Les Bretons vus du large

La révolte “moderne” des bonnets rouges n’est assurément pas le début d’une Révolution. Elle fait du reste plutôt pâle figure face à sa devancière de 1675. Cependant, elle est l’occasion , en maints lieux médiatiques ou par la parole de personnalités s’autorisant à penser, de réactiver les vieux poncifs à l’endroit – à moins que ce soit à l’envers – de la Bretagne et des Bretons.

Bien sûr tout n’est pas faux dans la glose déchaînée en la circonstance mais certaines élucubrations qui nous sont infligées valent leur pesant de bécassinades. Sans oublier le mensonge par omission plus ou moins volontaire. Restés au large, à Paris, là où se tient l’importance du monde, des observateurs empressés n’ont pas même pris la peine de se munir d’une longue vue. La conséquence se paie au prix fort : des analyses à courte vue. Rapprochons-nous donc des faits.

Commençons par une affirmation qui ne devrait souffrir aucune contestation honnêtement argumentée de la part de ceux qui prennent au sérieux les crises « écologique, sociale et économique nous frappant simultanément aujourd’hui : le modèle agro-industriel breton n’est plus défendable depuis longtemps déjà. Les conditions de productions sur lesquelles il repose, à savoir l’exploitation exacerbée d’une main d’œuvre majoritairement féminine et l’amoindrissement de la qualité des produits par la standardisation afin de tenir les coûts, correspondent au schéma général du capitalisme traditionnel. A ce jeu-là l’agro-alimentaire breton est forcément confronté, dans le cadre de la mondialisation débridée, à la concurrence de ses cousins des pays dits émergents ou à ceux de la « seconde Europe ». La crise de ce secteur qui n’a pas voulu résister à cette menace en élevant le niveau de la qualité de ses productions était donc prévisible. L’idée même de coopératives, fort louable à son origines, a été superbement piétinée : elles ont depuis beau temps adoptées tous les canons du capitalisme concurrentiel et enfanté une agriculture aux méfaits écologiques patents. S’attaquer à l’éco taxe au nom de la défense des emplois de ce « modèle » est donc incongru. Le nouvel impôt est suspendue avant même d’avoir été appliquée ; la crise du modèle breton va s’intensifier puisque ses racines sont ailleurs.

Assénons une autre vérité : les Bretons sont les premiers à pâtir du désastreux modèle. Alors, pourquoi des milliers d’entre eux, dont nombre de salariés de l’agro-alimentaire, ont-il défilé avec les patrons du secteur le 2 novembre à Quimper ? C’est là qu’entre en scène sous la plume acerbe du commentateur le grandiose et vieux poncif : le Breton manque de finesse, est servilement soumis à celui qui le nourrit, son ancêtre Bécassine nous l’a définitivement prouvé. Les Bretons seraient donc inaptes à la lutte des classes. C’est regrettable, à l’heure où il devient urgent de la réactiver pour faire sauter les verrous des sociétés oligarchiques. Ici, l’on se garde bien de nous expliquer comment les salariés de Bretagne pourraient être moins apathiques que leurs homologues européens. Oui, partout les salariés, guettés par le chômage ou la précarité , sont tenus en respect, au point parfois d’en perdre leur boussole ou de ne plus garder leur rang. Dans l’affaire qui nous occupe, nombre de témoignages attestent que les salariés de diverses entreprises agro-alimentaires ont été manipulés par leurs patrons. Là , le donneur de leçons d’engagement reprend la parole : se laisse manipuler qui veut ! On lui pardonne. Il est ignorant de l’Histoire...

L’industrie, pour l’essentiel, s’est développée dans une Bretagne à dominante agraire. Rappelons qu’au moment de l’invention des départements en 1792, des cinq départements bretons le plus peuplé est celui des Côtes-du-Nord, aujourd’hui Côtes d’Armor, et le moins peuplé celui de Loire Inférieure, rebaptisé Loire-Atlantique. La forte industrialisation de ce dernier dès la fin du 19ème siècle en a fait de loin le plus peuplé à partir des années 1960 en même temps que les Côtes d’Armor devenait le moins peuplé. La Loire Inférieure fut le berceau de l’anarcho-syndicalisme et a longtemps entretenue une forte tradition d’engagement syndical quand ailleurs en Bretagne le recrutement de la main d’œuvre industrielle dans les campagnes était peu propice à l’affrontement avec un patronat au demeurant plus modeste que sur les bords de la Loire. Ces clivages d’hier laissent incontestablement des traces aujourd’hui, surtout dans l’agro-alimentaire. Ajoutons que la décision de séparer la Loire Inférieure du reste de la Bretagne prise sous le régime de Vichy ne doit rien à la géographie : il s’agissait bel et bien d’affaiblir une « province » à forte identité culturelle en la privant de sa partie méridionale potentiellement la plus combative.

Il faudrait enfin se rendre compte que les Bretons ont commencé à tourner le dos au modèle écologiquement et socialement honni. La Bretagne voit aujourd’hui fleurir ici ou là des alternatives à l’agriculture productiviste et chimique. Le vrai basculement vers un « modèle soutenable » serait grandement facilité, en Bretagne comme ailleurs dans l’hexagone, par le desserrement de l’étau du centralisme bureaucratique français qui brident tellement les énergies créatrices par manque de moyens matériels et par surcroît de réglementations inadaptées aux circonstances régionales. Pourquoi ne pas soutenir cette Bretagne nouvelle contre celle du passé désormais fragilement tenue par le MEDEF et la FNSEA ? La Bretagne, trop souvent présentée comme une assistée, ne l’est-elle pas précisément à cause de son emprisonnement dans un jacobinisme dépassé ? Les Bretons reprendront un jour le large, faisons-en le pari.

Yann Fiévet

Les Zindignés /La vie est à nous - No 4 – Décembre 2013

COMMENTAIRES  

03/12/2013 21:04 par Feufollet

Dans l’édition de ce jour de mon petit perroquet de campagne quotidien
J’ai lu que des bonnets rouge se sont mobilisés contre la fermeture de Fessenheim
Ces bonnets rouges doivent rassembler un sacré mélange de couleurs
FN, Socios, PCF, Syndicats, Droites diverses, etc.
Un sombre arc-en-ciel dans l’horizon de la réaction franchouillarde
Espérons qu’ils ne fassent pas trop de petits poujadistes en tous genres
Cela compromettrait davantage les chances de tous rééquilibrages

03/12/2013 23:58 par AF

Enfin j’ai compris c’est le jacobinisme et le surcroit de règlementation qui sont le problème. Finalement elle avait raison Mme Parisot laissons tous les responsables petits ou grands organiser leurs affaires et supprimons tous ces codes qui sont des entraves à la liberté. Quant aux régions devenus des provinces autonomes elles pourront enfin dans une saine émulation favoriser le progrès. Nous pouvons donc remercier l’Europe qui démantèle les nations au profit des régions. Plus tard nous pourrons passer aux villes.
Ou bien peut être sont-ce ces lois qui ne sont pas établies en fonction de l’intérêt général et complémentairement le mode de désignation du législateur qui fait problème ?

05/12/2013 20:24 par Torsade de Pointes

Yann Fiévet : « l’étau du centralisme bureaucratique français qui bride tellement les énergies créatrices par manque de moyens matériels et par surcroît de réglementations inadaptées aux circonstances régionales. »

Autrement dit, le coupable des malheurs de la Bretagne, c’est Paris. D’une certaine manière, c’est exact, mais en ce sens seulement que Paris est lourdement coupable d’avoir consenti à des transferts de souveraineté massifs vers des commissions non élues siégeant à Bruxelles. Pas un mot dans l’article ci-dessus sur les méfaits du libre-échange imposé par l’UE, sur la concurrence déloyale que fait à la Bretagen le secteur agricole allemand, où n’existe même pas de salaire minimum.

En réalité, si Paris ne plaît pas au patronat, qu’il soit breton ou autre, c’est parce que Paris, le niveau national, est le niveau de pouvoir dont émanent les législations sociales, arrachées de haute lutte par la classe ouvrière dans les siècles précédents. À l’inverse, l’UE, voilà le bon niveau : celui des privatisations, des délocalisations, de la liberté de mouvement des capitaux, de la casse sociale. On entendra donc jamais mettre en cause le jacobinisme européen, tant il est vrai qu’il y a un bon et un mauvais jacobinisme. Incriminer ce niveau national, en instrumentalisant le particularisme breton, est un moyen de faire sauter les législations, pardon : les ‘rigidités’, nationales, qui gênent notre oligarchie. Il est consternant que des gens qui se disent de gauche marchent dans cette grossière combine.

Consternant aussi le commentaire précédent. On est semble-t-il bien décidé à étouffer dans l’œuf la moindre velléité d’indépendance nationale, de volonté de s’affranchir de la tutelle insupportable des diverses commissions exécutives de Bruxelles, issues d’un coup d’État en douceur de la haute finance. Ainsi, toute tentative de restaurer le seul niveau où le peuple ait quelque chance d’avoir son mot à dire, relèverait de la réaction franchouillarde, alors qu’il est clair pour tous aujourd’hui que les forces réactionnaires sont européistes, comme le démontre l’acharnement avec lequel le MEDEF fait la promotion de la dénommée construction européenne.

05/12/2013 20:57 par Dwaabala

@ Torsade de Pointes
Votre commentaire est très juste. Particulièrement votre remarque sur le jacobinisme.
Cependant, quand vous dites : « les forces réactionnaires sont européistes », il est bien clair que « réactionnaires » doit s’entendre : sur le plan social et sur celui des intérêts immédiats de la plupart des peuples.
Parce que sur le plan historique, c’est-à-dire celui de la socialisation encore plus poussée des forces productives le mot révolutionnaires serait plus adéquat.
C’est sans doute pour cette raison que cette Europe-là (réactionnaire-révolutionnaire) rencontre si peu d’obstacles à se constituer.
Je demeure attentif à toute contestation.

14/01/2014 10:47 par Assimbonanga

Dans une vidéo intitulée "débat Bonnets Rouges / Masques Blancs", on apprend de sa bouche que Christian Troadec, le maire de Carhaix, a un projet d’usine avec 260 emplois à la clé. Il s’agira de fabriquer du lait pour bébés à destination des Chinois. Le débat à proprement parler ne commence qu’à environ la 10è minute de la vidéo.
On découvre les arguments de Etchevy qui, lui, est favorable à une "pollutaxe". Très intéressant.

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