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Les tactiques du « diviser pour mieux régner » du gouvernement américain dans les Caraïbes (The Canary)

Les réunions multilatérales qui ont eu lieu récemment à Kingston et à Mar-a-Lago démontrent les tentatives d’intensification des divisions dans les Caraïbes de la part du gouvernement américain. Les « pays de merde » (comme le président Donald Trump aurait étiqueté Haïti et de nombreux autres pays pauvres du tiers monde) peuvent se montrer des alliés importants pour ébranler les états qui sont la cible d’une mission de changement de régime.

John Bolton, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, a parlé ouvertement des hommes d’affaires des Etats-Unis et de la région bénéficiant financièrement d’un renversement du gouvernement vénézuélien et d’une privatisation de son secteur pétrolier. Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au globale.

Les Caraïbes ont connu, au cours des dernières décennies, de profonds changements causés par les nouvelles technologies numériques, les réseaux d’envois d’argent de pointe, les nouveaux flux culturels et médiatiques mondiaux, les voyages et le tourisme de masse à bas prix, l’expansion des marchés immobiliers et les nouveaux accords bancaires et financiers.

Les habitants de la région ont été projetés dans les griffes de la globalisation, les inégalités croissantes et le changement climatique ayant de lourdes conséquences dans leurs vies. Pendant ce temps, beaucoup d’autres crises globales se préparent comme celles provenant de l’automatisation et de l’intelligence artificielle, de la prolifération nucléaire et d’un manque de coordination régionale et mondiale pour de nombreux problèmes (le coronavirus étant le dernier en date).

C’est dans ce contexte que les responsables du gouvernement américain cherchent à intensifier les divisions géopolitiques dans la région, notamment pour promouvoir leur politique de changement de régime qui vise le Venezuela. Le projet américain visant à renverser le président vénézuélien Nicolás Maduro a complètement échoué en 2019, mais une intensification de la campagne de terreur économique américaine se profile alors même qu’elle continue d’être le facteur principal qui entrave la reprise du Venezuela.

Ce pays sud-américain a énormément souffert, ce qui a poussé de nombreuses personnes à émigrer. Le Venezuela n’a connu que dizaines cas de coronavirus mais le système de santé du pays, ayant souffert des sanctions américaines, rencontrera des difficultés si le virus se propage.

Le Venezuela est confronté à des attaques constantes qui s’intensifient de façon radicale depuis le mois d’août 2017, c’est-à-dire depuis le moment où les États-Unis ont imposé des sanctions financières. Le Venezuela est contraint de compter sur les investissements et le soutien des entreprises d’état chinoises et russes. D’ici juin 2018, Caracas avait stoppé la moitié de ses expéditions de pétrole brut dans les Caraïbes.

La stratégie américaine consiste en partie à compromettre la viabilité du projet ALBA subventionné du Venezuela qui devait servir d’alternative au FMI et à d’autres institutions financières néolibérales pour le développement régional.

Le projet ALBA lui-même a été confronté à de nombreux problèmes internes. Pourtant, à la fin de 2019, les dirigeants d’ALBA ont déclaré qu’ils relanceraient PetroCaribe, les hôpitaux de cardiologie pédiatrique, son programme de chirurgie oculaire et sa faculté de médecine en 2020.

Bien que sérieusement affectés, les dirigeants et les mouvements et partis de gauche de certains états de la région n’ont jusqu’à présent pas cédé à l’offensive de Washington. De nombreux responsables de la région des Caraïbes ont souvent plaidé pour que la région soit « exempte d’armes nucléaires » et une « Zone de paix », mais cela a toujours été contredit par le fait que beaucoup d’entre eux s’identifient à l’Occident et se situent dans la sphère géopolitique des États-Unis. Les exceptions les plus marquantes sont Cuba (depuis la révolution de 1959) et la Grenade (de 1979 à 1983, sous le gouvernement révolutionnaire populaire éphémère de Maurice Bishop).

Au cours des dernières décennies, de nombreux partis politiques des Caraïbes se sont éloignés de leurs différentes racines idéologiques. Au lieu de cela, ils ont évolué vers la promotion de modèles économiques qui mettent l’accent sur les exportations et le tourisme. De nombreux dirigeants de pays, avec le soutien d’institutions supranationales, cherchent à se concentrer sur la création de conditions qui attirent les investisseurs transnationaux. Bien que les participants du projet ALBA encouragent en partie des sources alternatives de développement, ils doivent également régulièrement avoir des relations étroites avec les grandes entreprises.

La CARICOM et les Caraïbes

En juillet 1973, la Barbade, le Guyana, la Jamaïque et Trinidad-et-Tobago, quatre des nouveaux états souverains indépendants et chefs de file des Caraïbes anglophones, ont tous signé le traité de Chaguaramas. Plus tard, les autres États de la CARICOM adhéreraient. Selon l’une des dispositions du traité établit, les états devaient coordonner leurs politiques étrangères sur les questions régionales et internationales.

Dans la direction opposée, Trump, lui, a rencontré cinq dirigeants caribéens en mars 2019 à Mar-a-lago, dans le sud de la Floride. Suite à cela, Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, a rencontré des responsables caribéens à Kingston, en Jamaïque, en janvier 2020.

Ces réunions soulignent les tentatives du gouvernement américain d’intensification des divisions géopolitiques. Un titre de l’agence Reuters annonçait sans ménagement : « Trump fait miroiter les investissements aux dirigeants des Caraïbes qui soutiennent Guaido au Venezuela ».

En adhérant à la politique américaine portant atteinte au Venezuela et en soutenant les revendications interventionnistes de l’OEA, largement financée par les États-Unis, les divisions dans la région se sont encore agrandies. Pour la Jamaïque, les Bahamas et Sainte-Lucie, cela peut même constituer une violation de l’article 12 et de l’article 16 du traitéde Chaguaramas, dont ils sont signataires.

Il y a eu des divisions dans le passé. L’invasion américaine de la Grenade en 1983 a été l’une des questions les plus conflictuelles dans la région, certains états comme Trinidad-et-Tobago s’opposant à cette attaque. Il y eut également l’accord Shiprider de 1996-1997, un autre événement source de division. Les pays des Caraïbes se sont divisés sur la question de laisser Washington avoir la possibilité de naviguer librement dans leurs eaux territoriales, les garde-côtes américains étant autorisés à interdire l’accès aux bateaux. Une autre scission s’est produite lorsque les lobbyistes des compagnies de croisière ont vaincu l’instauration d’une taxe d’entrée commune dans la région, ce qui opposa les îles les unes contre les autres.

D’autre part, la région s’oppose depuis quelques temps au blocus américain sur Cuba. La Havane offre un grand nombre de bourses aux étudiants ainsi qu’une assistance technique et agricole. Cuba fait preuve depuis des décennies de beaucoup de bonne volonté dans la région.

Dans la population générale des Caraïbes, il existe également une grande mémoire collective sur le rôle historique des interventions étrangères, la demande de réparations coloniales étant largement populaire.

Dans une autre démonstration d’unité, à la suite du coup d’état de 2004 en Haïti, la CARICOM a dénoncé le renversement de Jean-Bertrand Aristide, le président élu du pays, par le gouvernement américain. Cependant, après que les États-Unis et la France ont déconseillé àla CARICOM de soulever cette question devant le Conseil de sécurité de l’ONU, les dirigeants des Caraïbes se sont retirés en silence. Aristide a été autorisé à entrer brièvement en Jamaïque, mais après l’opposition de Condoleezza Rice, la conseillère américaine à la sécurité nationale, et d’un autre dignitaire américain, il est rapidement reparti en exil en Afrique.

Il est important de noter que les dirigeants de la Barbade, la Dominique, la Grenade, la Guyane, Saint-Vincent-et-les Grenadines, du Suriname, de Trinidad-et-Tobago et d’autres états de la région n’ont pas assisté aux récentes réunions de Trump et Pompeo.

Parfois, les responsables des états membres de la CARICOM agissent en fonction de comment ils perçoivent la façon dont les politiques géopolitiques américaines autoritaires les affectent. Ils n’aiment pas qu’on les bouscule comme des « petits états insulaires en voie de développement » et restent en général sceptiques quant à l’intervention militaire mais ils ne sont pas nécessairement unis sur ce point.

Cependant, à présent, les décideurs politiques américains, cherchent, de manière plus concertée, à élargir le fossé entre les pays des Caraïbes. Certains responsables caribéens font plus preuve de résilience, tandis que d’autres ne voient que des avantages dans les liens étroits avec Washington, ce qui peut sans aucun doute les aider avec les investisseurs privés. Il y a de nombreux intérêts et pressions qui poussent les pays à se rallier à la politique meurtrière des États-Unis à l’égard du Venezuela.

Les chefs de gouvernement des Bahamas, de la Jamaïque et de Sainte-Lucie ainsi que les chefs d’état de la République dominicaine et d’Haïti ont assisté à la réunion de Mar-a-lago avec Pompeo. Ils ont tous rompu les liens avec le gouvernement bolivarien élu du Venezuela et reconnaissent Juan Guaidó en tant que chef d’état. Ces mêmes pays ont assisté à la réunion de Kingston avec, en plus, Belize et Saint-Kitts-et-Nevis. Il convient de noter qu’en dehors de Trinidad-et-Tobago et de la Guyane, le « chef d’état » officiel de la plupart des anciennes colonies des Caraïbes britanniques reste la reine Elizabeth II.

Crises structurelles à domicile

Les gouvernements qui adhèrent à la stratégie caribéenne de Trump font face à de graves problèmes chez eux.

Le président haïtien Jovenel Moïse gouverne sans parlement car il n’a pas tenu d’élections, et il connaît une crise de légitimité qui menace de le renverser. Le soutien américain est la clé de voûte de sa survie politique.

Danilo Medina, le président dominicain, fait face aux plus grandes manifestations de l’histoire du pays, car on l’accuse de corruption massive et de tentative de détournement des élections municipales du mois de février. Le scandale d’Odebrecht et de la centrale électrique de Punta Catalina à lui seul pourrait totaliser plus d’un milliard de dollars, ce qui est un énorme scandale pour le gouvernement de Médina.

Le gouvernement jamaïcain, qui continue de souffrir d’une dette d’ajustement structurel de grande envergure, s’est vu promettre divers accords par des responsables américains. Cela a contribué à contraindre le pays à se retirer du programme vénézuélien PetroCaribe. Le Venezuela lui-même se heurtait à des obstacles croissants pour le maintenir.

Quant aux Bahamas, ils sont depuis longtemps une colonie virtuelle des États-Unis, l’île servant de plate-forme de paradis fiscal pour les capitaux transnationaux. L’archipel est frappé par la crise du changement climatique, notamment avec Dorian, le récent ouragan dévastateur.

Belize est, lui, un autre pays très sensible aux pressions des puissants états occidentaux. Un rapport récent a déclaré qu’un sixième de la masse terrestre totale du pays était utilisé par les militaires britanniques pour des exercices de guerre dans la jungle. Le Belize a également fait face à des menaces d’annexion du Guatemala par le passé.

La stratégie américaine de « sécurité nationale » et la frontière impériale

Après avoir sanctionné et attaqué le Venezuela à l’aide d’une guerre hybride, certains décideurs américains et groupes de réflexion de Washington planifient désormais ouvertement une intensification violente qui cible le pays. Avec un gouvernement d’extrême droite au Brésil et des bases et mandataires militaires américains en Colombie, Washington a contribué à enflammer une situation hostile aux frontières du pays.

La situation s’est agrandie et comprend maintenant les États-Unis qui resserrent l’étau sur Cuba et le Nicaragua, ainsi que le récent renversement du gouvernement élu de la Bolivie, et même une tentative éphémère de Luis Almagro, le secrétaire général de l’OEA qui est extrêmement interventionniste, d’ébranler la Dominique, qui est membre de CARICOM et d’ALBA.

Cherchant à mettre fin à tout type de compromis avec Cuba vers la fin de l’année 2017, le gouvernement de Trump a commencé à affirmer que Cuba avait ciblé le personnel de l’ambassade américaine à La Havane avec une « attaque aux armes sonores ». Comme CNN l’a rapporté plus tard, les enregistrements de « l’attaque sonique » semblaient plutôt être des cris d’accouplement d’une espèce bruyante de grillons.

La loi américaine Helms-Burton qui vise Cuba est en train d’être renforcée. Les tiers qui font des affaires sur l’île pourront faire face à davantage de poursuites, ce qui augmente les risques pour les investisseurs. Pendant ce temps, certaines compagnies aériennes et compagnies de croisières ont interrompu leurs voyages à Cuba, tandis que les envois d’argent et les voyages vers l’île deviennent plus difficiles. Le gouvernement de Trump met également en œuvre de nouveaux plans pour attaquer les services médicaux de l’île, l’une des parties les plus dynamiques de son économie.

Quelle que soit l’opinion que l’on a sur la violence qui a été causée au Nicaragua en 2018 par certains policiers et partisans du gouvernement et de l’opposition, les sanctions américaines et européennes ne sont pas la réponse appropriée. Elles ont un impact croissant sur ce petit pays d’Amérique centrale au-delà des particuliers : elles augmentent les évaluations de risque pour les entreprises qui investissent dans le pays, ralentissent et nuisent à la probabilité du refinancement des prêts, et, au fil du temps, il sera plus difficile pour la diaspora du pays d’envoyer de l’argent aux membres de leur famille. Pendant ce temps, le congrès américain a augmenté son financement afin d’influencer la société civile nicaraguayenne.

L’objectif final de la loi NICA et des sanctions de l’UE n’est pas de promouvoir la paix, mais plutôt de faire pression pour obtenir une solution néolibérale draconienne. C’est ce que souligne le récent appel à « étrangler  » le Nicaragua par des sanctions et d’autres moyens émis par M. Almagro, le Secrétaire général de l’OEA.

Tout ceci prouve combien il est illégal de mener une guerre économique en temps de paix.

Pression sur Trinidad et le Suriname, resserrement des liens avec le Guyana et les Antilles néerlandaises

Le Guyana, un pays où environ les deux tiers des citoyens vivent dans la pauvreté, a signé un nouvel accord avec Exxon qui devrait transformer le pays en un grand producteur de pétrole dans le secteur mondial de l’énergie.

Entretemps, les activités militaires américaines augmentent au Guyana ; cependant, de bases « lily pad » et tels entraînements ont lieu dans de nombreuses parties de la région. Cela démontre à quel point la région est profondément intégrée dans l’orbite américaine.

Les tensions à l’intérieur du Guyana semblent être remontées à la surface au cours des dernières semaines car les deux principaux partis de sa démocratie bourgeoise s’affrontent pour avoir de l’influence. De par le passé, les différences raciales et ethniques, qui ont été construites socialement, ont souvent été amplifiées, militarisées et exploitées pour contrôler les résultats politiques dans le pays.

Ici, il est important de noter l’histoire de la formation du Guyana et le rôle des États-Unis dans la pression exercée sur Winston Churchill pour qu’il intervienne militairement en Guyane britannique en 1953, renversant ainsi Cheddi Jagan, son tout premier Premier ministre élu.

De nouvelles découvertes de pétrole au Suriname pourraient également finir par modifier radicalement son économie politique. Les autorités du pays (diabolisé régulièrement dans les médias néerlandais) ont subi des pressions pour mettre fin aux relations amicales avec le Venezuela. Au cours des dernières semaines, le média régional de gauche, teleSUR, a étendu ses émissions au sein du Suriname qui est membre d’ALBA.

Trinidad-et-Tobago, qui cherchait à honorer un nouvel accord de canalisation de gaz naturel liquéfié qu’elle avait conclu avec Caracas, a subi des pressions en février pour mettre fin au projet. Les rapports des médias indiquent qu’il a été stoppé par les sanctions de Washington et les transnationales basées aux États-Unis qui sont actives dans le secteur de l’énergie de Trinidad.

C’est le jeu du chat et de la souris qui a également eu lieu avec PDVSA du Venezuela et ses navires pétroliers tiers sous contrat qui sont confrontés à des saisies et à de nouvelles pressions à travers les sanctions américaines. Cela a provoqué une course folle, avec des crises diplomatiques entre le Venezuela et les îles ABC des Antilles néerlandaises qui hébergent un nombre croissant d’opérations américaines dirigées vers la région du sud.

La géopolitique dans les Caraïbes de la globialisation

La paix n’a jamais été un facteur déterminant de la stratégie américaine pour la « sécurité nationale ». La poursuite de la suprématie mondiale par les États-Unis implique de déformer l’image du monde comme étant naturellement chaotique et dépendant du leadership américain.

En fin de compte, la stratégie hégémonique américaine consiste à semer la discorde, à accélérer les changements de régimes et à maintenir une instabilité dans le monde. Pour aller vers des transitions politiques, les décideurs américains et leurs alliés utilisent les formes les plus sophistiquées de soft power et, parfois, de violence, comme en témoignent les coups d’état en Haïti, au Honduras et, plus récemment, en Bolivie.

Pour défier ce mastodonte, il est nécessaire d’avoir des efforts locaux, régionaux et mondiaux et de nouvelles formes transnationales d’organisation populaire, ainsi que des changements fondamentaux aux États-Unis dans lesquels la paix, la coopération et le respect du droit international doivent être défendus, et non évités.

Jeb Sprague  

https://www.thecanary.co/global/world-analysis/2020/03/20/the-us-gover...

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