Le prédateur politique affaiblit pour mieux dominer

Chaos, violences et chantages de toutes sortes menacent le quotidien de l’humanité globalisée. Des mutations quasi pathologiques touchent l’ensemble des domaines de la vie publique. Rien n’y échappe : la politique, l’économie, les finances, l’aménagement du territoire, l’agro-alimentaire, les mouvements de populations… et le système démocratique.

Le monde occidental voit filer tous les jours un peu plus les acquis nationaux et démocratiques sur lesquels il a prospéré et qu’il a gagnés autrefois au prix du sang et de la lutte. Pourtant les citoyens occidentaux, directement concernées, sont tétanisés par la peur de perdre les dernières miettes des acquis politiques et sociaux. Ils se croient toujours dans une zone de confort bien que fortement réduite.
Bref, au-delà de l’Occident c’est la planète entière qui observe la perte croissante et assurée de ce bien précieux qu’est la souveraineté des peuples au profit d’une élite émergente.
L’Occident a mal à sa démocratie. Les actions et attitudes du monde politique aggravent tous les jours un peu plus l’état du patient. Pourrions-nous arriver à la perte totale du système démocratique ? Et si tel devait être le cas, quelle serait alors l’alternative possible ? Ce questionnement soigneusement évité par les gouvernants est crucial quant à notre avenir et celui des générations à venir.

La démocratie – qui signifie souveraineté du peuple – est un système de gouvernement très récent à l’échelle de l’histoire humaine et la mettre en perspective de ce qui a été peut piquer les consciences afin d’éviter un retour en arrière. La démocratie n’est pas un état définitif acquis une fois pour toutes. Elle peut évoluer au fil du temps dans la bonne ou la mauvaise direction. On doit s’interroger sur les scenarii qui peuvent ravager les acquis de l’humanité.
Serait-il par exemple pensable d’assister à l’émergence d’un système totalitaire mondialiste ?
L’esclavage et le servage ont plus été la norme sur la planète terre que ne l’ont été la liberté et la souveraineté des peuples. Est-il impossible de les voir réapparaître même en Occident sous une forme ou une autre ?

La démocratie sous-entend une équité entre les citoyens. Ceux-ci jouissent alors d’un ensemble législatif qui leur garantissent des droits mais leur imposent des devoirs équivalents. Mais voilà quelque chose dans la nature de l’homme le pousse à vouloir prendre l’ascendant sur son voisin. C’est un fait observable. la volonté de gagner, vaincre, posséder et dominer a toujours nourri conflits et guerres.
Même les cours d’écoles enfantines pourraient en témoigner [1]. La création d’empires mais aussi de dictatures, de comportements colonisateurs, ségrégationnistes et fascistes est une conséquence de ce comportement humain qui n’a pas changé depuis la nuit des temps.

L’alternative a la démocratie est potentiellement un régime oligarchique ou totalitaire qui hiérarchise les habitants d’une région en fonction de leurs performances, leur richesse, leur appartenance sociale, communautaire…
Il y a dès lors l’élite qui a le droit d’influencer les choix politiques et le reste de la population considérée comme inapte à l’exercice du pouvoir.

C’est l’éternel problématique dominant-dominé. La longue histoire de l’esclavage ou du servage en témoigne. Nous y sommes confrontés à ce principe endémique de domination et d’appropriation des biens et de la vie d’autrui. La nature humaine porte en elle la capacité à exploiter ou asservir son prochain sans qu’un motif existentiel quelconque ne le justifie. En clair les motivations de domination d’une catégorie sociale ne sont pas objectives mais bel et bien subjectives.
Seules des pulsions narcissiques, égocentriques et hégémoniques peuvent le justifier… Les discours politiques et propagandistes fabriquent de toutes pièces les raisons qui justifieraient la fin. On peut penser à tous les déclencheurs des guerres récentes. Les raisons avancées ont à l’occasion été manipulées.

La nature humaine qui a mené autrefois à l’asservissement d’autrui n’a pas changé. Il existe et existera toujours de potentiels empereurs, dictateurs ou tyrans en herbe qui attendent leur heure de gloire et les lauriers. Certains sont plus atteints du syndrome que d’autres. Les plus dangereux sont ceux qui ont à la fois un discours démocratique anesthésiant, des aspirations mégalomaniaques mais aussi des compétences éprouvées et de puissants soutiens. Ils sont crédibles, arrivent à convaincre et exaltent la souffrance des peuples…
Ils érigent un dogme séduisant où ils promettent plein emploi, avantages sociaux, sécurité… Ils parlent abondamment de démocratie, de nation, d’identité et de droits de l’homme. Les électeurs peuvent être sonnés le jour où ils découvriraient la vraie face d’un tyran.

Ces leaders potentiellement à style totalitaire sont sans conteste cupides et avides de pouvoir. Mais au-delà de tout, c’est la toute-puissance, l’omnipotence et l’omniscience qui les intéressent. Ils se croient investis d’une mission divine ou se prennent carrément pour des dieux. Certains de leurs semblables sont dans des hôpitaux psychiatriques. D’autres croupissent en prison. Mais un certain nombre occupent des postes importants et leur véritable personnalité est inconnue du grand nombre… On a clairement entendu l’un ou l’autre dire qu’il accomplissait le travail de dieu…

Que faire s’ils arrivent à s’arroger un pouvoir militaire, nucléaire, financier ou législatif ? Les dégâts potentiels sont alors à la hauteur des dits pouvoirs. La remise en question des libertés fondamentales de ceux qu’ils dirigent – collaborateurs ou citoyens – a toutes les chances d’être une cible de choix.

Ces leaders à risque sont probablement des individus fortement narcissiques. Ils essaient de trouver des stratégies pour compenser un vide intérieur angoissant. L’argent est un moyen possible. Mais leur préférence ira vers la puissance. S’approprier la vie d’autrui a pour eux un effet dopant et anxiolytique… Leur esprit malade ne se formalise pas de la manipulation. Ils feraient n’importe quoi pour obtenir, rester et même étendre encore plus leur pouvoir.

Le citoyen doit absolument rester vigilant face aux discours politiques lénifiants et séduisants. Ils peuvent masquer des manœuvres mégalomaniaques. Une fois le pouvoir obtenu, l’élu peut y compris en démocratie placer à tout moment les bases d’un concept destructeur de libertés. Un peuple fort, uni, lucide et affirmé dynamise et enracine la démocratie. Il ne se laissera pas asservir. En revanche, un peuple en crise, divisé, humilié est plus facile à piéger. Il servira de proie idéale au(x) prédateur(s). Les peuples dirigés par des tyrans sont souvent sur le qui-vive, inquiets et épuisés psychologiquement et économiquement.

Le prédateur politique adore disposer d’une population à faible identité dotée d’une pauvre estime d’elle-même. C’est là qu’il se sent exister. Il lui sera alors facile de galvaniser les foules assoiffées de solutions par de vaines promesses de démocratie, de plein emploi, de pouvoir d’achat jamais tenues…

Liliane Held-Khawam

[1Apprendre sans peur, Antoine de la Garanderie, Chronique Sociale, Collection : Pédagogie formation, 1999


 http://lilianeheldkhawam.wordpress.com/2014/01/06/le-predateur-politique-affaiblit-pour-mieux-dominer/

COMMENTAIRES  

11/01/2014 22:44 par Safiya

Ce que je sais de l’Histoire, à mon niveau, c’est que l’empire ottoman, hormis pour les Arméniens, n’était pas aussi "sauvage", les peuples qu’il avait soumis gardaient un semblant d’indépendance, n’étaient pas complètement asservis : www.fr.wikipedia.org/wiki/Millet_(Empire ottoman)

Pour ce qui était des Musulmans en Espagne, la population autochtone était respectée : www.fr.wikipedia.org/wiki/Espagne_musulmane

Donc cette nature humaine féroce dont vous parlez est celle des colonisateurs occidentaux vu que c’est sous leur joug que les populations ont cruellement souffert, réduites à l’indigénat, à l’ignorance, à l’esclavage et à l’acculturation. Toute l’Afrique en témoigne (et encore aujourd’hui sous d’autres formes), toute l’Amérique Latine aussi, quant aux Amérindiens....

12/01/2014 06:30 par olivier

Merci pour ce texte.
Pour ma part je n’en garderai que la conclusion incitant le peuple à être uni et vigilant (activement si possible) mais non à cause d’individus dont la nature avide les amène à se poser en maîtres, mais plutôt pour défaire un système politique et économique qui les y incite à la chaîne et les y perpétue.
« Mais voilà quelque chose dans la nature de l’homme le pousse à vouloir prendre l’ascendant sur son voisin. C’est un fait observable. la volonté de gagner, vaincre, posséder et dominer a toujours nourri conflits et guerres. »
La vision de la "nature humaine" me semble ici erronée et si l’on souhaitait pousser la question on tomberait dans un débat autour de l’inné et de l’acquis dont l’article n’est pas l’objet.
Je rejoindrai tout de même Safiya en avançant qu’il s’agit effectivement d’un phénomène acquis sauf que pour justifier mon choix je commencerai par avancer ici un argument préhistorique plutôt qu’historique qui vient confirmer que c’est bien à cause du désir de posséder que la violence se généralise mais qui vient contredire le fait qu’elle fait partie de la nature humaine, que Marylène Patou Mathis dans son livre : "Préhistoire de la violence et de la guerre" explique mieux que moi, mais qui en résumé, fait remonter les origines de la violence systémique : la guerre, au néolithique et à la sédentarisation des humains qui a amené l’accès à la propriété. Avant cela les actes de violence (entre membres de l’espèce) étaient pratiquement absents.
Pour ce qui est des jeunes enfants, plusieurs études ont démontré que l’environnement et les taches qui leurs sont proposées vont jouer un rôle clé (au moins sur le plan de la circonstance, une étude sur le long terme semble difficilement opérationnalisable) , notamment si la manière proposée de résoudre les taches est axée soit sur la coopération de groupe ou au contraire sur la compétition (la deuxième modalité augmentant le nombre de comportements agressifs entre eux, cette expérience était d’ailleurs bien décrite dans un épisode de "Redes" de Punset).
Ces deux éléments nous amènent à penser la violence comme un phénomène acquis lié à une culture et des conditions propices plutôt qu’à un élément ancré dans "la nature humaine" dont on ne pourrait se défaire. Cette différence de perspective me semble importante car elle conditionne fondamentalement la manière de concevoir le rapport à l’autre, l’éducation et bon nombre de choix politiques...

12/01/2014 11:35 par gérard

@ Safiya
Hé non hélas, aucune civilisation ne fut épargnée, pas plus l’empire Ottoman que d’autres...ni aucune religion.
Le terme "d’esclave" trouve son origine dans le nom "slave", de la région des Balkans (Slovéquie, Slovénie). Les Slaves furent au moyen age l’objet de mises en esclavage assez importantes. Si je me souviens bien, moins du fait des Ottomans que celui des "bons chrétiens".
Quant à l’Islam, je pense qu’il faut lire ce livre pour se forger une opinion notamment sur l’esclavage : "l’esclavage en terre d’islam" :
http://www.herodote.net/Le_regard_d_un_anthropologue-article-290.php
Ce livre est sur ma liste depuis longtemps...mais il y en a tellement tellement !
« Le monde musulman n’étant pas un bloc homogène », comme apparemment tend à le démontrer ce livre, je ne sais pas ce qu’il en était en Espagne ; totalement de mémoire, je pense que vous avez raison.
C’est un article aux idées, concepts très intéressants, mais que les derniers "événements" tendent à prouver combien il nous est difficile ou interdit d’y rester fidèles, en vrac :
« - les motivations de domination d’une catégorie sociale ne sont pas objectives mais bel et bien subjectives. »
« - L’Occident a mal à sa démocratie. Les actions et attitudes du monde politique aggravent tous les jours un peu plus l’état du patient. »
« - Une fois le pouvoir obtenu, l’élu peut y compris en démocratie placer à tout moment les bases d’un concept destructeur de libertés »
« - Le citoyen doit absolument rester vigilant face aux discours politiques lénifiants et séduisants. »


De l’excellent article du GS : « Le désordre du cloisonnement aléatoire des colères » :
« Le rôle des médias dominants occidentaux - TV, radio, Internet, journaux, magasines, information distrayante - n’est pas d’éclairer l’opinion publique mais au contraire de la noyer sous des données brutes et de la forcer à en faire l’interprétation que souhaitent les Maîtres du Pouvoir Mondial. Les médias sont les instruments qui présentent ces données de manière à générer une vision du monde qui engendre des interprétation spécifiques qui elles-mêmes conduisent à des conclusions spécifiques qui produisent un soutien (ou une acceptation) populaire de leurs buts et de leurs objectifs... »
Mais qu’attendons nous pour rendre hommage à Bricmont ?
Il était bien seul le pauvre dans l’arène de l’émission de Taddéï, pas de la faute à Taddéï d’ailleurs, je tiens à le préciser, car il aura certainement besoin dans l’avenir de beaucoup de soutien pour continuer son émission : http://www.france2.fr/emissions/ce-soir-ou-jamais/diffusions/10-01-2014_164008

12/01/2014 15:34 par Safiya

@ gérard

Merci pour les liens.

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