Les violences en manifestation ? Cherchez les policiers en civil

Vladimir Slonska-Malvaud

Les images de « débordements » lors des Nuits debout et des manifestations contre la loi travail excitent les médias et contribuent à empêcher l’émergence d’un mouvement de masse. Mais ces débordements sont souvent suscités par des policiers en civil, dont l’usage est bien peu « républicain ».

Nantes, correspondance

À Nantes, comme à Paris quelques heures plus tard sur la place de la République, la manifestation contre le projet de loi sur le travail se finit, samedi 9 avril, dans les fumées de gaz lacrymogène. Ainsi, à Nantes, ce jour-là, on observe des policiers présents en nombre, des canons à eau stationnés sur les places, des rangées de CRS à chaque croisement de rue. À l’angle de la rue de la Basse-Casserie, un petit groupe attend, aligné le long du mur : des policiers en civils. Lunettes de ski, cagoules et casques, matraques télescopiques à la main, ils se jettent sur une personne, qu’ils emmènent, non sans avoir au préalable lancé quelques grenades assourdissantes sur la foule. L’action est rapide. Mais suffit à provoquer les manifestants, dont plusieurs, en réaction, lancent des cailloux et des pavés contre les CRS et des policiers en civil casqués. Les manifestants en colère contre les tirs aveugles des CRS semblent ne pas avoir remarqué les « cagoulés » qui, de leur côté, ont enfin obtenu le Graal : une belle bataille rangée.

Des « casseurs » ? Non. Des policiers en civil, lors de la manifestation nantaise du samedi 9 avril contre le projet de loi El Khomri. Sans doute mécontent d’être photographié, un policier jette une première grenade assourdissante (visible au bas du dos du policier au dos tourné) dans la direction du photographe.

Le scénario semble réglé comme du papier à musique. Les trois coups du premier acte sont frappés par une presse spéculant sur les nécessaires dégradations à venir. Une présence policière massive est installée à quelques pas du cortège pour échauffer les esprits. Quelques projectiles volent. La répression massive et indiscriminée est alors déclenchée, désorganisant le service d’ordre de la manifestation et faisant basculer celle-ci dans l’émeute. Enfin, la récupération politique, son cortège de condamnations indignées et de commentaires affligés sur les « casseurs ».

Escouade de policiers surarmés n’ayant rien à protéger

Les exemples se répètent à l’infini, dans toute la France. À Sivens, où un jeune écologiste, Rémi Fraisse, avait été tué par la gendarmerie, on se demande par exemple encore pourquoi la zone de vie à proximité du site occupé était défendue par une escouade de policiers surarmés, alors qu’il n’y avait plus rien à protéger. Sinon pour provoquer d’inévitables affrontements, justification commode pour réclamer, séance tenante, l’interdiction des rassemblements et criminaliser le mouvement. Comme à Nantes, où des provocations policières lors de la manifestation du mardi 5 avril avaient provoqué des incidents, suscitant dans la foulée d’insistantes demandes de la droite d’interdire la marche du samedi suivant. Quitte à invoquer la « sécurité des manifestants » pour faire pleuvoir les coups de matraque ou, comme Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS, le 11 avril, annoncer la présence de CRS pour « que les violences ne viennent pas perturber ceux qui veulent discuter ».

En fin de manifestation, samedi 9 avril, à Nantes, l’étau se reserre. Les manifestants sont peu à peu cantonnés sur un petit périmètre à grand renfort de gaz irritant, de grenades assourdissantes et de désencerclement.

Ces affrontements sont commodes pour fustiger des manifestants violents, donc illégitimes, et ainsi décrédibiliser les revendications de tous. Commode aussi pour isoler le mouvement, susciter la peur de le rejoindre chez ceux qui n’en sont pas encore, et la peur de continuer chez ceux qui en sont déjà.

Sabotage systématique des manifestations sociales

Il faut dire que la cible est facile. La figure du « casseur » est antipathique aux yeux d’une grande partie de la population. Elle fait peur, et sa répression apparaît légitime, quelle qu’en soit la forme. Même les manifestants les plus endurcis expriment parfois leur exaspération face à des provocateurs indélicats, peu soucieux que leurs projectiles mal lancés tombent tantôt sur les policiers, tantôt sur leurs camarades. Peu soucieux aussi que la répression s’abatte d’abord sur ceux qui ne s’y étaient pas préparés, sur les marcheurs ordinaires, les mômes de banlieue attirés par le souffle des affrontements. Le samedi 9 avril, nous avons ainsi vu à Nantes des lanceurs de pavés prendre leurs jambes à leur cou, laissant un petit groupe de pacifistes, en première ligne, recevoir en réponse les tirs de lacrymogènes et des canons à eau.

Ce sabotage systématique des manifestations sociales par de petits groupes minoritaires — qui le revendiquent parfois politiquement — fait le jeu du pouvoir. Dès lors, la question de l’identité réelle de ces provocateurs fait régulièrement l’objet de spéculations : vrais « casseurs » ou policiers ? D’autant que, si ces derniers sont en général identifiables par un brassard ou un casque siglé, ce n’est pas toujours le cas, comme en témoigne la photographie ci-dessous. Dès lors, quel rôle jouent-ils ? Comment les distinguer des briseurs de vitrines ?

Près de la place de la Nation, à Paris, en marge de la manifestation contre la loi El Khomri du samedi 9 avril. L’homme à capuche est un policier.

À Lyon, en 2010, il avait été prouvé que des policiers en civil s’étaient fait passer pour des syndicalistes de la CGT en arborant des autocollants de ce syndicat. Le recours désormais systématique à des policiers en « civil », à la tenue très proche de celle des militants violents qu’ils sont supposés arrêter, pose question. En ces temps d’invocations constantes des valeurs républicaines, leur attirail tranche avec l’idée que l’on peut se faire de policiers « républicains » : treillis militaires, cagoules, foulards, matraques télescopiques, gants renforcés... Certains ont même pu pousser le bouchon très loin : lors d’une manifestation nantaise après la mort de Rémi Fraisse, fin 2014, des policiers étaient, tout simplement, venus équipés de masques à tête de mort, comme l’avait révélé Reporterre.

Un comportement similaire avait valu à un soldat de la Légion étrangère, au Mali, le renvoi de l’armée. Les policiers à la tête de mort sont restés impunis, un de leurs syndicats ayant invoqué la nécessité de se fondre dans la masse.

Lire aussi : Cet homme est-il un « casseur » ? Non, c’est un policier

 http://reporterre.net/Les-violences-en-manifestation-Cherchez-les-policiers-en-civil

COMMENTAIRES  

19/04/2016 22:15 par Sheynat

Sur la 1ère photo, c’est bien "police" qu’il y a écrit sur les casques que portent les policiers en civil ? Sérieux ? Si c’est le cas, ceux-là ne passent pas vraiment inaperçu. o_°

20/04/2016 12:01 par aldamir

Les gouvernements ont toujours dans leur attirail les indispensables indicateurs mais aussi des casseurs, voire même de véritables mercenaires terroristes. Cela leur permet de tromper l’opinion publique par la mesure de mesures et de décisions qui vont à l’encontre de leur liberté, de leur droit et de leur intérêt en arrachant facilement leur consentement.
Cette pratique est utilisée au niveau des Etats à travers le monde pour justifier les conflits et guerres déclenchées en vue de leur déstabilisation et la soumission de leur peuple. Les médias leur assurant une couverture parfaite d’intoxication.

20/04/2016 12:22 par Taliondachille

Ca a toujours existé. Lors du congrès de Versailles pour la ratification du traité européen des flics en civil, crânes rasés et blouson noirs (pas de casques) sont arrivés d’une rue sur la droite alors que nous stationnons pacifiquement devant les véhicules anti-émeute qui nous bloquaient. Ils ont copieusement arrosé les CRS d’œufs avant de prendre la fuite. Le signal était donné, les véhicules pouvaient charger...

20/04/2016 14:15 par Sheynat

Je reviens sur cet article, car parmi quelques vérités se cachent des approximations qui me semblent plus relever de négligence, voire de malhonnêteté, que d’ignorance. C’est assez regrettable d’utiliser, sous prétexte de dénoncer des manipulations, des moyens manipulatoires, car cela nuit à la qualité du journalisme, à mon avis, même si au départ on peut en approuver l’intention.
Démonstration :
Contexte dans le 1er paragraphe : la manif se termine. Mais l’auteur parle de « foule », ce qui déjà est en contradiction avec une fin de manif, comme on peut le vérifier sur la photo n°2 : quelle foule ?

De plus, je cite : les « manifestants » ne semblent pas voir les « cagoulés ». Par « cagoulés », il s’agit de ces policiers en civil alignés en bataillon et portant des casques avec écrit « police » dessus... Difficile de les confondre avec des manifestants à moins d’avoir de la peinture sur les lunettes. Cela rend la question dans la description de la photo 2 assez déplacée : « des casseurs ? ». Et pourquoi pas « des clowns » tant qu’on y est ?
Si on se demande si des gens qui portent des casques avec « police » dessus sont des casseurs, c’est qu’on veut implicitement faire supposer qu’ils peuvent être assimilés à des casseurs parce qu’ils auraient agit de la même manière, étant donné que l’option d’une tenue similaire est écartée.

La suite utilise des arguments auxquels on ne peut qu’adhérer, mais continue de sous-entendre que des policiers se livrent incognito à du sabotage en se faisant passer pour des « casseurs », alors que les seuls faits tangibles sont que les policiers civils se mêlent à la foule (et pour certains, sans possibilité d’être repérés par un brassard ou un casque « police », ce qui n’est pas un scoop dans les opérations d’infiltration et de renseignement).
Comment, avec ce genre de méthode dite « journalistique », protester ensuite contre certains agissements des forces de l’ordre qui, au lieu de reconnaître leurs torts, prétextent la confusion entre des manifestants et des casseurs alors que là non plus certaines situations ne permettraient pas de le présumer ?!
Certaines d’entre elles ont commis des actes de violence suffisamment démontrés, est-ce bien utile de dériver de la sorte ? Quand on veut dénoncer, la priorité serait de bien se renseigner avant, non ?

La dernière photo montrerait un policier masqué d’un foulard à tête de mort. En admettant qu’un logiciel de graphisme ne soit pas passé par là, je signale que ce policier pris plusieurs fois en photo -avec derrière lui un homme aux cheveux blancs- s’auto-identifie « tout simplement » (pour reprendre l’expression de l’auteur) par le port d’un brassard de police comme on peut le vérifier dans un autre article de ce même site.

Quant à comparer le cas des tenues réglementaires de... policiers en civil dans l’exercice de leur fonction avec celles d’un militaire, là encore, l’argument ne tient pas la route, pour peu qu’on se souvienne que la tenue des policiers en civil est par principe banalisée.

J’espère vraiment qu’on trouvera des solutions car la situation actuelle sent de plus en plus mauvais, comme l’atteste la photo d’un CRS qui aurait placé l’autocollant du badasse psychopathe « The Punisher » sur sa matraque, mais cela m’étonnerait que ce soit résolu par des textes aussi discutables que celui de Reporterre.

20/04/2016 20:36 par xpfo
21/04/2016 22:27 par Jean Cendent

Bonjour, Madame non ! n’ayez pas peur je suis de la police...

Entendu sur la radio d’état « Rance » inter le 04/04/2016 entre 10h et 11h : police/super, caméras de surveillance / super , sorte ? de « milice »/ super, témoignage sur la peur / « actrice ? » etc ...
il me semble que les forces répressives de police, sous couvert de sécurité, n’ont pas fini de tabasser, matraquer, cogner et plus ... ( ex : Rémi Fraisse )
Vu le déni du gouvernement par rapport à sa guerre en Syrie / attentats, économique , politique de la tension, etc ....-
Les flics sont des pions, utilisés par les dominants contre les dominés .
Les flics peuvent être masculin de peau blanche ( les plus nombreux ) et de sexe féminin mais aussi noire, marron , beige, vert de rage mais jamais rouge de honte .
Les flics peuvent être d’origine chrétienne ( les plus nombreux ) mais aussi musulmane , juive etc ...
Les flics sont racistes, anti-jeunes ( sauf costume cravate ), sexistes.
Les flics sont de droite même quand ils sont à gauche .
Les flics tabassent impunément grâce à la loi .
Les flics te cassent la gueule et quand leurs doigts leurs font mal , ils te font payer leurs jours d’arrêt de travail . ( et c’est du vécu )
Que vaut la parole d’un citoyen X ( *outrage et injure envers un agent ...) contre celle d’un policier assermenté dit « gardien de la paix » devant un tribunal .
*Abolition de tous privilèges et celui-ci qui fait des forces de police des sur-hommes et le peuple des sous-hommes et des sous-femmes.
Police partout, justice nulle part. NON à l’impunité policière.
Attention à toi camarade journaliste car ici aussi se trouvent des bavures policières, tu es déjà condamné pour délit de sales photochopés .
Attention ils sont partout, la France est un pays pro-flics maintenant comme en 40 ,
VIVE LA RÉSISTANCE
« Si vous n’êtes pas vigilants, les médias arriveront à vous faire détester les gens opprimés et aimer ceux qui les oppriment. » – Malcolm X

23/04/2016 09:07 par Sheynat

« Les flics sont racistes, anti-jeunes ( sauf costume cravate ), sexistes. »

… et ceux qui discriminent sont cons.
Aaaaaah, les préjugés, les discriminations, c’est moche, hein, sauf quand elles ciblent les autres ! D’ailleurs Hollande en sait quelque chose, je me souviens encore des propos discriminatoires qu’il a pu sortir, mais même si ça fait râler on ne va pas se priver pour autant d’en faire soi-même, pas vrai, cataloguer au karcher, c’est tellement... cohérent et constructif.

Juste pour montrer l’immense bêtise des préjugés, une vidéo avec les actions d’une police cubaine lors d’une manifestation non autorisée, et en parallèle celles de pays pourtant prétendus démocratiques :
https://www.youtube.com/watch?v=PlaSj6r1T-A

23/04/2016 15:30 par Jean Cendent

Bonjour,
Effectivement très bonne vidéo.
« Les flics sont racistes, anti-jeunes ( sauf costume cravate ), sexistes. » et font donc de la discrimination .
Hollande, Sarkozy et tous les oligarques shootés par la jubilation de domination « offshore / onshore » du monde, même combat, être les maîtres .
Abolition de tous les privilèges « outrage et injure envers un agent ... » NON à l’impunité policière.  
Un très bon message d’un forumeur de GS.
"Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir".
J.J. Rousseau, Du contrat social, Livre I, §1.3 -
Concernant "l’organisation de l’oligarchie" , peut-être que chacun devrait méditer sur cette affirmation de JJ Rousseau et agir en conséquence ?

http://www.legrandsoir.info/le-nombre-de-citoyens-tues-par-des-policiers-a-plus-que-double-depuis-l-arrivee-de-hollande.html
http://www.legrandsoir.info/repression-judiciaire-ryan-15-ans-risque-dix-ans-de-prison.html

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