Décidément, on n’a pas le temps de s’ennuyer à Cuba ! Alors que le pays est en train de vivre, depuis ce matin (14 mai), 06 h 04, une nouvelle déconnexion du Système électrique national (SEN), cette fois-ci depuis la province de Ciego de Avila jusqu’à celle de Guantánamo, à l’extrémité est de l’ile, comme si le sort voulait confirmer – ironiquement – les informations fournies hier en conférence de presse par le ministre de l’Energie et des Mines), à savoir que les effets des 100 000 tonnes de pétrole apportées par le navire russe sont bel et bien révolus, et que l’île se retrouve à nouveau, pour ainsi dire, Gros-Jean comme devant en matière de production d’électricité, autrement dit ans la mouise, voilà que tombe, vers cinq heures de l’après-midi, une « information du Gouvernement révolutionnaire » (selon le libellé des grands occasions) d’une tout autre teneur : le chef de la CIA a demandé à être reçu par les autorités cubaines ! Pour une première, c’est une première ! Je ne sache pas qu’un seul de ses prédécesseurs en soixante-sept ans de Révolution ait jusqu’ici mis les pieds officiellement à La Havane. S’ils sont venus clandestinement, seule les archives secrètes le savent...
Bien entendu, tout le monde ici se pose la question : que vient-il faire dans cette galère ? Chacun y va de sa petite spéculation ou explication. Pour l’instant, on ne possède que la vision cubaine de la rencontre. Qui semblerait s’inscrire, si l’on comprend bien, dans le cadre des « conversations » bilatérales en cours, et dont seule celle du 10 avril a été révélée au grand jour (« en vue de contribuer au dialogue politique ». Par ailleurs, les autres paragraphes répondent mot pour mot aux accusations fallacieuses portées par la Maison-Blanche dans le texte explicatif ou justificatif qui accompagne le Décret exécutif de Trump du 1er mai 2026 (et que j’ai posté sur LGS).
Information du Gouvernement révolutionnaire
L’administration étasunienne ayant demandé qu’une délégation présidée par le directeur de la CIA, John Ratcliffe, soit reçue à La Havane, la direction de la Révolution a approuvé cette visite et une réunion avec son homologue du ministère de l’Intérieur.
La rencontre a eu lieu ce jeudi 14 mai, dans un contexte caractérisé par la complexité des relations bilatérales, en vue de contribuer au dialogue politique entre les deux nations en tant que partie des efforts faits pour affronter la situation actuelle.
Les éléments apportés par la partie cubaine et les échanges soutenus avec la délégation étasunienne ont permis de démontrer catégoriquement que Cuba ne constitue pas une menace à la sécurité nationale des Etats-Unis, et qu’il n’existe aucune raison légitime pour qu’elle soit inscrite sur la liste des pays censément commanditaires du terrorisme.
Durant la rencontre, il a été possible de constater la manière consistante et solide avec laquelle le gouvernement cubain et ses autorités compétentes ont constamment agi pour affronter et condamner sans la moindre ambiguïté le terrorisme sous toutes ses formes et manifestations.
Il a été mis une fois de plus en évidence que l’île n’abrite pas, n’appuie pas, ne finance pas et n’autorise pas d’organisations terroristes ou extrémistes ; qu’il n’y existe pas de bases militaires ou de renseignement étrangères ; et que le gouvernement n’a jamais appuyé aucune activité hostile contre les Etats-Unis et qu’il ne permettra pas qu’on agisse depuis Cuba contre une autre nation.
Les deux parties ont par ailleurs insisté sur leur intérêt de développer une coopération bilatérale entre les services chargés de l’application des lois en vue de la sécurité des deux nations, ainsi que régionale et internationale.
La Havane, 14 mai 2026
http://www.cubadebate.cu/noticias/2026/05/14/informacion-del-gobierno-revolucionario/
Quand aurons-nous la version ou vision officielle de la Maison-Blanche ? Parce que, bien entendu, celle des médias étasuniens, comme cela a été le cas pour le compte-rendu de la réunion du 10 avril, n’a absolument rien à voir avec celle de La Havane. Pour USA Today, par exemple, Ratcliffe vient exercer des pressions pour obtenir ce fameux « changement de régime » dont on rêve à Washington et encore plus à Miami ! Bien que le titre parle plus anodinement de « to urge big security changes »... Selon le média étasunien, Ratcliffe a rencontré Raúl Rodríguez Castro, le petit-fils de Raúl Castro, et deux hauts fonctionnaires : Lázaro Álvarez Casas, ministre de l’Intérieur, et le chef des services de renseignement, et leur a adressé un message en provenance de Trump : les Etats-Unis sont prêts à s’engager sérieusement dans des questions économiques et sécuritaires, mais uniquement si Cuba opère des changements fondamentaux, dont la promesse de ne plus servir de refuge sûr à des adversaires des Etats-Unis sur le continent américain. Selon Brian Latell, “a former top CIA Cuba analyst and National Intelligence Officer for Latin America”, et auteur d’un ouvrage sur les renseignements cubains (Castro’s Secrets), cette rencontre a quelques précédents : l’ancien directeur de la CIA sous Obama, John Brennan a visité l’île et rencontré ses collègues cubains, mais sans aboutir à rien (“but nothing came of it”). Mais il pense que cette rencontre-ci aura de meilleurs résultats, parce que « Cuba n’a plus de proches alliés », surtout depuis l’enlèvement de Maduro et les pressions intenses qu’exerce Washington. Mais il estime que le contentieux entre les deux pays est si énorme et ancien, ce qu’il en sortira ne sera jamais qu’un « tout premier petit pas ».
Selon un des fonctionnaires de la CIA, Ratcliffe est allé à La Havane pour engager personnellement des discussions de fonds sur les pas essentiels que le régime cubain doit faire pour construire une relation productive avec les Etats-Unis et pour stabiliser son économie en pleine chute. La délégation a discuté de coopération en matière de renseignement, de stabilité économique et de questions sécuritaires. Ratcliffe a insisté : Cuba doit cesser d’être une plateforme pour que des adversaires des Etats-Unis mènent des actions hostiles sur le continent américain. Un autre fonctionnaire de la CIA précise : « durant la rencontre, Ratcliffe a souligné que les États-Unis offrent ce qu’ils considèrent comme une véritable opportunité de collaboration avec Cuba, et − comme l’a montré la récente action américaine au Venezuela − que Trump doit être pris au sérieux. »
Le journaliste d’USA Today rappelle que le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth a affirmé devant le Congrès, le 12 mai, qu’il estimait que Cuba était une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis ; et il évoque la proposition du département d’Etat, le 14 mai, d’offrir une aide humanitaire de 100 millions de dollars qui passerait uniquement à travers l’Église catholique, une offre à laquelle le ministre cubain des Relations extérieures, Bruno Rodríguez Parrilla, a répondu ce même jour, que Cuba était en train de l’analyser.
CBS News reprend à peu près les mêmes infos en provenance des mêmes sources. Mais il offre un aparté intéressant : « Plusieurs responsables américains ont ensuite confirmé jeudi à CBS News que les États-Unis prennent des mesures pour inculper Raúl Castro, âgé de 94 ans, en lien avec le clash meurtrier d’avions opérés par Cuba en 1996 par le groupe humanitaire Brothers to the Rescue. ». Et il rappelle que John Ratcliffe s’était rendu à Caracas quelques jours après l’enlèvement de Maduro le 3 janvier, porteur d’un message de Trump : Washington est ouvert à une amélioration des relations de travail, mais le Venezuela ne peut plus servir de refuge à des narcotrafiquants et d’autres adversaires des Etats-Unis. (https://www.cbsnews.com/news/cia-director-john-ratcliffe-rare-trip-to-cuba/)
Un message qui ne s’éloigne guère de celui que Trump vient d’adresser à La Havane ! Mais il est douteux qu’il tombe dans les mêmes oreilles...
Jacques-François Bonaldi (La Havane), 14 mai 2026
