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Le fascisme, le stalinisme et X.






Septembre 2000


Un des thèmes privilégiés du discours politique contemporain est la révulsion provoquée par ces grandes horreurs du 20ème siècle que sont le fascisme et le stalinisme, mises en pratique d’idéologies totalitaires.

En marge du quarantième anniversaire de l’indépendance du Congo, je voudrais faire quelques remarques sur ce qui me semble être un grand absent dans ce débat, et que, pour cette raison, j’appellerai X.

X est un système d’oppression politique qui s’est étendu à presque toute la planète, durant ici des siècles, là des décennies, et faisant, au total, plus de victimes que le stalinisme et le fascisme mis ensemble. X a déporté des populations entières, annihilé des cultures, utilisé l’esclavage, les camps et le travail forcé. X s’est justifié au moyen d’une idéologie fanatique, le racisme, qui a une grande parenté avec le nazisme ; mais cette parenté, contrairement à celle entre nazisme et stalinisme, est rarement soulignée. X a utilisé, là où il dominait, un obscurantisme imposé par des moyens totalitaires. Les séquelles de X affectent la vie de bien plus de gens que les séquelles du stalinisme ou du fascisme. Il est impossible de comprendre le monde contemporain, qu’il s’agisse de la dette du Tiers Monde, de la politique du FMI, des migrations, du racisme, des problèmes écologiques, ou les événements du Congo, du Zimbabwe, du Liban, ou même des Balkans, sans remonter à X. Des millions de gens dans le monde meurent chaque année, victimes des conséquences de X.

Pourtant, parler de X n’est pas simple ; l’histoire de X, telle que je l’ai apprise à l’école, était purement et simplement négationniste. Aujourd’hui encore, de nombreux livres sont écrits pour justifier d’une façon ou d’une autre X. Personne ne demande de mettre des entraves spécifiques à la liberté d’expression pour les interdire (moi non plus d’ailleurs). Depuis quelques décennies, on peut parler un peu plus objectivement de X, mais il faut faire attention à ne pas exagérer, à ne pas dire n’importe quoi. Il faut éviter de tomber dans l’autoculpabilisation ou de verser les sanglots de l’homme blanc. Il ne faut surtout pas oublier de souligner que X coexistait avec une certaine démocratie, certes limitée aux bénéficiaires de X, mais quand même. Surtout, il ne faut jamais utiliser X pour justifier les crimes de Pol Pot ou des différentes dictatures qui ont succédé à l’effondrement partiel de X. Par contre, il est tout à fait normal d’utiliser, en les invoquant de façon rituelle et hors de tout contexte, les crimes de Staline ou de Pol Pot pour faire taire les dissidents en Occident, qu’il s’agisse de justifier la guerre du Vietnam, celle du Golfe ou l’attaque de l’Otan contre la Yougoslavie.

Les crimes de Staline, dont, contrairement à ceux de X, j’ai entendu parler depuis ma jeunesse, sont constamment révélés ou redécouverts. Par contre, lorsqu’on parle de X, on entend souvent dire que c’est une vielle histoire, que tout le monde connaît. Il est très mal venu de souligner l’idéalisme des militants communistes, les réalisations économiques de l’URSS à l’époque de Staline ou le rôle essentiel de celles-ci dans la défaite du nazisme. Par contre, on peut difficilement parler de X sans rappeler que, quand même, il y avait des aspects positifs et que les motivations des bénéficiaires de X étaient "complexes".

Beaucoup de grands penseurs en Occident ont soutenu X sans nuances et sans jamais se renier ; ils étaient bien plus que de simples compagnons de route de X. Aucun grief ne leur en est fait, contrairement à ceux qui ont soutenu dans leur jeunesse Staline ou Mao et qui n’en finissent jamais de devoir démontrer, par une fidélité sans faille aux objectifs politiques et militaires de l’Occident, la sincérité de leur repentir. Il est de bon ton de se demander comment quelqu’un comme Sartre a pu écrire ce qu’il a écrit sur le communisme ; mais il serait malvenu de se demander comment quelqu’un comme Hegel a pu écrire ce qu’il a écrit sur les Noirs et les Indiens ; que voulez-vous, c’était l’esprit de l’époque.

L’Église catholique, la famille royale ainsi que la plupart des partis politiques belges ont entretenu une longue complicité avec X, qu’il n’ont jamais publiquement reniée ; mais, contrairement aux partis suspectés de stalinisme, cela ne leur fait aucun tort. Si un groupe de gens se réunissent sous un portrait de Staline en Russie, cela provoque chez nous l’indignation. Mais la statue équestre d’un des plus grands criminels de l’histoire en plein centre de Bruxelles ne dérange personne ; en effet, ses crimes sont liés à  X.

La plupart des grands monuments de Bruxelles ont été construits grâce au pillage rendu possible par X. En allant au terminus du tram 44, on découvre un musée consacré à une apologie à peine déguisée de X. Nos richesses, notre système politique et nos institutions trouvent toutes leurs racines dans l’histoire de X. Mais, alors que l’histoire du stalinisme doit, dit-on, nous amener à rejeter toute utopie, les horreurs de X ne suffisent pas à les discréditer. Au contraire, nous en sommes si fiers que nous avons l’outrecuidance de donner notre mode de vie en exemple au monde entier, en particulier aux victimes de X (comme s’ils pouvaient, eux, reproduire l’histoire de X). Paradoxe ultime : le continent qui a faire naître et qui a profité au maximum de X doit, selon un discours faisant pratiquement l’unanimité de la gauche à la droite, absolument s’unifier sur le plan militaire pour pouvoir mieux intervenir en faveur des droits de l’homme, surtout dans les pays qui ont été victimes de X.

Évidemment, X est le colonialisme et l’impérialisme occidental (pour utiliser un mot quasi tabou). Mon but ici n’est pas de défendre le stalinisme ou le fascisme mais de souligner l’inanité d’une bonne partie du discours politique contemporain qui, en se focalisant sur les crimes de ce qu’on fait passer pour l’Autre de nos sociétés, permet d’occulter de façon quasi-permanente la source principale des conflits qui déchirent le monde actuel. En effet, il y a bien quelque chose de commun à des événements apparemment aussi divers que la guerre du Vietnam, le coup d’État de Pinochet, l’assassinat de Lumumba, les embargos contre Cuba et l’Irak, ou ce qu’on appelle la globalisation : il s’agit de la continuation de X par d’autres moyens. Tant que les Occidentaux n’accepteront pas d’envisager lucidement leur propre passé et n’essayeront pas de redresser les torts qui leur ont fait tant de bien, les discours anti-totalitaires que tant d’intellectuels adorent tenir ne seront en rien moralement supérieurs à ceux sur la charité chrétienne que tenaient les patrons au siècle passé.

Jean Bricmont


- Source : http://perso.wanadoo.fr/libertaire



Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique). Il a notamment publié « Impostures intellectuelles », avec Alan Sokal, (Odile Jacob, 1997 / LGF, 1999) et « A l’ombre des Lumières », avec Régis Debray, (Odile Jacob, 2003), « Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ? » (Aden , octobre 2005).



OTAN - Le grand jeu des bases militaires en terre européenne, par Manlio Dinucci.



Impérialisme humanitaire. Droits de l’homme, droit d’ingérence, droit du plus fort ? par Jean Bricmont.


[Pour illustrer ce qui est erroné dans la tendance dominante, commençons par le slogan « ni-ni » : maintenant que Milosevic est à La Haye, les Talibans et Saddam Hussein renversés, les partisans de ce slogan peuvent-ils expliquer comment ils comptent se débarrasser de l’autre partie du « ni », Bush ou l’OTAN ?Jean Bricmont ]
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