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Le temps de la diplomatie n’est pas encore terminé.

Attaquer l’Iran ?

L’année 2012 sera-t-elle celle de la fin du monde ? Une légende maya l’a prophétisée qui en précise même la date exacte : le 21 décembre prochain (21-12-12). Quoi qu’il en soit, dans le contexte européen de récession économique, de chômage de masse et de catastrophe financière et sociale, les dangers ne manqueront pas. De surcroît, des élections décisives se dérouleront en France, en Russie, au Mexique, au Venezuela et aux Etats-Unis.

Mais le principal risque géopolitique continuera de se situer dans la région du Golfe. Israël et les Etats-Unis lanceront-ils l’attaque annoncée contre les installations nucléaires iraniennes ? Le gouvernement de Téhéran revendique son droit à disposer de l’énergie atomique civile. Et le président Mahmoud Ahmadinejad a répété que l’objectif de son programme n’est absolument pas militaire ; que son but est simplement de produire de l’énergie électrique d’origine nucléaire. Il rappelle aussi que l’Iran a signé et ratifié le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), ce qu’Israël n’a jamais fait.

De leur côté, les autorités israéliennes pensent qu’il ne faut plus attendre. Selon elles, on s’approche dangereusement du moment où le régime des ayatollahs disposera de l’arme atomique, et à partir d’alors on ne pourra plus faire grand chose. L’équilibre (inégal) des forces au Proche-Orient sera définitivement modifié. Israël ne disposera plus de son incontestable suprématie militaire dans la région. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou estime que, dans de telles circonstances, l’existence même de l’Etat juif serait menacée.

D’après les stratèges militaires israéliens, le moment actuel serait d’autant plus propice à une frappe préventive, que l’Iran se retrouve affaibli. D’abord, au niveau économique, à cause des sanctions imposées, depuis 2007, par le Conseil de sécurité de l’ONU ainsi que par les Etats-Unis et l’Union européenne sur la base de rapports alarmants établis par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AEIA). Ensuite, à cause de l’évolution du contexte géopolitique régional. En effet, principal allié de Téhéran, le gouvernenent baasiste de Syrie, en raison de la violente insurrection interne, se trouve dans l’impossibilité de lui venir éventuellement en aide. Et cette impuissance de Damas se répercute sur un autre associé local iranien, le Hezbollah libanais, dont les lignes d’approvisionnement militaire, à partir de Téhéran, ont cessé d’être fiables.

Deux des fronts les plus dangereux - le libanais et le syrien - qui se seraient immédiatement activés en cas de frappe israélienne sur l’Iran, sont donc, d’ores et déjà , quasi neutralisés. Raison de plus pour qu’une partie de l’état-major d’Israël pousse à une action rapide. A cet égard, et pour préparer d’éventuels bombardements, des effectifs des forces spéciales ont déjà été infiltrés en territoire iranien. Il est probable que des agents israéliens aient conçu les attentats qui, au cours des deux dernières années, ont provoqué la mort de cinq importants scientifiques nucléaires iraniens.

Bien que Washington accuse également Téhéran de conduire un programme nucléaire clandestin pour se doter de l’arme atomique, son analyse sur l’opportunité de l’attaque est différente. Les Etats-Unis sortent à peine de deux décennies de guerres dans la région, et le bilan est désolant. L’Irak a été un désastre, et se retrouve finalement piloté par la majorité chiite qui sympathise avec l’Iran… Quant au bourbier afghan, les forces américaines se sont révélées incapables de vaincre les talibans, avec lesquels le Département d’État s’est résigné à négocier avant le retrait prochain du pays.

Ces ruineux conflits ont affaibli les Etats-Unis, et révélé au monde les limites de leur puissance et le prélude de leur déclin historique. L’heure n’est pas à de nouvelles aventures. Encore moins en année électorale, alors que le président sortant, Barack Obama, n’est pas certain d’être réélu. Et alors que toutes les ressources sont mobilisées pour combattre la crise et relancer la croissance.

Par ailleurs, Washington voudrait changer son image aux yeux du monde musulman, surtout après les insurrections du « printemps arabe » de l’an dernier. Longtemps complice de dictateurs -en particulier du Tunisien Ben Ali et de l’Egyptien Moubarak - l’Amérique veut désormais apparaître comme le mécène des nouvelles démocraties proche-orientales. Une agression militaire contre l’Iran, qui plus est en alliance avec Israël, ruinerait pour longtemps ces efforts et réveillerait l’antiaméricanisme latent dans nombre de pays de la région. Surtout dans ceux dont les gouvernements, issus des révoltes populaires, sont dirigés par des islamistes modérés.

Importante considération complémentaire : l’attaque contre l’Iran aurait certes des répercussions militaires. Peut-on exclure que, en riposte, des missiles balistiques iraniens atteignent le territoire israélien ou parviennent à toucher les bases américaines situées au Koweït, Bahreïn ou Oman ? Mais les conséquences seraient surtout économiques. Car on peut imaginer que la réplique minimale de Téhéran consisterait -ses responsables militaires ne cessent de l’annoncer - à bloquer le détroit d’Ormuz. Verrou du Golfe, ce mince couloir maritime voit passer le tiers du pétrole du monde, soit 17 millions de barils de brut par jour… Sans cet approvisionnement, les prix des hydrocarbures atteindraient des niveaux insupportables interdisant la réactivation de l’économie mondiale.

L’état-major iranien affirme qu’il n’y a rien de plus facile à fermer que ce détroit. Il multiplie les manoeuvres navales dans la zone pour prouver qu’il est en mesure d’accomplir sa menace. Le Pentagone a répondu que le blocage de la voie stratégique d’Ormuz serait considéré comme un « cas de guerre ». Il vient d’ailleurs de renforcer sa Cinquième Flotte qui croise sur le Golfe.

Il est improbable que l’Iran prenne l’initiative d’obstruer le passage d’Ormuz (mais il pourrait le faire en représailles à une attaque). En premier lieu, parce qu’il se tirerait une balle dans le pied, car c’est par cette voie qu’il exporte l’essentiel de son propre pétrole, et ces ventes sont vitales pour son économie. Et aussi parce qu’il causerait un tort important à ses propres partenaires commerciaux, dont certains le soutiennent dans son conflit avec les Etats-Unis. Notamment la Chine, dont 15% des importations d’hydrocarbures proviennent d’Iran. Une éventuelle interruption de ce flux pourrait paralyser partiellement l’appareil industriel chinois.

Les tensions sont donc extrêmes. Les chancelleries du monde suivent minute par minute la dangereuse escalade pouvant déboucher sur un grand conflit régional. Y seraient concernés non seulement Israël, les Etats-Unis et l’Iran, mais au moins trois autres puissances proche-orientales : la Turquie, dont les ambitions régionales sont de nouveau considérables et qui pourrait vouloir en profiter pour « régler » son problème kurde ; l’Arabie Saoudite, qui rêve depuis des décennies de la destruction de son grand rival islamique chiite ; et l’Irak, menacé de se fracturer en deux parties, l’une chiite pro-iranienne, l’autre sunnite, pro-occidentale. Sans parler d’autres implications possibles : le Pakistan par exemple, ou la Russie.

Il faut aussi tenir compte qu’un bombardement des sites nucléaires iraniens provoquera des nuages radioactifs néfastes pour la santé de toutes les populations des alentours. Y compris les milliers de militaires des bases américaines et les habitants d’Israël.

Tout cela conduit à penser que même si les bellicistes donnent en ce moment de la voix, le temps de la diplomatie n’est pas encore terminé.

1er février 2012

Ignacio Ramonet

Président de l’association Mémoire des Luttes.

http://www.medelu.org/

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