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Paralyser le système pour une révolution tranquille

Comme de nombreux pays, la France est sous l'emprise d'un système caractérisé par un triptyque : État profond - capitalisme de copinage - démocratie de connivence. Les rouages du système sont bien huilés et bien protégés, si bien qu'ils résistent à toutes les tentatives (vote, manifestations, pétitions,...) de réforme. Pour changer le système, il faut d'abord le détruire, faire table rase pour reconstruire. Mais, embourgeoisée, manipulée, conditionnée... la population n'est pas prête à descendre dans la rue pour un éventuel coup de force. Dans ces conditions, il faut mener des actions efficaces qui échappent à l'appareil de contrainte étatique. C'est ce qui est envisagé dans les lignes qui suivent.

Comme de nombreux autres pays, la France est sous l’emprise d’un système d’exploitation piloté par l’État profond (1) (ou le gouvernement profond) au confluent d’un type de capitalisme associé à une forme particulière de démocratie.

Capitalisme de « copinage » et démocratie des « coquins »

Le système repose sur une combinaison de capitalisme et de démocratie. D’une part, le capitalisme de « copinage » organise la collusion entre acteurs privés et acteurs publics en vue de créer et d’accaparer des rentes. D’autre part, la pseudo-démocratie (2) caractérisée par un bipartisme de « connivence » a pour but de « forcer » l’adhésion des masses populaires et des classes moyennes au système. Capitalisme de copinage et pseudo-démocratie sont intimement imbriqués et pilotés par l’État profond (3) .

La crise économique et sociale menace le système

Depuis une dizaine d’années, la crise économique et sociale s’accentue. Le défaut de croissance menace la distribution de rente car le gâteau à partager ne grandit plus, voire se rétrécit. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile pour les gouvernants de satisfaire les exigences de leurs sponsors tout en maintenant la paix sociale. En effet, les impératifs de la distribution de rente aux sponsors impliquent notamment la mise en œuvre de politiques de rigueur salariale, d’augmentation de la fiscalité pour les classes moyennes et inférieures, de privatisation d’entreprises et de secteurs publics rentables ...

La contestation monte mais reste inefficace

Le mécontentement et la contestation montent mais rien ne change. Le système est verrouillé par la pseudo-démocratie du bipartisme de connivence. Nombreux sont ceux qui proposent de réformer le fonctionnement de la démocratie. Changer la Constitution, reconnaître le vote blanc, tirer au sort les représentants, exiger un mandat unique... sont de bonnes idées qui n’ont aucune chance d’être mises en œuvre par ceux qui seraient menacés par ces mesures. Dans le cadre institutionnel actuel, il est vain d’espérer une refondation.

Pour une révolution non violente, au moins au départ

Certes, une révolution violente, comme notre pays en a connu, serait en mesure d’abattre le système mais probablement avec un coût humain très élevé. De plus, l’expérience montre que les manifestations de masse (retraites en 2010), les pétitions, le vote (référendum sur l’Europe en 2005)... restent sans effets. Enfin, peu de gens sont prêts à descendre dans la rue les armes à la main ou encore à manifester violemment.

Néanmoins, la nécessité du changement implique une réflexion sur l’utilisation des degrés de liberté existant encore pour la population. Du fait du flicage, de l’état d’urgence, de l’apathie, du consumérisme... les marges de manœuvre se réduisent toujours plus.

Malgré tout, il reste certains domaines dans lesquels des actions sont susceptibles d’insérer des grains de sable dans les rouages bien huilés du système et conduire à sa paralysie, prélude à sa refondation.

D’une part, le système économique, politique et social ne peut réellement fonctionner qu’avec l’aide du bénévolat. L’arrêt des activités bénévoles apparaît en mesure de générer rapidement des turbulences au sein de la société. Contrairement aux manifestations de rue par exemple, les autorités ne pourront réprimer ces actions.

D’autre part, les dons constituent, dans certains domaines, un financement additionnel essentiel à celui de l’État. Le tarissement de ces ressources dressera des obstacles à la réalisation de projets sociétaux utiles et porteurs.

De plus, la consommation est une autre arme que les populations maîtrisent encore. Le boycott, la consommation sélective... constituent des grains de sable. Le pouvoir peut aussi se trouver dans les rayons des magasins.

Enfin, des actions non justiciables de désobéissance civile peuvent compléter le scénario de destruction du système néo-féodal actuel.

Dans cet article, seuls seront abordés les thèmes du bénévolat et du don.

Le bénévolat, une composante vitale du système

Le terme bénévolat émane du latin benevolus qui signifie bonne volonté, venant de bene, bien et velle, vouloir. « Le bénévolat désigne une activité de services envers autrui, [effectuée] de son plein gré et sans rémunération. Les actions de bénévolat, qui ne sont pas une simple adhésion, s’exercent en général dans le cadre d’une association, d’un syndicat ou d’une structure publique, éventuellement dans une entreprise privée à vocation sociale » (5) .

« La loi ne définit pas le bénévolat et c’est ce qui caractérise sa particulière souplesse. Cependant, le Conseil économique, social et environnemental a précisé ce concept dans un avis du 24 février 1993 : « est bénévole toute personne qui s’engage librement pour mener une action non salariée en direction d’autrui, en dehors de son temps professionnel et familial » (6).

« Le bénévolat est un don de soi librement consenti et gratuit  » (7) . Il en découle que le bénévolat ne peut être imposé et son absence ne peut être réprimée.

La place du bénévolat en France

« En 2016, 63% des Français indiquent donner du temps [gratuitement] ou l’avoir déjà fait ! », « tous cadres d’engagement confondus (8) ». En effet, cette année-là près de 20,5 millions de personnes ont donné du temps à travers le bénévolat associatif (13,197 millions), le bénévolat dans d’autres organisations (4,410 millions) et le bénévolat direct ou informel (8,302 millions) (9).

Les bénévoles sont les plus nombreux dans le secteur associatif mais ils représentent seulement la moitié (51%) de l’effectif total.

Ainsi, le bénévolat touche une part importante de la population et il s’exerce dans de nombreux domaines.

Le bénévolat par secteur

En 2016, le bénévolat représentait une part significative des ressources humaines dans une large palette de secteurs : social caritatif (27%), sport (24%), loisirs (21%), jeunesse éducation populaire (18%), culture (17%), environnement (9%), santé, recherche médicale, aide aux malades (8%), solidarité internationale (7%), formation, emploi, insertion économique (7%), autres (16%) (10).

En réalité, le fonctionnement de nombreux secteurs de la vie sociale est tributaire du bénévolat.

Le bénévolat associatif

Le domaine associatif mobilise la majeure part des bénévoles. « On estime à
1 300 000 le nombre d’associations actives en France et [...] plus de 21 millions de personnes, résidant en ménages ordinaires en France métropolitaine, ont déclaré être membres d’au moins une association
(11) ». « Seulement 12 % des associations emploient des salariés, le plus souvent un ou deux (12) ». C’est-à-dire que 88 pour cent des associations (9 associations sur dix) fonctionnent uniquement sur la base du bénévolat.

« Les bénévoles interviennent dans l’ensemble des domaines d’activité et dans la quasi-totalité des associations, même employeuses. Le volume de travail qu’ils y consacrent correspondrait à 680 000 emplois en équivalent temps plein (13) ». Il apparaît que le système associatif repose quasi exclusivement sur le bénévolat.

Les associations « interviennent principalement dans quatre domaines : le sport, les loisirs, la culture et la défense de causes, de droits ou d’intérêts (14) ».

Les autorités politiques reconnaissent le rôle essentiel des associations : « La vie associative constitue une immense richesse pour notre société, en terme de valeurs comme en terme d’actions concrètes. La vie associative est le lieu de l’engagement désintéressé, de la solidarité, du lien social, du dépassement de soi. Elle est indispensable au bon fonctionnement de notre société, souvent elle opère d’ailleurs des missions essentielles de service public (15) ».

Arrêter le bénévolat

Étant donnée l’importance de l’activité bénévole dans le fonctionnement du système social, économique et politique, stopper le bénévolat apparaît en mesure de désorganiser et de paralyser rapidement tant le capitalisme de connivence que la démocratie du même nom. En effet, le bénévolat représente du travail gratuit (dévalorisé) qui permet, en revanche, de valoriser d’autres composantes du capitalisme de connivence. Supprimer cette gratuité bloquera certains rouages du système qui implosera d’autant plus rapidement que ses ressources financières gratuites seront taries.

Le don, un élément essentiel à la bonne marche du système

En 2015, malgré la morosité ambiante, « les Français ont donné 4% de plus qu’en 2014 (entre 4,4 et 4,6 milliards d’euros) (16) ». Cette même année, « plus de 5,5 millions de foyers fiscaux ont déclaré à l’administration fiscale des montants de près de 2,5 milliards d’euros, supérieurs de 3,7% par rapport à 2014 [...] le bilan annuel moyen des dons déclarés par les foyers imposables a ainsi augmenté de 6,2%, en 2015, s’établissant à 463 euros (17) ».

Le montant des dons apparaît significatif et lesdits dons s’avèrent indispensables dans de nombreux domaines qui devraient relever de la solidarité nationale par le biais de la dépense publique au lieu de la charité privée.

Le bilan de l’étude sur la générosité des français (18)

En 2015, 1,2704 milliard d’euros ont été collectés par 145 associations (19) et fondations œuvrant dans les secteurs suivants : (i) aide sociale en France (457,9 millions) ; (ii) aide à la recherche médicale (236 millions) ; (iii) Organisations de solidarité internationale (OSI) - santé (173,9 millions) ; (iv) aide aux personnes atteintes de maladie ou de handicap (138,1 millions) ; (v) organisations de solidarité internationale (OSI) – enfance (133 millions) ; (vi) organisations de solidarité internationale (OSI) – développement (98,7 millions) ; (vii) environnement (32,8 millions).

Les dons à l’église catholique et à l’église protestante unie de France

L’étude révèle qu’en 2015, les dons aux associations diocésaines (catholiques) s’élèvent à près de 477 millions d’euros tandis que l’église protestante a collecté 24,63 millions d’euros.

Les dons aux partis politiques

«  En 2015, année des [élections] départementales (mars) et des régionales (décembre) les montants [des dons] déclarés se sont élevés à 94 millions d’euros, en baisse de 13% par rapport à l’année 2014, comportant les municipales (mars) et les européennes (mai). Le nombre de foyers déclarant un don aux partis politiques est de 327 000, lui aussi en baisse de 14% par rapport à 2014 » (20). La baisse de la collecte des partis politiques s’explique peut-être par la défiance croissante de la population vis-à-vis de la classe politique.

Ne plus donner

Tarir une source de financement des activités sociales et politiques que les gouvernements devraient financer, mais ne le font pas pour ne pas amputer les profits de leur sponsors, est en mesure d’insérer des grains de sable dans les rouages bien huilés de l’appareil d’exploitation et de contrainte au service du capitalisme de connivence qui gère la démocratie des copains et des coquins..

Le boycott du bénévolat et du don est un acte éminemment politique

Cesser tout bénévolat, stopper les dons seront des démarches vilipendées par le système et par ses agents sous le prétexte majeur qu’elles seraient la résultante d’un défaut de générosité lourd de conséquences notamment sur le plan social.
Il est vrai que le boycott du bénévolat et des dons produira des effets collatéraux indésirables notamment sur des populations vulnérables. Néanmoins, depuis des décennies, la mise en œuvre de politiques néolibérales de casse sociale, de destruction des services publics... a eu des effets autrement plus néfastes sur l’ensemble de la société. Si nous voulons changer le système, il faut faire table rase pour reconstruire car les fondations sont pourries.

Dans ce contexte, cesser le bénévolat au service du système, ne plus donner pour alimenter ledit système ne sont pas des signes d’un manque de générosité mais, dans le contexte actuel, des actes de courage pleinement politiques (21).

Profiter du boycott pour amorcer la reconstruction grâce aux bénévoles et aux généreux donateurs

« La diversité des profils des bénévoles se traduit par la pluralité des raisons données par les bénévoles eux-mêmes pour expliquer leur engagement. Des motivations diverses peuvent ainsi se croiser : d’un côté, la recherche d’un épanouissement personnel grâce à de nouveaux contacts sociaux, à des acquisitions de connaissances ou à l’utilisation de compétences que l’on veut faire fructifier ; de l’autre, des motivations altruistes, telles que la défense d’une cause ou la volonté de donner du sens à sa vie en rendant le monde meilleur (22) ».

Le boycott du bénévolat pourrait « frustrer » de nombreux bénévoles et donateurs. Le processus de reconstruction de la démocratie pourrait faire appel aux bénévoles désœuvrés ainsi qu’aux donateurs dépourvus.

En effet, bâtir un nouveau système démocratique implique une démarche de la base vers le haut afin de recueillir les aspirations des populations dont l’issue pourrait se traduire par une nouvelle Constitution. Dans ce cadre, les bénévoles auraient un rôle primordial à jouer dans l’ensemble du processus allant de la collecte des « doléances » au niveau local jusqu’à la synthèse finale. Le processus pourrait bénéficier d’un financement de la part de généreux donateurs désintéressés.

Il ne s’agit pas ici de présenter les scénarii possibles car le sujet de la refondation démocratique fera l’objet de nouvelles publications.

Bernard CONTE

(1) A propos de l’État profond, voir Peter Dale Scott, L’État profond américain. La finance, le pétrole et la guerre perpétuelle, Plogastel Saint-Germain, Éditions Demi-Lune, 2015. « Le gouvernement profond part du principe qu’il n’existe pas un « État dans l’État », qui agirait à l’insu des citoyens. Il suggère plutôt l’idée que les décisions, dans nos démocraties, sont prises selon des processus complexes, informels, non structurés, mais capables d’orienter les décisions officielles ou de se substituer à elles. Le principe du gouvernement profond est de confier la conduite de la société à une élite qui dispose des moyens d’exercer une influence déterminante sur les décisions collectives. »
En savoir plus sur http://reseauinternational.net/quappelle-t-on-le-gouvernement-profond/#MId6cdxudBJlRyfG.99 Les notions d’État profond et de gouvernement profond sont assez proches, l’une étant plus formelle que l’autre, mais le résultat reste identique.

(2) Bernard CONTE, « Le néolibéralisme et l’illusion démocratique », Le Grand Soir, 6 novembre 2011, http://www.legrandsoir.info/le-neoliberalisme-et-l-illusion-democratique.html

(3) Lire : Bernard CONTE, « La démocratie de connivence et l’anéantissement de la France », https://www.legrandsoir.info/la-democratie-de-connivence-et-l-aneantissement-de-la-france.html

(4) Lire : Bernard CONTE, « Le dualisme des saigneurs », http://www.comite-valmy.org/spip.php?article3469

(5) http://www.toupie.org/Dictionnaire/Benevolat.htm

(6) https://www.associatheque.fr/fr/guides/benevolat/fondements/benevole.html

(7) Idem.

(8) La France bénévole en 2016, http://www.recherches-solidarites.org/media/uploads/la-france-benevole-2016.pdf

(9) La somme des personnes bénévoles engagées dans des cadres différents est supérieure au total de 20,5 millions en raison des engagements pluriels.

(10) Les pourcentages concernent le « taux d’engagement » : « cette notion, utilisée couramment par France Bénévolat, est le pourcentage de personnes qui donnent leur temps par rapport à la totalité de la population concernée », L’évolution de l’engagement bénévole associatif en France, de 2010 à 2016, http://www.associations.gouv.fr/IMG/pdf/ENQUETE_Evol_benevolat_associatif_en_2016_vDEF.pdf

(11) Idem, chiffres afférents à 2013.

(12) https://www.insee.fr/fr/statistiques/1908153

(13) Idem.

(14) https://www.insee.fr/fr/statistiques/1908153

(15) Muriel MARLAND-MILITELLO, Livre blanc parlementaire, Libérer les générosités associatives, Assemblée nationale, juin 2012, p. 98.

(16) Cécile BAZIN, Marie DUROS et Jacques MALET, La générosité des français, 21ème édition, novembre 2016, http://www.associations.gouv.fr/la-generosite-des-francais-edition-2016.html

(17) Idem.

(18) Idem p.11, « Cette analyse s’appuie sur les montants de collecte des particuliers, hors legs, de 171 associations et fondations, ainsi que sur les collectes de l’Eglise catholique et de l’Église Protestante Unie de France, présentées séparément. Ensemble, ces montants représentent plus de 1,86 milliard d’euros, soit un peu plus de 40% du montant total estimé de la collecte en France, hors dons de la main à la main. »

(19) « 145 associations ou fondations, les autres organismes ne formant pas des ensembles homogènes suffisants pour constituer un secteur d’observation », La générosité des français, doc. cité.

(20) La générosité des français, doc. cit. p.32.

(21) Il serait éventuellement possible de discriminer parmi les secteurs à boycotter en fonction de certains critères à définir.

(22) Les motivations de bénévoles, https://www.associatheque.fr/fr/guides/benevolat/fondements/motivation-benevoles.html


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