatorien projette d’augmenter les surfaces consacrées à la production de canne à sucre de 50’000 hectares et de défricher 100’000 hectares de forêts vierges pour la production d’huile de palme. En Colombie, la production d’huile de palme est déjà surnommée le « diesel de la déforestation ». Le Brésil produit 17 milliards de litres d’éthanol par année, et vise à contrôler 50% du marché mondial . Pour atteindre ses objectifs, ce pays projette de défricher encore 60 millions d’hectares pour la production de canne à sucre. En Asie du Sud-Est l’extension de la culture de palmier à huile est considérée comme la principale menace actuelle et à venir pour les forêts . En Malaisie, le développement des plantations de palmier à huile est responsable de 87% de la déforestation entre 1985 et 2000. En 2020, en Indonésie, la superficie des plantations de palmiers à huile pourrait avoir triplé et atteindre 16,5 millions d’hectares. L’extension massive des cultures de palmier à huile pour la fabrication d’agrocarburants pourrait entraîner la destruction des dernières forêts primaires d’Asie du Sud-Est. La pression pour les agrocarburants en Afrique est qualifiée de future « ruée vers l’or vert ». Les investisseurs se pressent pour privatiser les terres afin d’y établir leurs plantations, tandis que les gouvernements allouent volontairement des millions d’hectares . Le jatropha est vanté comme étant la nouvelle plante miracle des petits agriculteurs africains qui veulent produire du carburant. Mais, en réalité, cette ruée vers l’or est contrôlée d’une main de fer par des entreprises transnationales géantes qui s’emparent de la terre africaine à une vitesse incroyable, et qui génèrent un impact socio-économique et environnemental désastreux . Certains pays font déjà les frais de cette réorientation, tels laTanzanie, l’ Ouganda, l’Éthiopie et la Zambie.

Si cette marche glorieuse du capitalisme continue, la planète ne se relèvera probablement pas de ces ablations criminelles. A cause des monocultures de l’aube des indépendances imposées aux africains, aux sud-américains et aux asiatiques pour assurer certaines matières premières comme le coton ou même des produits relativement superflus et exotiques tels le café, le cacao, les bananes etc...l’agriculture vivrière a disparu transformant les populations autochtones en assistés endémiques et provoquant des famines à répétition surtout en Afrique sud-saharienne. Mais voilà qu’aujourd’hui , nous assistons à un retour de l’histoire mais gratifié cette fois-ci par un désastre écologique sans précédent !

La course des entreprises et des investisseurs pour acquérir de nouvelles terres entraîne le déplacement de populations pauvres dont les droits d’accès à la terre sont peu protégés. Aujourd’hui, 60 millions de personnes sont sous la menace d’être délogées de leurs terres pour laisser la place aux plantations nécessaires à la production d’agrocarburants . En Colombie, de groupes paramilitaires usent de toutes les forme de violences (déplacements forcés, menaces d’assassinat) en préalable à l’installation d’une monoculture de palmiers à huile.

Chassés de leurs terres ancestrales, les masses paysannes ont le choix entre peupler les bidonvilles ou accepter de devenir des esclaves au service des multinationales. En Indonésie, les femmes travaillent souvent gratuitement dans les plantations de palmiers à huile pour permettre à leurs maris d’atteindre leur quota de production. Elles continuent d’effectuer en parallèle leurs tâches quotidiennes épuisantes de ménagères paysannes. En Malaisie, les femmes représentent environ la moitié de la main-d’oeuvre des plantations. Elles sont habituellement recrutées pour la pulvérisation des herbicides et des pesticides hautement toxiques, sans formation adéquate ni équipement de sécurité. Au Brésil, des ouvriers peuvent travailler jusqu’à douze heures d’affilée, à une température supérieure à 30 °C. De 2004 à 2006, quatorze employés seraient ainsi morts de fatigue durant les récoltes dans des plantations de canne à sucre. L’absence de droit du travail et le recours à l’intimidation sont autant d’obstacles à la syndicalisation. En Colombie, des syndicalistes travaillant dans le secteur de l’huile de palme ont été torturés et assassinés.

La terre produit aujourd’hui suffisamment pour nourrir l’ensemble de la population mondiale. Pourtant, dans le monde, 862 millions de personnes souffrent de la faim, dont les trois quarts en milieu rural dans les pays du Sud. Cependant, Les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 83 % au cours de ces trois dernières années rendant la situation encore plus difficile. l’OCDE estime que près de 60 % de l’augmentation de la consommation de céréales et d’huiles végétales est, entre 2005 et 2007, imputable aux agrocarburants et le Fonds monétaire international considère que l’augmentation de la demande en agrocarburants compte pour 70 % dans la hausse des cours mondiaux du maïs en 2007. En France, 64 % de l’huile de colza, jusqu’alors en majeure partie exportée en tant que denrée alimentaire, a été transformée en agrodiesel en 2007.

Cette même année, les États-Unis, principaux exportateurs de maïs, ont détourné l’essentiel de leur production vers la fabrication d’agrocarburants. Même le riz a subi indirectement les répercussions de la hausse des prix des autres produits. On estime qu’entre 2004 et 2030, 600 millions de personnes supplémentaires devraient alors souffrir de la faim.

Une part de plus en plus considérable des terres ne cesse d’être orientée vers des productions non alimentaires à travers le monde. Après les textiles, les fruits exotiques, les produits cosmétiques qui ont complètement destructuré l ’agriculture vivrière dans le tiers-monde pour assurer des besoins superflus , voila que l’homme blanc se tourne encore une fois vers le Sud pour arracher de la bouche des affamés le peu qu’il leur a laissé !

Peut-être même qu’il s’agit de faire d’une pierre deux coups : produire de l’énergie et éliminer une bonne partie d’une population inutile...

En faisant notre plein de nécrocarburant, nous ne pouvons plus faire semblant...Des cohortes d’affamés errants, hagards, à travers des déserts , hier verdoyants, hanteront notre conscience ô combien assoupie...

Fethi GHARBI

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