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La débâcle hollandaise ou la première bougie sans lumière

« On résiste à l’invasion des armes,
on ne résiste pas à l’invasion des idées
 »
Victor Hugo

« Ramener le point d’indignation à l’amorce de toute précarité.
Seul moyen de s’extraire des eaux mortes de la fatalité
et de ne plus prendre de vieilles mœurs avec l’inadmissible
. »
Patrick Chamoiseau

Comme elle fut longue la première année d’un règne qui pourrait en compter cinq. Longue de l’attente de changements qui ne viendront pas. Longue de l’amertume du constat que le Président nouveau est, tous comptes faits, un fieffé conservateur. Longue du dégoût du mensonge perpétué au sommet de l’Etat pour camoufler de vils conflits d’intérêts. Les Français ont-ils prié l’ancien hôte de l’Elysée d’aller s’occuper de ses affaires pour en voir d’autres défrayer la chronique et que les leurs se détériorent au fil de l’adaptation aux lois destructrices du Marché dérégulé ? Il est pourtant à craindre que « la bande à Hollande » continue de jouer avec nos nerfs , sourde qu’elle est au grand désarroi qui étreint le corps social. Les médecins attentifs savent qu’à tout moment les nerfs peuvent craquer. Alors, les tranquillisants de la « communication politique » deviendront totalement inefficaces. De cette faillite le vide surgira qui soit nous aspirera, soit nous inspirera.

Nous étions sans grande illusion quand François Hollande fut élu l’an dernier. Heureux du départ de son désastreux prédécesseur, nous savions que le nouveau Président de la République incarnerait à merveilles cette Gauche molle qui a depuis longtemps adopté l’essentiel du programme économique et social de « la révolution conservatrice » telle que Pierre Bourdieu qualifiait le néolibéralisme à l’œuvre depuis le début des années 1980. Nous sommes aujourd’hui pleinement comblés : la « Gauche de gouvernement » se paie le luxe éhonté d’aller au-delà de nos attentes les plus audacieuses ! Comme pour fêter son premier anniversaire de Président François Hollande a reçu le 29 avril dernier à l’Elysée les patrons qui s’étaient autodésignés « pigeons » en septembre 2012 quand nous osions encore espérer la « réforme fiscale » qui devait être « le pivot d’une nouvelle politique ». Ils étaient 300 à venir s’entendre dire comment « la France va désormais encourager l’esprit d’entreprendre ». On aura noté au passage que le vocable « entreprise » mal ressenti par le bon peuple - qui a le toupet de l’associer au chômage ou à la souffrance au travail - a été, marketing politique oblige, remplacé par le verbe « entreprendre ». Quand tout va de mal en pis on a tout de même le droit de positiver !

C’est sans aucun doute également pour positiver que quelques jours avant la réception élyséenne du patronat entreprenant l’on manoeuvra afin que « notre » Assemblée Nationale n’entérine pas l’amendement , adopté auparavant de justesse au Sénat , en faveur de l’amnistie en matière d’actes délictueux commis par des syndicalistes en colère. Ces deux évènements ne faisait que couronner l’entrée officieuse du Medef au Parlement grâce au fameux ANI (Accord National Interprofessionnel), trop largement écrit par lui et négocié avec les autres partenaires sociaux en son propre siège, ce qui ne choqua en rien la grande presse. L’ANI qui troque scandaleusement la certitude d’une plus grande flexibilité /précarité des salariés les plus modestes contre un renforcement hypothétique de leur sécurité. L’année 2013 avait du reste bien débuté en matière d’action économique pour la Gauche qui veut se faire plus grosse que la Droite. En janvier, Jérôme Cahuzac avait solennellement déclaré du haut de son expertise de Ministre du Budget que la réforme fiscale était faite. Il fallait bien nous le dire car nous ne l’avions pas vu passer cette réforme fondamentale. Monsieur de La Fontaine assurément nous manque qui aurait écrit cette nouvelle fable, les vessies et les lanternes, illustration parfaite du hollandisme.

La Gauche hollandiste a résolument et définitivement choisi son camp : celui de la préservation des intérêts des détenteurs du capital contre le sort difficile des possesseurs d’une force de travail chaque jour davantage méprisée quoiqu’en disent les discours convenus. Ce choix est de plus en plus maladroitement camouflé derrière la proclamation d’un intérêt général mal compris. Il est pathétique de constater qu’après trente ans de néolibéralisme faits, entre autres avatars désastreux, d’exorbitants allègements du « fardeau » pesant si lourdement sur le capital – opportunément dissimulé sous « les entreprises » - la Gauche ne s’étonne pas de voir l’économie aller toujours plus mal. Au lieu de songer à changer de cap, elle s’entête. Pire, elle devient réellement dogmatique : l’austérité est obligatoire car c’est « la seule voie menant au redressement ». Quel redressement ? On ne le sait pas vraiment mais ce dont on est sûr c’est qu’il mène à la Croissance et que la Croissance – autre dogme de taille – ce sont des emplois assurés. Hâtons-nous donc de lancer de « grands projets structurants ». Et tant pis pour « la petite économie » et l’environnement massacré. Pire encore, certains débats sont désormais interdits : depuis quelques semaines nous n’avons plus le droit de dire que le leadership économique de l’Allemagne fait souffrir le reste de l’Europe. Ce serait être anti-Allemands que de prétendre que la stratégie européenne de Mme Merckel est discutable, que d’autres voies sont à envisager en lieu et place de l’austérité continentale. Rappelons à ceux qui peut-être l’ont oublié que Mme Merkel est une femme politique… de droite. Mais ce rappel a-t-il encore un sens quand la démocratie est devenue théologie ? Il faudrait « un choc » de remémoration !

L’Europe est entrée en récession et l’austérité à répétitions n’y serait pour rien. Dans l’édition 2013 de son étude annuelle sur « les revenus et le patrimoine des Français », l’INSEE constate, à partir des données de 2010, que jamais la crise n’avait autant accentué les inégalités. le système redistributif français, écorné depuis de nombreux années, est sur le point de se rompre. Il n’a plus les mêmes effets protecteurs qu’hier : les dispositifs de solidarité parviennent encore à atténuer la chute mais plus de l’empêcher. Ce sont donc les ménages les plus pauvres qui paient le plus lourd tribut. « En 2010, le niveau de vie de la majorité de la population stagne ou baisse, après avoir faiblement augmenté l’année précédente. Au sein de l’ensemble de la population, les personnes les plus modestes sont particulièrement touchées depuis la crise. À l’inverse, le niveau de vie au-dessus duquel se situent les 5 % de personnes les mieux loties repart à la hausse, après avoir stagné en 2009. » Ajoutons que le niveau de vie des 1 % les plus riches a enregistré une hausse de 4,7 % en 2010. Hélas, il n’est pas déraisonnable de craindre que les données de 2011 et 2012 révèleront une aggravation de l’ensemble de ces phénomènes. La Gauche a-t-elle donc quelque chose de plus urgent à faire que la guerre à la pauvreté montante ? Il faudrait « un choc » de réhumanisation !

Faute de faire la guerre à la pauvreté – ce qui nécessiterait d’aller chercher l’argent là où l’on ne veut pas le voir – le pouvoir en place va user d’armes « gratuites » pour mener la guerre aux pauvres. Et « la guerre aux pauvres commence à l’école » (1). Le principal problème de cette dernière ne serait pas son manque de moyens matériels ou son incapacité à compenser les injustices causées par un système économique et social profondément inégal. Non, le problème essentiel, c’est l’immoralité des élèves, plus précisément celle des élèves issus des quartiers défavorisés. Le rétablissement prochain des cours de morale à l’Ecole a-t-il vraiment une autre fonction que de vouloir restaurer un certain ordre moral fondé sur le goût de l’effort, le sens de la hiérarchie, le respect de la discipline, le contrôle des désirs – autres que consommationnistes - la fidélité aux traditions, l’identification à la communauté nationale, et la valorisation de la famille « naturelle » et hétérosexuelle ? La Gauche sera alors gagné par le conservatisme scolaire comme elle a déjà succombé au libéralisme économique et à la pensée sécuritaire. Soulignons que cette doxa droitière est d’une terrifiante commodité : les premiers responsables de la pauvreté sont les pauvres eux-mêmes qui manquent tellement de moralité ! Pour la moralité des nantis on se contentera d’une déclaration « officielle » de patrimoine, ils sont par ailleurs tellement polis.

Insensiblement, la France et sa classe politique se ferment. Certains chiffres ne trompent pas. Notre pays accueille deux fois moins d’immigrés qualifiés que le Royaume-Uni et trois fois moins que l’Allemagne. En 2012, seuls 17 000 premiers titres de séjour de longue durée ont été délivrés pour motif économique à des salariés étrangers - hors UE, les ressortissants européens bénéficiant du libre accès au marché du travail - soit 9 % des 193 000 autorisations de séjour délivrées, contre plus de 20 % au Royaume-Uni, au Canada, en Espagne et en Italie, selon les chiffres de l’OCDE. « L’immigration choisie » de Nicolas Sarkozy n’a pas permis de rendre la France plus compétitive mais a contribué à stigmatiser les étrangers en distinguant les « bons » (les travailleurs qualifiés) des « mauvais » (les non qualifiés et les femmes rejoignant leurs maris dans le cadre de l’immigration familiale) et n’a pas su valoriser les travailleurs déjà présents (les femmes et les sans-papiers en les régularisant). La politique migratoire de Manuel Valls est, à quelques détails près, conforme à celle de ses devanciers.

Un évènement récent devrait inquiéter les défenseurs des libertés d’expression et de circulation. Aminata Traoré, ancienne Ministre de la Culture du Mali, était invitée à donner une conférence à Paris le 22 avril dernier. Son visa de circulation de 4 ans dans l’espace Schengen a expiré au mois de Février. Il ne lui a pas été renouvelé sur injonction des autorités françaises. Quand le hollandisme renonce aussi à remettre en cause « la françafrique » le discours critique d’Aminata Traoré à propos de l’intervention de la France au Mali n’est pas le bienvenu. Et si c’était là précisément que la Gauche, déshonneur suprême, avait définitivement perdue son âme ? A de grands moments de son histoire la Gauche fut lumineuse. Elle sombre désormais dans les ténèbres où elle pourra plus facilement dissimuler la tragédie de tous ses renoncements. L’Histoire la jugera.

Yann Fiévet

1er Mai 2013

La vie est à nous - Le Sarkophage – 15 mai 2013

  • Ruwen Ogien, La Guerre contre les pauvres commence à l’école : sur la morale laïque, Grasset, 2013.
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