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L’élargissement des Brics, l’aube d’un nouveau monde ?

Alessandro Visalli, architecte et docteur en aménagement du territoire, travaille depuis de nombreuses années dans le domaine des sciences du territoire et de l'environnement. Depuis 2013, il développe une lecture pluridisciplinaire de la crise avec une orientation marxiste. Il a étudié l'école de la dépendance et la théorie du système mondial, et a écrit des livres à ce sujet. Ses derniers ouvrages (non encore traduits en français) sont Dipendenza. Capitalismo e transizione multipolare [Dépendance. Capitalisme et transition multipolaire ] et Classe e partito. Ridare corpo al fantasma del collettivo [Classe et parti. Recomposer le fantôme du collectif]

Ce qui s’est manifesté à Joannesburg apparaît comme un tournant similaire à celui des années 1970 [1]. Avec l’entrée dans les Brics à partir de janvier 2024, se complète le passage de l’Arabie saoudite à de nouvelles alliances, prélude à la fermeture annoncée des bases américaines (en juin annoncée par Mohammed ben Salmane [2]) et à la consolidation des transactions dans d’autres monnaies du pétrole. Aux côtés du géant arabe, d’autres acteurs majeurs comme l’Égypte, les Émirats arabes et l’Iran, et en Amérique du Sud, l’Argentine. Enfin, l’Éthiopie [3], symboliquement importante.

Il est impossible de sous-estimer l’événement, même s’il était attendu (ce qui explique les efforts déployés pour exclure Poutine en l’incriminant [4]) : parmi les choses les plus importantes, c’est que l’Occident collectif (et en particulier l’Europe) perd toute influence résiduelle sur l’Opep+[5] et donc sur la géopolitique de l’énergie, attendons-nous à du pétrole à plusieurs euros et de l’énergie à des valeurs durablement élevées (bonne paix à ceux qui s’attardent contre un changement climatique " inventé ", sans comprendre qu’il s’agit littéralement d’une question de survie et pas seulement de la planète [6]) ; en Afrique, à ce stade, nous avons, du Nord au Sud, toutes les grandes puissances alignées contre l’Occident impérial [7], ou au moins capables de revendiquer une plus grande indépendance à son égard, personne ne peut imaginer aller militairement en Afrique contre l’Égypte, l’Algérie et l’Afrique du Sud réunies, ou au Moyen-Orient contre l’Arabie Saoudite, l’Iran, les Émirats, et leurs alliés (sans considérer que la Turquie s’est également portée candidate) ; deux géants ordonnés comme l’Arabie saoudite et l’Iran (un chef-d’œuvre de la diplomatie chinoise) sont soudés, et avec l’Égypte et les Émirats, ils deviennent le pôle inattaquable de la région ; dans l’arrière-cour des États-Unis, le Brésil et l’Argentine sont soudés, et le centre du sous-continent a pratiquement changé d’emplacement. Le Mexique, la Bolivie, le Honduras et le Venezuela se sont portés candidats. En Extrême-Orient, aux côtés des deux géants que sont la Chine et l’Inde, les membres historiques que sont le Bangladesh, l’Indonésie, le Kazakhstan, la Thaïlande et le Viêt Nam ont posé leur candidature. D’autres, comme le Pakistan, suivront.

Le premier impact sera sur la dynamique des matières premières (ce n’est pas un hasard si le sommet a déclaré que les pays africains veulent les utiliser pour se développer) et donc sur les termes de l’échange (le prix relatif entre les matières premières et les produits intermédiaires ou finaux dans un échange) qui ont jusqu’à présent enrichi l’Occident. En termes moyens, nous aurons des conséquences sur la centralité du dollar (qui perd définitivement son ancrage saoudien).

Si l’on considère que les défis chinois (mais aussi indien à ce stade) et russe ne se posent pas seulement en termes de contrôle des matières premières, mais aussi des technologies, nous sommes à un tournant historique.

Mais allons plus loin, et évitons de surinterpréter les événements. Les Brics, (à l’origine Bric, lorsque Jim O’Neil proposa en 2001 de nommer ainsi les quatre pays émergents Brésil, Russie, Inde et Chine) n’ont décidé qu’en 2006, il y a quinze ans, en marge d’une assemblée de l’ONU, de s’organiser en une coordination diplomatique informelle et l’ont transformée en 2009 en une sorte de club permanent (comme le G7) lors du sommet d’Ekaterinbourg. Depuis la déclaration de 2009, l’objectif de l’association est d’établir un ordre mondial multipolaire plus équitable, c’est-à-dire sans hégémon central. En 2010, l’Afrique du Sud a été admise et les ambitions se sont progressivement accrues. S’il s’agissait au départ essentiellement de coordonner l’action au sein des organisations multipolaires dirigées par l’Occident (ONU, FMI, BM, OMC), l’objectif s’est progressivement imposé de modifier leurs structures et/ou d’organiser des organismes autonomes d’appui au développement. Ce nouvel ordre du jour passe nécessairement par la réduction du rôle dominant du dollar (et du rôle subalterne de l’euro), par la résistance aux diktats du FMI et de la BM, par la résistance au risque encouru de fuite des capitaux et de crise de liquidité, et par les sanctions unilatérales. Bref, résister aux armes de destruction financière que l’Occident utilise souvent pour discipliner et menacer le monde.

En 2014, à cette fin, les Brics ont décidé à Fortaleza de créer leur propre Banque de développement avec pour mission de financer des initiatives communes en matière d’infrastructures. Une banque, faut-il le préciser, ouverte à tous et dotée de 50 milliards pour les investissements et de 100 pour les réserves. La Banque dispose également d’un accord de swap spécifique et de la plateforme "Brics Pay" pour utiliser la monnaie des cinq pays membres au lieu du dollar.

Des pays plutôt hétérogènes font partie des Brics, que l’on peut classer dans le "deuxième" ou le "troisième" monde selon l’ancien dictionnaire, avec une population très importante (le premier et le deuxième, le septième, le neuvième et le vingt-quatrième, soit un total d’environ trois milliards trois cent millions d’habitants sur huit), une superficie territoriale avec le premier, le troisième, le quatrième et le sixième plus grand pays du monde, un PIB nominal avec le deuxième, le cinquième, le dixième et le onzième plus grand pays (pour un total d’environ 24 000 milliards sur 90 000) et un PIB en PPA beaucoup plus important avec les premier, troisième, sixième et huitième plus grands pays du monde (pour un total de 49 000 milliards sur 141 000), une énorme dotation en matières premières. Mais aussi des pays que l’on peut qualifier de "démocraties" à l’occidentale (Inde, Afrique du Sud, Brésil) et de "démocraties autoritaires" (Russie) ou de "démocraties populaires" à parti unique (Chine). Enfin, des pays plus ou moins en accord avec l’Occident et les Etats-Unis (comme l’Inde, capable d’être en relation simultanément avec la Chine, les Etats-Unis et la Russie) ou l’Afrique du Sud et le Brésil lui-même, ainsi que des pays en collision frontale, comme la Russie, ou latente, comme la Chine.

Qu’est-ce qui les unit ? Fondamentalement, l’histoire du colonialisme et l’expérience du XXe siècle. Le rapprochement entre les pays s’est fait de manière prudente et progressive jusqu’à la véritable explosion des demandes d’adhésion ces derniers mois, avec six nouveaux pays acceptés comme "membres fondateurs" à part entière à partir de janvier 2024 ( Argentine, Égypte, Éthiopie, Iran, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) et de nombreux autres en attente (Afghanistan, Algérie, Bahreïn, Bangladesh, Biélorussie, Bolivie, Cuba, Indonésie , Kazakhstan, Koweït, Palestine, Mexique, Nicaragua, Nigeria, Pakistan, Sénégal, Soudan, Syrie, Thaïlande, Tunisie, Turquie, Uruguay, Venezuela, Viêt Nam, Angola, Congo, Guinée et Zimbabwe). Il s’agit de pays qui sont des géants économiques et géopolitiques, dotés de ressources énergétiques et de matières premières de premier ordre et d’une population cumulée de plus de 1,6 milliard d’habitants (ce qui implique qu’ils représenteront plus de la moitié de l’humanité). Il s’agit d’une accélération impressionnante qui résulte de l’affaiblissement relatif de l’Occident sur le plan matériel et, plus encore, sur celui de l’autorité morale et de la capacité de menace.

Toutefois, les Brics, en particulier s’ils sont encore élargis (mais peut-être pas à tous), ne constituent pas un contre-bloc hégémonique qui pourrait avoir l’ambition de dominer le monde comme un nouveau G50 piloté par la Chine. Si c’était le cas, le "club" devrait être plus petit et ne pas contenir trop de rivaux potentiels de puissance similaire. Ici, les ennemis historiques se tiendraient littéralement ensemble : l’Inde et le Pakistan, l’Iran et l’Arabie saoudite, la Syrie et la Turquie, ou parfois des rivaux comme l’Argentine et le Brésil, ou le Mexique. Il en résulterait une paralysie géopolitique similaire à celle qui affecte l’Europe, bien que dans des conditions différentes.

Mais si elle n’est pas, et ne peut pas être, le noyau d’un bloc hégémonique au sens de la logique occidentale, c’est-à-dire ce qu’Arrighi appelait un système d’hégémonie, que nous montrent (à contre-jour, si vous voulez) cette soudaine rupture des digues et cet élargissement ? Deux choses à mon avis :

- qu’il s’agit essentiellement d’un exercice d’autodéfense, rendu nécessaire par la posture agressive de l’hégémon anglo-saxon ;

- et qu’elle intègre les trois leçons qu’elle a enseignées ces dernières années.

En d’autres termes, l’élargissement des Brics marque, d’une part, la dilution du pouvoir relatif de la Chine dans la structure, car il crée les prémisses d’un nouveau et puissant pôle moyen-oriental, et renforce le pôle africain[ 8]. Enfin, la centralité russo-chinoise est également contrebalancée par l’entrée d’un pays hispanophone d’Amérique du Sud aussi important que l’Argentine, prélude peut-être à d’autres élargissements décisifs dans l’"arrière-cour" des États-Unis [9].

D’autre part, le système des Brics crée un espace de partage commercial et financier potentiel de plus en plus grand et capable, avec un élargissement ultérieur probable, d’atteindre ou de dépasser la pertinence des marchés occidentaux. Et, enfin, il crée un renforcement spectaculaire de la capacité à gouverner les flux de matières premières énergétiques grâce à l’entrée simultanée du pays avec 300 milliards de barils de réserves (alors que le premier, le Venezuela, qui est un pays "ami", en a 304) et du troisième, l’Iran (156), sans oublier les Émirats arabes unis et le Koweït (145), qui en ont fait la demande. En définitive, parmi les pays disposant des plus grandes réserves, seuls le Canada (170), l’Irak (145), les États-Unis (69) et la Libye (48) sont écartés, le deuxième et le quatrième parce qu’ils sont largement sous occupation. Même si l’on considère la production actuelle, c’est-à-dire l’impact immédiat, sur 80 millions de barils par jour, les pays du Brics en contrôlent directement 38 millions, mais avec les pays qui ont fait la demande, ce chiffre passerait à environ 50. Si l’on considère plutôt la consommation, les États-Unis accusent un déficit de 8 millions entre la production et la consommation (11/19 millions), l’Europe et le Japon sont en déficit et les pays BRIC ont une consommation d’environ 30 millions. En fait, ils sont désormais en mesure de contrôler le marché et de fixer les prix.

Il ne s’agit donc pas d’un bloc hégémonique cohésif alternatif à l’Occident dirigé par les États-Unis. Il ne s’agit pas non plus du "club" de la Chine. Il s’agit d’un système d’autodéfense qui tend à être horizontal, fondé sur le principe que l’on ne veut plus être dominé par une puissance égoïste (et faussement universaliste). C’est ce qui le rend tout à fait décisif à l’heure actuelle.

C’est en effet l’un des ressorts internes les plus puissants du développement chinois lui-même et du "mandat du ciel" du parti communiste, mais aussi de la renaissance russe : la mémoire des humiliations (plus lointaines dans le premier cas, plus récentes dans le second) que l’Occident a fait subir aux pays faibles. La mémoire du colonialisme et de l’impérialisme et sa mécanique typique d’extraction de valeurs.

Je rappelle qu’elle rejoint les "trois leçons" que la crise ukrainienne transmet au monde en ce moment :

- la première, que les États-Unis peuvent "voler" les réserves et exproprier les citoyens des pays qui s’opposent à eux en toute illégalité ;

- la deuxième, que, dans le même temps, les sanctions redoutées ne peuvent pas faire plier un pays qui dispose des matières premières, des clients et de la capacité industrielle adéquats ;

- enfin, troisièmement, que la grande puissance technologique militaire de l’Occident ne peut faire la différence tandis que son industrie de guerre n’est plus à la hauteur d’une guerre de frottement.

Bref, le roi est nu, mais, en même temps, il est plus méchant que jamais.

Il ne s’agit pas d’un nouveau pôle géopolitique compact, mais ces trois leçons, associées à la mémoire, suffisent à lancer le défi : les peuples ne veulent plus être dominés et préfèrent s’engager sur la voie de l’autogestion et de la gouvernance partagée, pour mettre enfin un terme à la "grande divergence" qui existe depuis cinq cents ans.

Le défi consiste donc à créer une sorte de nouveau G11 (et plus tard G30-50), au sein duquel compenser son propre commerce et créer ses propres réserves et investissements stratégiques pour le développement, un organe de coordination et de coopération qui exercerait un effet de levier sur le contrôle des marchés de l’énergie, des finances (au moins pour lui-même, y compris par le biais de nouvelles plateformes de paiement [10]), protégerait et développerait ses propres technologies, et améliorerait les termes de l’échange pour les marchandises afin de mettre un terme au néo-impérialisme occidental dans le "Sud global".

Le slogan de la Chine, "une communauté avec un avenir commun pour l’humanité" [11], inspire une approche coopérative et pragmatique, particulièrement axée sur les besoins fondamentaux des pays dont le revenu par habitant est encore faible ou moyen, sur les infrastructures essentielles et sur les projets mutuellement bénéfiques.

La déclaration de Johannesburg [12], avec laquelle nous terminons, commence par l’énoncé de trois principes et objectifs : partenariat pour une croissance mutuellement accélérée ; développement durable ; multilatéralisme inclusif. Un esprit de respect, d’égalité souveraine, de démocratie ouverte et d’inclusion dans le cadre d’un ordre international plus représentatif et plus juste.

Dans le contexte d’une réaffirmation de la centralité de l’ONU (considérablement mise à l’écart par les puissances hégémoniques, notamment les États-Unis, mais aussi la Russie), la déclaration exprime "la préoccupation que suscite le recours à des mesures coercitives unilatérales, qui sont incompatibles avec les principes de la Charte des Nations unies et produisent des effets négatifs, en particulier dans les pays en développement. Nous réaffirmons notre engagement à renforcer et à améliorer la gouvernance mondiale en promouvant un système international et multilatéral plus souple, plus efficace, plus représentatif, plus démocratique et plus responsable". Il est évident que cette demande passe par une plus grande représentation des marchés émergents et des pays en développement. En outre, la défense des droits de l’homme, mais aussi le droit au développement (introduit dans la déclaration de 1948 par l’URSS [13]) et, surtout, "dans un contexte non sélectif et non politisé", ainsi que "d’une manière constructive et sans double standard".

Ainsi, et c’est certainement l’un des points centraux de la revendication : "Nous préconisons une réforme globale des Nations unies, y compris du Conseil de sécurité, dans le but de les rendre plus démocratiques, représentatives, efficaces et efficientes, et d’accroître la représentation des pays en développement parmi les membres du Conseil afin que celui-ci puisse répondre de manière adéquate aux défis mondiaux actuels et soutenir les aspirations légitimes des pays émergents et en développement d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, y compris le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud, à jouer un rôle plus important dans les affaires internationales, en particulier au sein des Nations unies, y compris du Conseil de sécurité".

D’où le soutien à un système commercial multilatéral, ouvert, transparent, équitable, prévisible et inclusif, non discriminatoire, basé sur l’OMC et le droit au traitement spécial et différencié (TSD) pour les pays en développement, et la réforme du système commercial avec l’élimination des sanctions unilatérales et illégales (telles que celles largement pratiquées par les États-Unis à l’encontre de leurs ennemis pro tempore).

Le point 10 appelle à une réforme générale des institutions de Bretton Woods (FMI et BM), afin de garantir un rôle plus important aux marchés émergents et de redéfinir les quotas d’adhésion au FMI (où les États-Unis sont aujourd’hui largement surreprésentés).

En plus de mentionner les situations au Niger, en Libye, au Soudan et au Yémen, la déclaration aborde la question palestinienne, appelant à une "solution à deux États, conduisant à la création d’un État de Palestine souverain, indépendant et viable". En ce qui concerne la guerre en Ukraine [14], la déclaration, également signée par la Russie, est nécessairement prudente : "Nous rappelons nos positions nationales concernant le conflit en Ukraine et autour de l’Ukraine, exprimées dans les forums appropriés, y compris le Conseil de sécurité des Nations Unies et l’Assemblée générale des Nations Unies. Nous prenons note avec satisfaction des propositions pertinentes de médiation et de bons offices visant à la résolution pacifique du conflit par le dialogue et la diplomatie, y compris la mission de paix des dirigeants africains et le chemin de la paix proposé".

Le défi est donc lancé, pour un monde plus grand et plus juste, où s’achève enfin l’héritage de l’accumulation originelle à l’échelle mondiale à travers les génocides et les massacres du XVIe siècle, la traite des Noirs des XVIIe et XVIIIe siècles, avec l’extension progressive de l’économie esclavagiste, le colonialisme du XIXe siècle et l’impérialisme du début du XXe siècle, puis le néo-colonialisme et l’impérialisme durable transformé en décolonisation.

C’est la mémoire qui tient les Brics ensemble et c’est la mission qu’ils se donnent. Rien de plus, rien de moins.

[1] - c’est-à-dire l’interruption unilatérale de la convertibilité du dollar en or telle que définie à Bretton Woods et donc, depuis 1971, la possibilité d’augmenter le crédit et d’émettre du pouvoir d’achat de manière en principe illimitée. Une pratique à laquelle se livrent depuis lors les banques centrales du réseau occidental, sous la férule de la Fed. Il est clair qu’il a fallu dix à quinze ans pour passer d’un système d’ordre qui ne tenait plus la route. Elle aussi est en cours depuis 2008 (la "crise voyant"), a fait faillite en 2020, dont 2022 est une conséquence, mais se poursuivra, en s’accélérant, bien au-delà de cette décennie au cours de laquelle les contours du schéma alternatif commenceront vraisemblablement à se dessiner.

[2] - Mohammed ben Salmane est l’héritier du trône saoudien et le ministre des affaires étrangères qui dirige l’émirat dans le sens d’une rupture avec ses alliances traditionnelles et dans le sens d’une liberté stratégique beaucoup plus grande. Les pierres angulaires en sont le rapprochement avec la Chine, le refus de condamner la Russie, l’ouverture des relations avec l’Iran et la rupture du schéma du " pétrodollar ", négocié secrètement avec les États-Unis dans les années 1970.

[3] - L’Éthiopie compte 116 millions d’habitants, mais surtout : elle joue un rôle clé dans l’Union africaine, dont le siège se trouve à Adis-Abeba ; elle n’a jamais été une colonie européenne, ayant battu les Italiens et les Britanniques en 1897 - accord de Rodda - ; elle figure parmi les sites de peuplement les plus anciens - environ trois millions d’années - et est le siège d’une civilisation étatique autonome qui, à certains moments, s’est étendue à la péninsule arabique, se heurtant à l’Empire perse sassanide et à la frontière de l’Empire romain.

[4] - Mise en accusation par la Cour internationale de justice de La Haye pour déportation d’enfants d’Ukraine, cour non reconnue par les États-Unis, la Russie et la Chine, mais par l’Afrique du Sud.

[5] - Opec+ est l’extension de l’organisation (Opec) créée dans les années 1960 entre les principaux pays exportateurs de pétrole au centre de laquelle se trouve l’Arabie Saoudite (elle-même membre de l’Oapec). Les pays membres contrôlent 79 % des réserves de pétrole et 35 % des réserves de gaz. L’Opep compte 14 membres (dont 6 sont membres ou aspirants membres des BRIC), les membres de l’Opep+ sont au nombre de 23 et comprennent la Russie, le Mexique, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, le Bahreïn, le Brunei, la Malaisie, l’Oman, le Soudan et le Sud-Soudan. Parmi ces pays, seuls le Brunei, la Malaisie et Oman (qui ne figurent pas parmi les principaux producteurs mondiaux) ne font pas partie des BRIC ou n’ont pas encore demandé à en devenir membres sous une forme ou une autre.

[6] - La véritable impulsion pour sortir de l’impasse et forcer la résistance intéressée (des grands producteurs de fossiles ou de l’industrie traditionnelle) à la transition énergétique n’est pas le changement climatique, bien qu’il existe, mais la nécessité absolue de devenir moins dépendant des approvisionnements énergétiques de l’Opep+ et de l’"ami" étasunien lui-même. Pour l’Europe, c’est littéralement une question de survie. Ceux qui craignent d’être contraints de changer de voiture ou de chaudière devraient plutôt se demander ce qu’il faut faire avec un diesel à 5 euros et un gaz à 150 euros par mètre cube. Ou se demander quelle industrie européenne restera dans de telles conditions.

[7] - En d’autres termes, ils ne sont pas tellement opposés à l’Occident en tant que tel, mais ils refusent d’être gouvernés par lui.

[8] - Non seulement à cause de l’entrée au Nord d’une puissance ordonnée et de grand prestige comme l’Egypte, mais aussi à cause de la présence symbolique de l’Ethiopie

[9] - Surtout si, en plus des deux grands pays du Sud, le Brésil et l’Argentine, il y a également une grande puissance dans la région qui est liée de manière complexe, voire historiquement conflictuelle, avec les États-Unis, comme le Mexique.

[10] - Comme, par exemple, Brics Pay.

[11] - Voir Dal Grande Gioco triangolare alla polarizzazione. Circa la posizione diplomatica e strategica cinese.

[12] - https://press.russianews.it/press/xv-vertice-dei-brics-tutti-i-punti-d...

[13] - La Déclaration des droits de l’homme de 1948 est, bien entendu, une étape importante dans le processus de formalisation du concept. Ses antécédents sont la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 et la Déclaration française des droits de l’homme de 1789. Il existe toutefois une différence importante entre ces deux antécédents. La Déclaration américaine n’est pas une déclaration des droits et le texte est principalement consacré à la justification des raisons de l’indépendance vis-à-vis de la couronne britannique, tandis que les arguments relatifs aux droits de l’homme ne sont inclus que comme chapeau rhétorique introductif et clé d’une légitimation qui prétend ne pas être liée à la loyauté envers le roi. On peut dire que le célèbre préambule selon lequel tous les hommes sont créés égaux, c’est-à-dire dotés de droits inaliénables, dont la vie, la liberté et la recherche du bonheur, sert, dans toutes les Déclarations de cette période, à affirmer que les gouvernements sont institués pour garantir ces droits, et vise donc à affirmer que le fondement de la vie sociale ne découle pas du roi, ne découle pas de la tradition, mais découle de Dieu tel qu’il est interprété dans le texte. En accomplissant ce renversement du canon fondateur, un mouvement émancipateur de première valeur s’exprime avec la plus grande clarté et occupe le devant de la scène. Mais le contenu et les fondements des droits inaliénables, sur lesquels repose ce mouvement, sont en même temps réduits au strict minimum ; il ne faut pas oublier que ni les femmes ni, encore moins, les esclaves n’ont été inclus dans l’ensemble des hommes. En effet, lorsque la Constitution américaine est approuvée dix ans plus tard, elle ne contient aucune déclaration des droits. Celles-ci ont été ajoutées plus tard, en 1789 et en 91, également dans le sillage de la Révolution française, sous la forme d’amendements à la Constitution, et il y est question de droits civils au sein de la nation américaine. En revanche, la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 caractérise les droits de l’homme de manière très particulière. Elle fait appel ici aux droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme, c’est-à-dire à une dimension universaliste anhistorique ; cependant, dès le troisième article, la Déclaration prend un tour historiquement déterminé, éminemment politique, et la liberté individuelle est limitée par des lois qui sont "l’expression de la volonté générale", donc justifiées par le bien de la société à l’égard duquel la résistance du citoyen est jugée inadmissible. Ainsi, le protagoniste de la Déclaration de 1789 est la loi civile, définie par la nation, dans laquelle le citoyen trouve son espace de liberté. Toute la Déclaration s’adresse au citoyen.

Cent cinquante ans plus tard, la Déclaration de 1948 est différente. Pour la première fois, l’idée d’un "droit naturel" appartenant individuellement à chaque membre de l’espèce humaine est formulée. Il s’agit d’une tentative de créer un corpus de droits au sens commun du droit juridique qui, contrairement aux codes de lois connus à ce jour, ne dépende d’aucune instance politique. Il est clair que l’une des motivations décisives pour la rédaction de ce document a été la volonté de trouver un moyen de condamner les criminels nazis qui ne se réfère pas au droit allemand. De plus, des atrocités telles que l’holocauste n’auraient pas été légales même sous la législation raciste du Troisième Reich, mais face à ce qui se présentait comme le mal absolu et après avoir gagné la guerre, le besoin s’est fait sentir avec force, dans les deux camps victorieux, de trouver un point de vue supérieur, anhistorique, qui n’accorderait à la législation nazie aucun motif de légitimité. Dans cette perspective historique, l’idée des droits de l’homme, avec ses antécédents historiques, remplissait parfaitement cette fonction. Bien entendu, cette exigence historique était combinée à la tendance et à la culture américaines individualistes et anti-traditionnelles. Mais des difficultés considérables sont rapidement apparues dans les phases préparatoires. Ainsi, lors de l’élaboration du texte d’un point de vue éthique et philosophique, l’American Anthropological Association a émis des critiques très sévères sur la possibilité même de concevoir quelque chose comme une "doctrine universelle des droits de l’homme". Les anthropologues ont fait remarquer qu’il était impensable de prendre un individu désocialisé comme point de départ de l’analyse. Chaque individu est toujours et inévitablement déterminé comme faisant partie d’un groupe social, avec une forme de vie sanctionnée par des modèles de comportement. De ce point de vue, une déclaration qui prétendrait s’appliquer à tous les êtres humains, indépendamment de leur appartenance culturelle (et qui ignorerait donc les particularités du développement de la culture nazie en Allemagne) risquerait d’être implicitement impérialiste. Comme l’affirme l’Association, "elle risque de devenir une affirmation de droits conçus uniquement en termes de valeurs prévalant dans les pays d’Europe occidentale et en Amérique". En substance, il y avait un risque de répéter le mouvement du "fardeau de l’homme blanc" qui avait alimenté le colonialisme. Ces considérations raisonnables ont tout simplement été ignorées.

En fait, le projet n’était pas du tout descriptif, personne ne pensait que les "droits de l’homme" étaient une substance donnée, mais expressément normatif, tout le monde y voyait une norme appropriée à établir. Pour reprendre les termes de René Casin, il "reposait sur un acte de foi en des lendemains meilleurs". Il est évident qu’au niveau logique, l’idée que quelque chose comme un "droit de la nature" puisse exister est un exemple flagrant du sophisme naturaliste qui fait d’une supposée naturalité une norme. Dans la nature, nous pouvons trouver des faits, mais les valeurs impliquent des normes. Elles ne les impliquent pas "naturellement" et sans le passage d’un choix politique et, par conséquent, d’une contingence historique.

L’article 3 de la Déclaration stipule que "tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne". Nous pouvons tous y voir une considération à partager : qui pourrait souhaiter que sa vie ou sa liberté lui soit retirée ? Qui pourrait souhaiter vivre dans l’insécurité ? Mais de ces valeurs raisonnables ne découle aucune norme. Le fait qu’un individu ait droit à la liberté signifierait que sa liberté ne peut jamais être restreinte. Mais il est clair qu’il existe des lois, des prisons, des punitions pour les cas où la liberté détruit la vie commune et civilisée. La question est donc toujours de savoir quel degré de liberté et dans quelles conditions. La question est celle posée par la Constitution française. Mais si l’on admet que la liberté en question est celle permise par le droit positif des différents Etats, alors la Déclaration est totalement vide. Si, en revanche, on ne fait référence à aucun registre réel, on ne sait pas de quoi on parle. De plus, dans la même phrase, le droit à la liberté est déclaré ainsi que le droit à la sécurité. La question se pose donc de savoir quel est le niveau de sécurité et quel est le conflit entre la sécurité de l’un et la liberté de l’autre (par exemple, pour l’obliger à travailler, pour rendre sa vie incertaine, par exemple en augmentant la "flexibilité" et la "précarité", pour réduire son pouvoir de négociation).

En d’autres termes, il s’agit toujours de savoir comment limiter la liberté ou dans quelle mesure la liberté peut limiter la sécurité. Norberto Bobbio a observé que les "droits naturels" ne sont pas des "droits", mais tout au plus des "exigences" qui doivent ensuite être mises en œuvre dans des systèmes normatifs positifs. Cela est particulièrement évident dès que l’on aborde le groupe des "droits de l’homme" à contenu social (articles 22 à 27), où la situation est vraiment paradoxale. Il s’agit en fait de "droits" qui ont été initialement inclus sous la pression de l’Union soviétique (qui s’est d’ailleurs abstenue lors du vote final). En règle générale, lorsque les boucliers se lèvent pour dénoncer les violations des "droits de l’homme", ceux-ci sont systématiquement ignorés, car ils sont partout violés sans discontinuer depuis 1948. En effet, pour eux, tout individu a le "droit humain" au travail, ou à la "protection contre le chômage", ou à une "rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine" (art. 23). Il a également droit à un "congé payé périodique" (article 24). Il s’agit manifestement d’un livre de rêve dont les violations sont innombrables, même dans les pays les plus riches. Au contraire, plus le libéralisme et sa forme néolibérale pure s’installent, plus il est systématiquement violé, désapprouvé et détruit.

[14] - Je renvoie pour cela à La guerra necessaria. Logiche della dipendenza.

Source

»» https://italienpcf.blogspot.com/2023/09/lelargissement-des-brics-laube-dun.html
URL de cet article 38870
  

« Les déchirures » de Maxime Vivas
Maxime VIVAS
Sous ce titre, Maxime Vivas nous propose un texte ramassé (72 pages) augmenté par une préface de Paul Ariès et une postface de Viktor Dedaj (site Le Grand Soir).. Pour nous parler des affaires publiques, de répression et d’impunité, de management, de violences et de suicides, l’auteur (éclectique) convoque Jean-Michel Aphatie, Patrick Balkany, Jean-Michel Baylet, Maïté Biraben, les Bonnets rouges, Xavier Broseta (DRH d’air France), Warren Buffet, Jérôme Cahuzac, Charlie Hebdo, Jean-François Copé, (...)
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Depuis 1974 en France, à l’époque du serpent monétaire européen, l’État - et c’est pareil dans les autres pays européens - s’est interdit à lui-même d’emprunter auprès de sa banque centrale et il s’est donc lui-même privé de la création monétaire. Donc, l’État (c’est-à -dire nous tous !) s’oblige à emprunter auprès d’acteurs privés, à qui il doit donc payer des intérêts, et cela rend évidemment tout beaucoup plus cher.

On ne l’a dit pas clairement : on a dit qu’il y avait désormais interdiction d’emprunter à la Banque centrale, ce qui n’est pas honnête, pas clair, et ne permet pas aux gens de comprendre. Si l’article 104, disait « Les États ne peuvent plus créer la monnaie, maintenant ils doivent l’emprunter auprès des acteurs privés en leur payant un intérêt ruineux qui rend tous les investissements publics hors de prix mais qui fait aussi le grand bonheur des riches rentiers », il y aurait eu une révolution.

Ce hold-up scandaleux coûte à la France environ 80 milliards par an et nous ruine année après année. Ce sujet devrait être au coeur de tout. Au lieu de cela, personne n’en parle.

Etienne Chouard

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