Trump plus qu’un acteur déterminant est un symptôme des changements d’époque en cours.
Le monde est suspendu aux rebondissements de l’action protectionniste belliqueuse aux accents xénophobes du président américain. On se trouve au milieu du gué, avec des analyses de situation en voie d’obsolescence rapide. A moins qu’il fasse pschitt, ce qui est possible, et qu’il s’écrase contre un krach à Wall Street, ou qu’il perde le contrôle du Congrès à mi-mandat. Mais il a déjà réussi volontairement ou non à fragiliser le capitalisme mondial par ses actions erratiques – et à mettre en danger les États-Unis. Pour cela on peut déjà dire merci.
Il a également réussi à mettre à nu la structure prédatrice et terroriste de l’impérialisme, notamment par la récente opération contre le Venezuela.
On ne sait pas très bien ce qu’il veut prioritairement : utiliser les droits de douane pour réindustrialiser les États-Unis, ou les utiliser pour sanctionner économiquement la Chine ? Dans le deuxième cas, il va en fait favoriser non pas l’industrie aux États-Unis, mais dans des pays tiers concurrents de la Chine, dans l’espoir de diviser le Sud global pour régner sur lui et dans ce cas le désengagement américain n’est qu’une feinte. Mais ce qu’il veut n’importe pas tant que cela, puisqu’il a formidablement dégradé l’importance de sa fonction et affaibli l’État qui sert de colonne vertébrale à l’Empire.
C’est aussi pour cela qu’il a tant cherché à flatter la Russie. Voulait-il réaliser en accord tacite avec Poutine le fameux « monde multipolaire » ? C’est douteux. Il croit simplement qu’il est possible de corrompre ses dirigeants pour qu’ils renient leurs amis géostratégiques, et de fait ils se sont montrés dans un passé récent tout à fait corruptibles.
Où se trouve maintenant l’ennemi principal de la classe ouvrière internationale ? Dans les milieux mondialistes transatlantiques anti-russes et anti-chinois, ou dans la bourgeoisie isolationniste et provinciale des États-Unis ultra sioniste et anti-chinoise ? Notre hypothèse est que cette contradiction se résoudra assez rapidement et que les premiers l’emporteront, non sans récupérer des éléments de langage et des instruments politiques aux seconds.
Mais l’Empire est-il touché au cœur par les mesures économiques et politiques internationales de Trump ? Assiste-on à la première étape du décrochage catastrophique des États-Unis, à la fin du dollar ? Si tel est le cas, il faut orienter nos armes intellectuelles ou ce qui en tient lieu dans une nouvelle direction, car la dislocation de l’empire occidental en plusieurs entités n’était pas une fin en soi, mais la concentration du tir contre un obstacle au socialisme, et il ne faut pas oublier que les alliés conjoncturels qu’on a pu trouver ça et là dans les bourgeoises nationales sont encore plus émotionnellement opposés au socialisme que les impériaux.
Ou va-t-il réussir à affaiblir les BRICS, isoler et dissocier le « CRINK » (Chine-Russie-Iran- Corée du Nord) – le nouvel « axe du mal », force bien plus substantielle que le précédent concocté par W Bush ? Et finalement atteindre l’objectif des néo-cons par d’autres moyens ?
Et est-il exact de dire : « les altermondialistes le voulaient, Trump l’a fait » ? Tout le monde se retrouve soudain très libre-échangiste en ce moment et semble oublier qu’il n’y a pas si longtemps on défilait bruyamment contre la mondialisation ! Or ce qui est contestable ce n’est pas l’élévation de droits de douanes à l’entrée des États-Unis, c’est leur utilisation sélective pour sanctionner un pays particulier, la Chine, comme une arme de guerre économique, comme un moyen terme conduisant vers la guerre tout court, et obliger tous les autres pays à choisir leur camp.
Les démocrates sanctionnent la Russie en 2022, les républicains trumpiens sanctionnent la Chine en 2025, mais de toute manière ils veulent tous les deux en découdre avec l’ennemi jugé principal de leur métropole du capitalisme - le principal déchet à recycler au XXème siècle.
Autant les accusations sinophobes qui circulent aux États-Unis, et dans les deux camps de leur bourgeoisie d’ailleurs sont délirantes, car elles attribuent à un complot chinois les décisions stratégiques qu’elles ont décidées elles-mêmes, celle de délocaliser l’industrie pour exploiter la main d’œuvre chinoise, autant il est évident qu’à long terme un pays socialiste s’il veut rester tel, doit se soustraire à la dépendance envers les intrants économiques et les marchés du monde capitalisme – et c’est précisément la politique que le PC chinois a décidé de mener. Ce qui contrarie les Chinois dans la situation actuelle, et qui explique qu’ils se présentent comme les apôtres du libre-échangisme maintenu, c’est qu’ils doivent sortir de l’ambiguïté stratégique qui a tellement profité à leur développement depuis deux générations. Ils ont si bien réussi à exploiter les contradictions de l’adversaire ! La base arrière de la révolution socialiste, disait Mao ! Mais l’adversaire a fini par comprendre qu’il sciait la branche sur laquelle il était assis.
Il y a trois hypothèses : la politique de Trump vise effectivement à démanteler le dispositif impérial, pour organiser un repli vers l’espace hémisphérique Amérique plus Pacifique avec deux options : il réussit, ou il échoue. La question alors est de savoir s’il va réussir ou non à mettre au pas l’Amérique latine.
Il est très possible qu’une crise boursière majeure le fasse dérailler - bien que selon certains il cherche à la déclencher lui-même pour la contrôler, voire même pour réaliser des spéculations privées.
Ou il s’agit d’un changement d’apparence pour continuer la même chose, en forçant les vassaux des États-Unis à davantage de soumission .
Ou il ne s’agirait que d’un ensemble chaotique de mesures incohérentes et irrationnelles qui témoignerait des contradictions internes et de la corruption générale aux États-Unis, et de la baisse générale de niveau politique et intellectuel dans ce pays qui le conduit tranquillement à une catastrophe dont les effets sont difficilement mesurables. Et c’est le plus probable.
L’hostilité contre la Chine si générale aux États-Unis est-elle une simple manifestation de suprématisme blanc, ou une conscience aiguë des potentialités extrêmement redoutables pour le capitalisme de l’hégémonie chinoise ?
Mais grâce à l’irruption de cet élément chaotique la fenêtre pour la révolution prolétarienne s’ouvre à nouveau et des recompositions surprenantes se préparent !
GQ 22 avril 2025, relu le 15 janvier 2026
PS de Macron à Zelensky et de Zelensky à Trump, le dernier capitalisme sera celui des clowns de Stefen King.
