Edgar Morin (1921-2026), L’héritage de la pensée complexe

Edgar Morin s'est éteint à l'âge de 104 ans. Avec lui disparaît l'un des derniers grands témoins du XXe siècle, un homme qui avait traversé les tragédies, les espoirs et les métamorphoses de son temps sans jamais renoncer à sa liberté de penser.

Edgar Morin s’est éteint à l’âge de 104 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers grands témoins du XXe siècle, un homme qui avait traversé les tragédies, les espoirs et les métamorphoses de son temps sans jamais renoncer à sa liberté de penser.

Sociologue, philosophe, humaniste et résistant, il fut avant tout un passeur. Un passeur entre les disciplines, entre les cultures, entre les générations. Dans un monde toujours plus fragmenté, il n’a cessé de rappeler la nécessité de relier ce que l’habitude, l’idéologie ou la spécialisation excessive séparent.

Nous voilà aujourd’hui orphelins d’une voix singulière. Mais l’orphelin n’est pas seulement celui qui perd un guide ; c’est aussi celui qui reçoit une responsabilité. Car Edgar Morin nous laisse un héritage immense : une méthode de pensée destinée à affronter la complexité du réel sans céder ni au simplisme ou au désespoir.

La pensée complexe n’est pas un dogme. Elle est une invitation permanente à comprendre que les phénomènes humains, sociaux, politiques ou écologiques sont tissés d’interactions multiples. Elle nous enseigne que toute vérité est partielle, que toute certitude mérite d’être interrogée et que la connaissance progresse davantage par le dialogue que par l’affrontement.
Cette vision du monde ne fut pas élaborée dans le confort de l’abstraction. Elle plonge ses racines dans l’histoire vécue.

Lorsque la barbarie nazie s’abat sur l’Europe, le jeune Edgar Nahoum choisit la Résistance. Entré dans la clandestinité en 1942, il participe activement à la lutte contre l’occupation et adopte le pseudonyme de « Morin », qui deviendra son nom pour la postérité. Cette expérience fondatrice lui révèle très tôt la fragilité des civilisations, la puissance des idéologies et l’impérieuse nécessité de préserver l’esprit critique.

Toute sa vie, il demeurera fidèle à cette exigence de résistance intellectuelle. Résister aux fanatismes. Résister aux certitudes absolues. Résister aux visions mutilantes qui réduisent l’humain à une seule dimension.

Cette ouverture au monde ne naquit pas seulement de son expérience de la guerre et de la Résistance. Elle fut également nourrie par une vie de voyages, de rencontres et d’explorations intellectuelles.

Edgar Morin était un voyageur au sens le plus profond du terme. Voyageur des idées autant que des continents, il considérait le déplacement comme une école de la connaissance. Son séjour au Salk Institute de San Diego, à la fin des années 1960, lui permit de découvrir les nouvelles approches de la cybernétique et de la théorie des systèmes qui nourriront plus tard La Méthode. Ses nombreux voyages en Amérique latine, en Europe et à travers le monde confirmèrent sa conviction que les réalités humaines ne peuvent être enfermées dans les frontières étroites des disciplines ou des nations.

Qu’il observe les mutations d’un village breton, qu’il dialogue avec des chercheurs californiens ou qu’il parcoure les sociétés latino-américaines, il poursuit inlassablement la même quête : comprendre la diversité des expériences humaines pour mieux saisir ce qui les relie.
De cette curiosité sans frontières naîtra l’une de ses idées les plus fécondes : celle de la « Terre-Patrie », cette conscience que l’humanité, malgré ses différences, partage un destin commun sur une même planète.

Pour Morin : « aucune création n’est totalement solitaire. Toute œuvre est le fruit d’interactions, de dialogues, d’influences, de rencontres. La pensée elle-même est un acte de « reliance ».
Fort de cette conviction, Edgar Morin s’insurge contre le mutisme des dirigeants mondiaux face à l’offensive menée contre le peuple palestinien. Il dénonce avec force une tragédie humaine qu’il juge absolument inacceptable, fustigeant l’inaction de la communauté internationale.

De cette longue existence émergent trois leçons essentielles.

La première est l’acceptation de l’incertitude. Morin nous a appris que l’avenir n’est jamais écrit et que la connaissance ressemble davantage à une navigation qu’à une possession définitive. Selon sa formule devenue célèbre, nous avançons « dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes ».

La deuxième est la reliance. Ce mot qu’il affectionnait résume l’une de ses plus profondes intuitions : tout ce qui est vivant est relié. Les savoirs, les cultures, les peuples et les destins humains forment un ensemble interdépendant. Comprendre, c’est relier.

La troisième est l’espérance lucide. Ayant connu les guerres, les totalitarismes et les désillusions du siècle, Edgar Morin n’ignorait rien des périls qui menacent l’humanité. Pourtant, il refusait le fatalisme. Son espérance n’était ni naïve ou aveugle ; elle était un acte de volonté fondé sur la conscience des dangers.

Né en 1921 dans une famille juive séfarade, témoin des bouleversements les plus profonds de l’époque contemporaine, il aura consacré plus de huit décennies à explorer la condition humaine. Son œuvre monumentale, de La Méthode aux Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, en passant par La Voie et tant d’autres ouvrages, constitue l’une des contributions intellectuelles majeures de notre temps.

Parmi ses intuitions les plus fécondes figure celle de la « Terre-Patrie ». À l’heure où les crises écologiques, technologiques et géopolitiques redessinent notre avenir commun, il nous rappelait que l’humanité partage une même communauté de destin.

Aujourd’hui, Edgar Morin nous quitte. Mais les grandes pensées ne meurent pas avec ceux et celles qui les portent. Elles poursuivent leur chemin dans les consciences qu’elles éveillent.
Le plus bel hommage que nous puissions lui rendre n’est pas de célébrer sa mémoire, mais de prolonger son œuvre. Continuer à penser par nous-mêmes. Refuser les simplifications abusives. Accepter la complexité du monde sans renoncer à agir.
S’indigner.
Résister à toute violence.
Combattre la barbarie de l’esprit.
Relier plutôt que séparer.
Comprendre plutôt que condamner.

Mustapha STAMBOULI (Tunisie)

 https://journal-de-mustapha-stambouli.blogspot.com/2026/05/edgar-morin-1921-2026-lheritage-de-la.html

COMMENTAIRES  

03/06/2026 15:37 par robess73

Mustapha passe la brosse a reluire en omettant le côté tres negatif de l illustre personnage.

05/06/2026 03:23 par Erno Renoncourt

Ce texte est un bel hommage à ce penseur planétaire qui semble faire l’unanimité, maintenant qu’il n’est plus. Alors même que les puissants qui lui rendent hommage sont les principaux instigateurs d’une déshumanisation qui insulte les fondamentaux éthiques de l’épistémologie de la complexité.

Néanmoins par rapport à l’héritage de l’œuvre que l’auteur appelle à poursuivre avec 8 recommandations qui semblent résumer l’oeuvre de Morin, il me semble déceler quelques problématiques qui n’infirment aucunement la pertinence de ces recommandations, mais invitent à questionner le contexte de leur mise en œuvre et la perte de sens induite par leur extraction de leur contexte pour en faire des injonctions pour l’action. Et ce d’autant plus que pour la complexité, c’est le contexte qui est le moteur de la production du sens. En outre, extraire une forme d’injonction d’une œuvre qui prône la reliance comme ultime méthode pour faire surgir des brèches de connaissances en vue d’atteindre un possible inespéré dans un monde incertain , n’induit-il pas une perte de sens qui autorise toutes les déviances ?. Je prends par exemple , les deux dernières recommandations :

Relier plutôt que séparer. : Formuler hors de son contexte complexe qui inclut l’éthique comme axe éclairant, Cette injonction ne risque-t-elle pas d’être interprétée comme une invitation à s’unir même avec ceux qui nous déshumanisent par leur abjecte violence et exploitation ?
Comprendre plutôt que condamner : De même, sans expliciter ce que comprendre et condamner peuvent signifie dans le contexte de la complexité, cette injonction pour l’action bienveillante envers autrui peut, au nom d’une certaine inteprétation de la complexité, faire taire toute condamnation des crimes dans le monde.

Dês lors, il me semble, de mon point de vue insulaire, que la meilleure façon d’expérimenter l’intelligence de la complexité, c’est de rappeler, avec le poète espagnol Machado que Morin aimait citer du reste, que Le chemin se fait en marchant

Voyageur, le chemin
C’est les traces de tes pas
C’est tout ; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant

Donc, chemin faisant, avec l’éthique comme axe orienté de l’intelligence, prise comme reliance entre vigilance, quête de sens et bienveillance, c’est à chacun sa complexité !

05/06/2026 20:47 par CAZA

Edgar Nahoum , grand auteur soporifique , spécialisé dans les lapalissades qui ne mangent pas de pain .
Un de mes amis d’ enfance , qui le connaissait , ne tarissait pas d’ éloges à son égard et m’ offrait ses écrits pour faciliter mon endormissement .
Comme je connais bien mon ami d’ enfance , spécialiste du ménagement de la chèvre et du chou , et de l’ engagement à se tenir à égale distance pour ne se fâcher avec personne , j’ aurais plutôt pensé à jésuite que hébreux concernant le petit grand homme .

Ma femme me dit de prendre tout de même en considération ceci
https://ujfp.org/hommage-a-edgar-morin/

09/06/2026 13:03 par Marie Line THOMAS

On ne peut pas plaire à tout le monde, mais réfléchir chemin faisant ! Morin est de ceuxlles qui m’ont aidé et m’aident toujours à avancer . Je leur suis reconnaissante

10/06/2026 13:04 par D. Vanhove

Une vie de centenaire n’est pas une sinécure… et heureusement que le poids des années permet à l’individu de mûrir et progresser dans son cheminement... (quoique, parfois, c’est l’inverse auquel on assiste...)

comme l’indique un commentaire précédent, on ne peut pas plaire à tout le monde (ce que ne recherchait pas E.Morin) et certaines de ses positions ont secoué plus d’un ‘officiel’ qui auj’hui jouent les chagrins travestis

le parcours de cet homme n’est pas commun et l’on peut au minimum lui reconnaître un certain courage pour ne pas dire un courage certain, face à une communauté sioniste souvent très agressive à tout individu du sérail qui ne claironne pas la propagande habituelle

j’ai eu la chance de le rencontrer à Montpellier où il terminait sa vie, et très accessible à qui le souhaitait, nous avons pu échanger à l’une ou l’autre occasion autour d’une table de bistrot proche de chez lui… et ces rencontres ont tjr été ouvertes, joviales et sans détours quant à la politique criminelle menée par le régime colonial sioniste, soutenue par nos pays occidentaux, à l’encontre des Palestiniens... il était très affecté et ébranlé pour ne pas dire pessimiste quant aux dérives illimitées que la communauté internationale permettait au régime de terreur israélien

seul regret que l’on pourrait formuler : ces dernières années et les influences plus que douteuses de sa dernière épouse, très attirée par les honneurs et les ors de la république auxquels la notoriété de son mari lui a donné accès, semble-t-il… (mais, dorénavant disparu, elle ne pourra qu’en garder les souvenirs et sera vite oubliée par ce monde du ’paraître’ et de l’entre-soi, sans doute)

10/06/2026 18:01 par lou lou la pétroleuse

Ah ! ces femmes ! Ne m’en parlez pas ! Ça fait des siècles qu’elles influencent sournoisement la politique des hommes !

10/06/2026 21:41 par Palamède Singouin

Quand il est question de la dernière épouse de Morin, faut-il nécessairement comprendre qu’il s’agit de toutes les femmes et que toutes les femmes sont au dessus de toute critique ?

11/06/2026 19:53 par lou lou la pétroleuse

Décès de Jean Ziegler, hier.

Compagnon de route de Fidel Castro, Thomas Sankara, Yasser Arafat ou encore Hugo Chavez, il a exploré des voies alternatives dans la lutte contre la faim et la pauvreté. Son parcours politique commence en 1961 à Kinshasa, au Congo nouvellement indépendant, où il est témoin du putsch (soutenu par les puissances occidentales) qui renverse le chef d’État Patrice Lumumba. Il se termine avec la publication d’un dernier ouvrage en 2024 (Où est l’espoir ?, Seuil), qui synthétise sa longue expérience.

https://lvsl.fr/deces-de-jean-ziegler-retour-sur-soixante-ans-de-combats/

« Du terrorisme au terrorisme d’État » – Dans cet article publié en octobre 2024, il revient sur l’escalade qui a conduit à la campagne d’anéantissement de Gaza menée par l’État israélien : https://lvsl.fr/du-terrorisme-au-terrorisme-detat-par-jean-ziegler/

En France, le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a estimé sur X que « peu d’hommes gardent une vie durant un engagement intellectuel et militant comme lui, y compris quand tant de certitudes et de partis politiques furent si défaillants. Sa leçon est celle du courage et de la détermination ».

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/06/10/jean-ziegler-figure-de-la-gauche-suisse-et-critique-du-capitalisme-est-mort-a-92-ans_6700535_3382.html

12/06/2026 14:29 par CAZA

HéHé Camarade c’ est bien introduit sans douleur .
Jean Ziegler c’ est pas du Morin .
Pas de dentelles à tergiverser du plus ou moins assassin capitaliste que mon voisin bon père de famille qui manifeste contre Darmanin complice des déviants pervers pédophiles à la benguigui .
C’ est pas du crypto/colonialiste camus . C’ est du Fanon Suisse .
Depuis
https://www.payot.ch/Detail/9782020046831
Jean dénonce ses condisciples capitalistes :
https://www.rts.ch/play/tv/19h30/video/portrait-de-jean-ziegler-rebelle-eternel-et-militant-anti-capitaliste?urn=urn:rts:video:214d6947-6b6c-3b5c-ad2e-8168d402a9b4

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